2022, bis repetita de 2017 ? C’est ce quannoncent unanimement les sondages relayés par des médias attelés à construire le récit du match retour soi-disant inéluctable entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, les autres forces politiques étant nettement distancées et plus ou moins atomisées. L’avenir n’est pourtant pas écrit, dira-t-on. Certes, mais pourquoi en serait-il autrement ? Les logiques de fond qui structurent les nouveaux clivages sociaux et politiques de notre société n’ont fait que se renforcer depuis 2017, et aucune force alternative n’a pour le moment réussi à émerger durablement du champ politique et proposer un nouveau débouché crédible aux yeux de la population. Comment donc sortir de l’impasse promise ? Est-ce seulement possible ?

2022 : que nous disent les sondages ?

Les sondages ne sont pas une science exacte. Surtout lorsqu’ils sont réalisés hors période électorale, où la dynamique de la campagne peut faire bouger l’adhésion des gens davantage attentifs aux discours et aux récits déployés par les candidats. Rappelons-nous qu’en 2016, d’après les sondages, le prochain Président de la République devait être, sans aucun doute possible… Alain Juppé.

Il n’en demeure pas moins que plusieurs sondages de plusieurs instituts portant sur une même question peuvent donner quelques grandes tendances et un état du rapport de force à une période donnée. Divers sondages portant sur les prochaines présidentielles de 2022 permettent ainsi de dégager quelques éléments :

  • Emmanuel Macron et Marine Le Pen conservent largement leurs électorats de 2017 (entre 65 et 73% pour le premier, plus de 85% pour la seconde selon un sondage Ifop de février 2021) et confirment la solidité de leurs blocs respectifs
  • Là où la France insoumise et Les Républicains talonnaient En Marche et le FN en 2017, il n’en va plus de même désormais, puisqu’aussi bien Mélenchon que le futur candidat LR ne parviennent à conserver qu’environ la moitié de leur électorat de 2017 (de 47 à 55% pour Mélenchon notamment) et se maintiennent difficilement au-dessus de 10%
  • D’éventuelles candidatures issues du PS et/ou d’EELV ne sont aucunement en capacité de s’imposer comme des alternatives attractives, leurs scores respectifs variant entre 4 et 10% selon les candidats testés et les instituts de sondage

Ainsi, après près de 4 ans de mandat marqué par des conflits sociaux importants, par le mouvement inédit des Gilets jaunes et par la gestion calamiteuse de l’épidémie de Covid-19, le macronisme n’est pas électoralement délégitimé, comme l’a pu l’être le PS sous la présidence Hollande. La structure fondamentale de sa base socio-électorale se maintient, constituant, pour reprendre l’expression de Bruno Amable et Stephano Palombarini, un « bloc bourgeois » rassemblant une partie significative des anciens électorats PS et LR sociologiquement et idéologiquement proches. Et si les sondages indiquent que Macron perd quelques électeurs de 2017 au profit des candidatures PS et EELV (mais dans des proportions limitées), il en récupère des anciens électorats Hamon et Fillon (jusqu’à 25%). La centralité qu’a réussie à installer Macron dans le camp de ceux favorables à la mondialisation libérale n’est donc aucunement remise en cause, bien au contraire, et continue d’assurer la colonne vertébrale de son espace politique.

De même, Marine Le Pen continue de renforcer un socle patiemment construit autour de catégories populaires et intermédiaires souffrant des effets de la mondialisation et du déclassement. Il faut noter qu’elle pourrait attirer une partie non négligeable des anciens électeurs de François Fillon, témoignant d’une évolution stratégique entamée depuis 2017 par la présidente du RN visant à étendre son hégémonie à l’ensemble de l’électorat de droite, d’où une atténuation manifeste de certaines positions notamment sur l’Union européenne (éviction de Florian Philippot, abandon de la sortie de l’euro et de l’UE…) ou sur les questions socio-économiques (dette, droit du travail, fiscalité…).

Entre les deux, le parti Les Républicains semble incapable de se sortir de la tenaille dans laquelle il est enfermé, et ce pour des raisons idéologiques et sociodémographiques. Tout d’abord, LR est contesté de part et d’autre sur les fondements idéologiques de son positionnement, au point de ne plus être hégémonique aussi bien sur le terrain de la promotion de la mondialisation néolibérale dans son versant économique que sur celui de la défense d’une certaine forme d’autorité et de combat contre les effets culturels et démographiques de cette même mondialisation (insécurité, immigration, réformes sociétales). Par ailleurs, comme le note Jérôme Fourquet, la moitié de l’électorat Fillon en 2017 était constitué de retraités et des personnes âgées. Sous l’effet du renouvellement progressif des générations, il est donc tout à fait possible que ce camp soit voué à un déclin structurel.

2022, la gauche comme solution ?

Qu’en est-il du camp de « la gauche » ? Eclatée, elle semble incapable de peser comme alternative.

La séquence 2017-2022 doit, de ce point de vue, être analysée avant tout comme l’échec de la stratégie assumée de Mélenchon de solidifier et renforcer le leadership qu’il avait réussi à obtenir sur le camp de la gauche en 2017. Pourtant, LFI avait entamé depuis les présidentielles un progressif changement stratégique, passant d’un positionnement populiste avoué à une réinsertion dans le camp plus traditionnel de la gauche. Ce changement était motivé par l’analyse (contestable) que les 600 000 voix manquantes pour assurer la qualification au second tour sont à aller chercher dans les quartiers populaires et auprès d’électeurs de gauche (notamment socialistes). Cela a conduit à diverses inflexions programmatiques, discursives et personnelles déjà analysées dans un précédent article sur ce média et confirmées depuis, notamment sur les sujets sociétaux.

Cette stratégie a échoué, tant culturellement qu’électoralement, LFI perdant progressivement sa place de première force d’opposition à Macron tandis que l’image de Mélenchon s’abimait dans l’opinion et que les scores aux élections ne traduisaient aucune dynamique. Mais pouvait-elle seulement réussir ? On peut en douter. C’est que le camp de « la gauche » est désormais structurellement minoritaire au sein de la population. Double-résultat d’un affaissement du clivage gauche/droite et d’une délégitimation de la gauche suite à ses différentes expériences au pouvoir qui se sont révélées au final bien peu différentes des politiques menées par les gouvernements de droite, il n’y a plus que 19 à 22% des gens qui s’identifient comme étant de gauche selon le baromètre CEVIPOF de 2020. C’est autant que la proportion de gens qui ne se prononcent pas, et bien moins que la proportion de gens s’identifiant comme étant au centre (20 à 34%) ou à droite (27 à 38%). Ce constat est confirmé par une autre étude, dans laquelle seuls 17% des personnes interrogées se définissent comme étant « de gauche », contre 34% se définissant comme étant « du peuple ».

Ces observations se retrouvent également sur le plan électoral. A considérer dans sa vision large, le bloc « de la gauche » ne cesse de diminuer structurellement si on prend les scrutins présidentiels (1er tour), législatifs (1er tour) et européens sous la Vème République, et ne représente plus au mieux qu’un tiers de l’électorat (27,67% en 2017 si on additionne les scores de Mélenchon, Hamon, Poutou et Arthaud). Pour 2022, les derniers sondages indiquent un score cumulé allant entre 25 et 30%, soit autant que Macron ou Le Pen.

Mais ce score cumulé est théorique, car, en plus d’être structurellement minoritaire, la gauche est idéologiquement profondément divisée. Lorsqu’une candidature unique est testée, elle ne dépasse pas 15%, preuve que sous l’étiquette « gauche » se retrouvent des électorats fort différents et peu compatibles entre eux. Pour 2022, la solution ne peut donc pas passer par « la gauche ».

Jean-Luc Mélenchon, à Toulouse,le 16 avril 2017 ©Stéphane Burlot

Certains ont pourtant récemment espérer construire une stratégie gagnante par « la gauche » au vu de l’évolution du positionnement de Macron sur certaines thématiques (notamment sur les questions de sécurité, d’immigration, de laïcité et d’autorité) et son souhait de conquérir une partie de l’électorat Fillon. Cette stratégie est une impasse. Au mieux elle permettra à une gauche social-démocrate de se revigorer partiellement, mais sans espérer peser suffisamment. Une candidature commune PS-EELV recueillerait ainsi entre 16 et 17%, bien loin des 25% de Macron et Le Pen. Surtout, cette candidature ne portera aucunement une alternative de fond au macronisme. La structure sociale de son électorat est d’ailleurs, à bien des égards, similaire à celle de Macron : elle puise sa force davantage dans les classes supérieures (notamment les cadres et catégories intellectuelles) que dans les classes populaires (elle y fait même des scores très faibles), dans les catégories ayant un haut niveau de diplôme et parmi les gens vivant dans les grandes métropoles. D’ores et déjà, la géographie et la sociologie des scores obtenus par EELV aux municipales annoncent quelle serait la base sociale d’une candidature de ce type aux présidentielles. Chassant sur les terres où le macronisme est hégémonique, elle ne pourra au mieux que défendre un visage un peu plus social, mais sans renier l’adhésion idéologique de fond à l’adaptions à la mondialisation, aux structures qui la rendent possibles (à commencer par l’UE) et à ses marqueurs anthropologiques (notamment la promotion de la mobilité ou de l’ouverture).

Impasse du clivage gauche/droite

Au-delà, le clivage gauche/droite ne peut plus être considéré comme structurant la vie politique. Si les sondages indiquent que les gens considèrent que ce clivage est dépassé, en particulier parmi les classes populaires et intermédiaires et les gens sans proximité partisane, ce dépassement s’appuie avant tout sur une évolution profonde de la structure de la société française ces 40 dernières années.

Comme l’analyse Jérome Fourquet dans L’Archipel français, les clivages sociaux et culturels qui structuraient la société française ces deux derniers siècles sont en train d’imploser sous l’effet d’un basculement anthropologique lié à l’individualisation. Jusqu’alors, la société et son champ politique étaient modelés autour de la double matrice catholique et laïque, assurant un référentiel commun sur l’ensemble du territoire agrégeant largement les différents pans de la société.

Avec le double effondrement de l’influence catholique et de la contre-société communiste, ce référentiel commun s’estompe au profit de l’émergence d’archipels socioculturels :

  • Une sécession des catégories supérieures et des élites liée à la nouvelle stratification éducative et la massification des diplômés du supérieur. Ces catégories sont concentrées dans les métropoles dynamiques économiquement et de plus en plus homogènes socialement sous l’effet des prix de l’immobilier et de la gentrification. Ayant de moins en moins de contacts avec les catégories populaires et intermédiaires, ces élites perçoivent de moins en moins la réalité du pays et s’enferment dans une idéologie conforme à leur seul mode de vie.
  • Un affranchissement culturel et idéologique des catégories populaires et d’une partie des catégories intermédiaires reléguées dans la fameuse « France périphérique » décrite par Christophe Guilluy et qui représentent 60% de la population, confrontées aux effets néfastes de la mondialisation et de l’affaiblissement de l’Etat.

Entre les deux, des mouvements contradictoires au sein des populations immigrées, une partie assurant son intégration à la société par l’ascension sociale, résidentielle et professionnelle, tandis qu’une autre partie construit sa propre autonomisation sur des bases communautaires et ethnoculturelles, notamment au sein de la population issue de l’immigration arabe et africaine (tendance à l’endogamie, surconcentration dans certains espaces, distanciation culturelle de plus en plus prégnante sur certaines questions sociétales…). Cela conduit à ce que certains territoires urbains soient confrontés à une superposition de fractures sociales et ethnoculturelles, avec des logiques d’évitement de plus en plus fortes.

A cet égard, Jérôme Fourquet montre que l’élection de 2017 est l’expression de ces nouveaux clivages, avec notamment des électorats macroniste et lepéniste diamétralement opposés : « Ce à quoi nous sommes en train d’assister est tout simplement une mise en conformité du paysage électoral et de l’offre politique avec les nouveaux clivages économiques, sociaux et sociétaux ». Ce nouveau clivage se structure avant tout autour du niveau d’éducation, auquel correspondent un niveau d’emploi plus ou moins qualifié et un rapport plus ou moins marqué à l’autorité et l’altérité. Cela conduit à une évolution majeure par rapport au clivage gauche/droite, puisqu’il ouvre la voie à un rapprochement idéologique et politique de catégories autrefois opposées, notamment les classes populaires salariées et les artisans et indépendants, rapprochement dont le potentiel majoritaire et fédérateur fut d’ailleurs perceptible avec les Gilets jaunes. A ce clivage éducatif se superpose un clivage géographique quasi-parfait entre centres métropolitains et périphéries, traduisant la distribution spatiale de classes sociales de plus en plus hermétiques les unes des autres.

Un « nous » face à un « eux : l’enjeu de bien définir l’adversaire

Dans ces conditions, il devient nécessaire de définir la base sociale qui pourrait porter et adhérer à un projet alternatif en 2022 voulant combattre réellement les urgences sociales, économiques et écologiques et les politiques qui désagrègent notre pays au fur et à mesure qu’elles s’étendent. Mais, la construction d’un « nous » implique de définir un « eux » et de bien saisir la nature et les contours de l’adversaire qui doit être affronté politiquement et culturellement.

Xavier Bertrand, le 5 février 2020. ©François Guillot pour l’AFP

Cet adversaire, c’est avant tout le bloc libéral-élitaire, le « bloc bourgeois », qui a trouvé sa cohérence politique et culturelle avec Macron tout en satellisant le PS et LR. Ce bloc est constitué avant tout par ceux qui sont les gagnants de la mondialisation et ceux qui profitent encore de l’ascension sociale (ou en ont du moins le sentiment). Mais il agrège aussi des catégories plus vastes qui ne sont pas objectivement gagnantes, mais soit souhaitent ressembler aux élites et s’identifient à ces catégories, soit craignent ce que l’effondrement de ce modèle pourrait provoquer. Idéologiquement, ce bloc est celui qui promeut et cherche à rendre positive la mondialisation néolibérale et ses applications concrètes, l’Union européenne actuelle et certains marqueurs anthropologiques comme le culte de l’hypermobilité, de la société ouverte, des bienfaits de la concurrence et du self-made man (celui qui réussit grâce à son seul talent).

Il est désormais établi que le mode de vie et le système économique découlant de cette idéologie ne sont pas tenables, que ce soit sur le plan social avec une explosion des inégalités, sur le plan politique avec une désagrégation progressive des affects collectifs assurant la cohésion de l’espace public, ou sur le plan écologique avec la pollution et une consommation insoutenable d’énergie et de matières. Mais cette insoutenabilité objective connue ne s’est pas traduite pour le moment par une mise en minorité politique durable de ce bloc. C’est que, dominant culturellement et institutionnellement la société, ces élites ont développé toute une série de stratégies pour paralyser toute critique. C’est d’abord la critique communiste (aussi pertinente et valable soit-elle) qui est définitivement délégitimée, car associée à un modèle qui a échoué et s’est effondré. C’est ensuite une division permanente des demandes et des attentes pour éviter qu’un mouvement massif ne se fédère autour de mots d’ordre communs. Comme le montre Christophe Guilluy, le mouvement des Gilets jaunes a été progressivement rendu inoffensif par une catégorisation des demandes dans le cadre du Grand Débat, passant d’une aspiration globale de la France périphérique de reprise en main de son destin, de sa volonté de ne plus être ignorée et marginalisée, à une multitude de demandes catégorielles des mères isolées, des jeunes, des communes rurales, des agriculteurs, des pauvres…

L’idéologie dominante des catégories supérieures s’assure ainsi son hégémonie en déconstruisant et en morcelant continuellement le monde des classes populaires et intermédiaires pour éviter que ne surgisse en leur sien la conscience d’être majoritaire. Couverte des oripeaux du progressisme, cette idéologie a également dévoyé plusieurs combats pour les rendre inoffensifs et désactiver leur potentielle menace. Il en va ainsi de l’écologie, repeinte en green-washing culpabilisant les gens ordinaires et leurs voitures individuelles à coup de taxe carbone tout en permettant aux élites de se sentir écolo sans remettre en cause leur mode de vie fondé sur une hypermobilité insoutenable et des métropoles surconsommatrices. Il en va également des questions sociétales, notamment de la société ouverte et de l’antiracisme, complètement défigurés et extraits de leur liens avec la question sociale pour permettre aux catégories supérieures de mettre en scène leur supériorité morale face aux catégories populaires et intermédiaires traditionnelles tout en enfermant les populations immigrées et les minorités dans un statut permanent et infantilisant de victimes inoffensives. Ces catégories supérieures, toujours promptes à chanter les louanges de l’ouverture à l’autre ou des bienfaits de la diversité face aux méchants beaufs xénophobes et renfermés, déploient pourtant dans le même temps toute une série de stratégies qui leur garantit les moyens de la frontière avec ces mêmes minorités culturellement différentes, que ce soit au niveau des lieux de vie ou de l’école. Les populations immigrées, souvent surconcentrées dans les banlieues, n’ont de lien avec les catégories supérieures que via les emplois peu qualifiés, mal payés et exploités qu’elles occupent dans les métropoles. Cela n’empêche nullement l’idéologie dominante de repeindre continuellement, quand elle ne les ignore pas purement et simplement, les catégories populaires et intermédiaires traditionnelles en anti-écologistes, en beaufs renfermés et xénophobes, en privilégiés qui s’ignorent ou en gaulois réfractaires. Invisibilisation, morcellement et délégitimation sont donc les trois piliers sur lesquels elle s’appuie pour conserver son hégémonie.

Il serait toutefois illusoire de ne considérer que cet aspect des choses si on cherche à identifier les leviers qui fondent et rendent possible le système économique actuel. Car, à la base sociale et à l’idéologie doit s’ajouter un troisième élément, cette fois-ci institutionnel, qui a permis la mise en place concrète de la mondialisation néolibérale. Dans son travail pour expliquer comment l’Etat a organisé son impuissance progressive depuis les années 1980 et ouvert la voie à la domination de la logique de marché et de compétition sur l’ensemble des secteurs de la société, Frédéric Farah dépeint l’avènement d’un Fake State, parodie d’Etat qui n’en a plus que les apparences et qui a abandonné sa mission d’intérêt général et de protection de l’ensemble de la population : « Le Fake State est un Eta d’insécurité parce qu’il part du postulat de la nécessaire réduction des protections de la population afin de l’adapter au marché ».

L’auteur montre également que cette impuissance a été organisée non depuis l’extérieur, non sous les pressions de l’économie ou des marchés, mais depuis l’intérieur même de l’Etat. Une partie des élites administratives de la haute fonction publique d’Etat, progressivement acquise à l’idéologie néolibérale au cours des années 1970, a profité de l’échec de la relance de 1981 sous Mitterrand et a su imposer ses vues en faisant adopter aux dirigeant socialistes le tournant de la rigueur. A partir de ce moment, cette technostructure acquiert, notamment l’administration de Bercy, une hégémonie intellectuelle et politique et, avec elle, l’approche comptable de toute question. Cela se traduira par un abandon d’un ensemble d’outils de politique économique (notamment monétaire et industrielle), la réduction progressive du champ et de la place du service public, la dérégulation sans cesse croissante de l’économie, à commencer par la finance et les banques, la mise en concurrence de secteurs jusqu’alors jugés essentiels (comme les télécommunications, les transports, l’énergie), le dépérissement de la fiscalité progressive au profit d’une taxation injuste, la flexibilisation du droit du travail et la délégitimation de l’action de l’Etat et de sa vocation planificatrice. De ce fait, le mouvement des Gilets jaunes a souvent été présenté à tort par les médias comme un mouvement poujadiste. Or, il « n’est pas fondamentalement une révolte contre l’Etat ni contre l’impôt en soi, mais contre un impôt injuste destiné à un Etat qui ne remplit plus ses missions ».

A la mainmise de cette technostructure (à laquelle adhère rapidement la classe politique, à l’image d’un certain Laurent Fabius dont le discours de politique générale prononcé en 1984 en tant que nouveau Premier ministre aurait pu être déclamé aujourd’hui par Emmanuel Macron tant s’y retrouvent les mêmes éléments de discours, les mêmes injocntions et la même direction générale) doit s’ajouter un autre élément, qui va à la fois faciliter et renforcer son pouvoir. Il s’agit de la construction européenne et du rôle joué par ses institutions, notamment le tryptique Commission européenne, Banque centrale européenne (BCE) et Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE). Acquérant un pouvoir grandissant à mesure que les Etats abandonnent des pans considérables de leur souveraineté, ces institutions s’entraident et se soutiennent pour préserver la logique de la concurrence et du tout-marché, y compris en s’arrogeant des prérogatives qu’elles n’ont pas (ainsi la CJUE s’est octroyé sans mandat le droit d’interpréter largement le droit européen et sa portée, y compris les objectifs implicites et « l’esprit des traités ») ou en intervenant violemment pour calmer tout récalcitrant (ainsi la BCE coupa les canaux de financement de Chypre en 2013 et de la Grèce en 2015 pour les forces à accepter les politiques d’austérité). Ces institutions trouvent des relais dans les pays, au sein des élites administratives et des hautes juridictions nationales. Ainsi en France, aussi bien la Cour constitutionnelle, le Conseil d’Etat et la Cour de Cassation avalisent continuellement les interprétations de la CJUE et acceptent la supériorité du droit européen sur le droit national. Dans la perspective de conquête du pouvoir, ce serait commettre une erreur fatale que de ne pas considérer la puissance et le degré de pénétration de ces institutions dans les appareils du pouvoir, et la violences des oppositions internes auquel il faudra faire face une fois l’élection gagnée.

Quelle stratégie pour quel projet politique en 2022 ?

Fort de toutes ces considérations, qu’est-il possible de faire ? Christophe Guilluy estime que nous sommes en train d’assister à un double mouvement de fond, avec d’un côté l’effondrement progressif de l’idéologie dominante qui a fait l’erreur d’invisibiliser la majorité de la population et de s’enfermer dans un entre-soi mortifère, et de l’autre côté un mouvement culturel de fond venant de la France périphérique et des « gens ordinaires » qui se sont autonomisés culturellement et veulent ne pas disparaître : « contrairement aux classes populaires des siècles derniers, les gens ordinaires n’ont pas de conscience de classe, mais la conscience de subir un processus de précarisation qui les exclut de fait du bloc des catégories intégrées ».

Si le second processus est indéniable, et se manifeste soit politiquement via des phénomènes populistes, soit par des mouvements sociaux comme les Gilets jaunes, il faut néanmoins nuancer le premier point. Certes, le système actuel est intenable, certes il s’emploie lui-même à grossir les rangs de ceux qui en pâtissent et souhaitent un « autre chose ». Mais il ne faut pas sous-estimer deux éléments majeurs. Tout d’abord, l’histoire de ces 30 dernières années doit nous amener à admettre la capacité hors norme du système à intégrer, digérer et rendre inoffensives toutes les critiques qui lui sont adressées et d’où qu’elles viennent, notamment via son appareil culturel produisant du loisir et de la positivité à tout va. Ensuite, l’être humain est fondamentalement mû par une capacité à la résilience, à s’adapter au monde tel qu’il se présente à lui. Cette force anthropologique profonde va l’amener à préférer souvent un monde existant considéré comme mauvais à une promesse de monde meilleur mais inconnu. Le saut dans l’inconnu et la peur de l’instabilité sont des outils puissants pour freiner le souhait de changement radical, aussi nécessaire et souhaitable soit-il.

Christophe Guilluy, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Là où Christophe Guilluy a raison, c’est que l’autonomisation culturelle des gens ordinaires produit une base solide pour construire des perspectives de changement, en s’appuyant sur un déjà-là : « Pour espérer atterrir, il faut des limites. Elles existent. Ce sont celles du plus grand nombre, qui porte encore la société, qui n’a pas encore abandonné le bien commun, son identité, le cadre national, l’Etat-providence et une forme de décence commune ». Ce grand nombre est davantage travaillé par la sédentarité et un attachement au local, associé à une demande de protection à laquelle seule une politique publique volontariste peut répondre. Il souhaite être préservé de l’insécurité sociale et culturelle dans laquelle la mondialisation l’a plongé.

Rassembler politiquement cette base sociale implique de lutter à la fois contre l’abstention massive qui le caractérise et contre la prééminence du RN sur ceux qui vont voter. Or, la relatéralisation actuelle du RN ouvre une brèche dans son image de défenseur des perdants de la mondialisation. Revoyant son positionnement vis-à-vis d’institutions pourtant motrices du système, il se porte en situation de contradiction, voire de trahison. Face à cela, il n’est pas nécessaire de se positionner ouvertement pour le Frexit (l’échec de Philippot et de l’UPR à capitaliser sur ce mot d’ordre en témoigne) mais de présenter un discours qui a pour lui sa cohérence globale là où le RN se montre de plus en plus contradictoire. D’autant plus que ses alliés politiques en Europe ne changent guère les choses lorsqu’ils accèdent au pouvoir. Cela va jusqu’au soutien par la Lega en Italie du nouveau gouvernement pro-européen et pro-réformes structurelles de Mario Draghi. Enfin, après 30 ans d’existence dans le champ politique, force est de constater que le nom Le Pen continue de constituer un plafond de verre qui rend impossible toute victoire pour les perdants de la mondialisation par ce moyen-là.

Mais pour contester efficacement au RN sa mainmise idéologique sur cet électorat, il est nécessaire que le discours porté soit cohérent de bout en bout, notamment sur des questions que la gauche peine à aborder aujourd’hui comme celles de la sécurité ou de l’intégration. « On ne peut répondre à la question de l’insécurité sociale sans la connecter à la mondialisation libérale et à l’insécurité culturelle qu’elle génère […]. En abordant la question sociale comme on le faisait dans les années 1970, la gauche montre qu’elle n’a pas pris la mesure d’une insécurité culturelle qui frappe l’ensemble des couches populaires d’origine française ou immigrées ». Parmi ses différents effets, la mondialisation génère en France l’avènement d’une société multiculturelle qui ouvre de nouveaux clivages et nécessite des réponses de la part du politique. Cette question ne peut être éludée, car elle est au cœur de la vie quotidienne des gens ordinaires. Le sociologue Robert Putnam montre que le capital social, c’est-à-dire la capacité à tisser des liens sociaux, diminue nettement dans les villes multiculturelles et que plus la diversité ethnique et culturelle est forte, moins les individus se font confiance. Cela est d’autant plus vrai que la capacité d’intégration à un référentiel culturel commun a disparu avec l’invisibilisation des gens ordinaires, ôtant à la société populaire sa capacité à assimiler les nouveaux venus.

L’insécurité culturelle ne pourra donc pas être combattue sans réaffirmation de la centralité de la société populaire dans la culture dominante. Mais cela ne suffit pas. La montée de clivages ethnoculturels, notamment dans les banlieues, témoigne d’un autre phénomène, celui de l’instabilité démographique. Là où, jusque dans les années 1970, l’immigration était principalement fondée sur le travail, avec à proximité des banlieues des zones d’emploi (souvent industrielles), et associée à une assimilation progressive des nouveaux venus, la chose est désormais complètement différente. Les zones d’emplois ont été balayées par la désindustrialisation, les classes populaires et moyennes traditionnelles françaises ou d’immigrations européennes ont été reléguées en périphérie et l’immigration est désormais principalement familiale. Ces zones sont avant tout marquées par un mouvement perpétuel de va-et-vient, les gens cherchant à partir dès qu’ils le peuvent (y compris les populations immigrées en ascension sociale) et étant remplacés par de nouveaux primo-arrivants. L’instabilité démographique ouvre la voie à l’insécurité de ces zones, minées par une économie informelle des trafics. La réponse des pouvoirs publics, fondée sur la politique de la ville, est largement insuffisante puisqu’elle ne traite pas les questions de fond du peuplement, de l’intégration par le travail productif, de l’assimilation à la société populaire et de la démographie. Or, afin de limiter cette instabilité démographique, la question du contrôle des flux migratoires est un impératif. Elle l’est d’autant plus que, comme le montrent aussi bien Guilluy que Fourquet, les précédentes immigrations (polonaise, portugaise, espagnole…) ont pu s’intégrer à la société française parce qu’elles étaient limitées dans le temps et n’étaient pas fondées sur une immigration familiale continuelle et surconcentrée dans quelques zones sans lien avec le travail.

La maitrise des flux migratoires n’est pas un rejet des immigrés, mais au contraire une condition sine qua none de leur intégration et de la prise de conscience d’intérêts communs avec les gens ordinaires.  

Car contrairement à ce que veulent faire croire les racialistes de part et d’autre du spectre politique, la question identitaire n’a pas remplacé la question sociale. L’exploitation des populations immigrées dans les emplois peu qualifiés qui leur sont attribués dans les métropoles en est l’exemple plus criant. La demande de stabilité et de protection face aux effets de la mondialisation est partagée aussi bien par les classes populaires et moyennes françaises qu’immigrées, car elles y sont pareillement confrontées. La question identitaire, bien que désormais présente, reste donc déterminée par la question sociale et, comme l’écrit Christophe Guilluy : « C’est pourquoi, sous réserve qu’il existe un socle de valeurs communes et que ce mode de vie ne soit pas déstabilisé par des changements démographiques permanents, les classes populaires autochtones auront toujours plus à partager avec les classes populaires immigrées qu’avec les classes supérieures ».

Sur un autre point, la réponse à la demande globale de protection et de stabilité implique une action forte de l’Etat, à rebours de tout ce que fait et promeut le système actuel. Il ne sera pas possible de mettre en place un système juste socialement, stable économiquement, assurant la sécurité culturelle, physique et sociale des individus et soutenable écologiquement sans une intervention massive de la puissance publique et une réinstauration de sa fonction planificatrice. Sur ce sujet, le discours libéral doit être combattu de front et sans aucune ambiguïté. Comment assurer une relocalisation écologique des emplois, notamment dans la France périphérique, sans mener de politique protectionniste ? Comment décarboner la société sans pilotage par l’Etat des politiques de recherche, d’investissement et de réorientation de la production et de la consommation ? Comment sortir du modèle des métropoles sans une action publique forte en matière d’aménagement du territoire ? Comment assurer aux entreprises une visibilité économique de long terme sans les extraire de l’instabilité des marchés ? A cet égard, le discours à construire doit battre en brèche les éléments de langage des libéraux bien connus, et ne pas hésiter à s’adresser à des professions jusqu’alors peu visées par la gauche, notamment les entrepreneurs de TPE-PME, les indépendants et les agriculteurs. Eux aussi ont tout à gagner d’un Etat présent, fort et juste, qui intervient là où il faut et protège l’appareil économique de l’insécurité perpétuelle que représente la compétition globale de la mondialisation. Cette intervention forte de l’Etat vient évidemment s’opposer frontalement à l’Union européenne, son ordre juridique et ses politiques coercitives. La confrontation doit être assumée, en mettant toujours en avant la préservation des intérêts des gens ordinaires avant toute autre considération. La question de la restauration de la souveraineté, c’est-à-dire de la reprise en main de notre destin collectif, est d’ailleurs un élément supplémentaire de protection et de stabilisation de la société.

L’enjeu est donc de produire un discours global sur la protection, la stabilité et la justice. Cela est d’autant plus important au regard de la nécessaire transition écologique qu’il va falloir mener pour à la fois limiter et s’adapter au changement climatique. Là aussi, l’hégémonie tenue actuellement par le green washing d’un côté et certains écologistes de l’autre, doit être contestée frontalement pour poser un discours réaliste et sincère. Non, la transition écologique ne se fera pas uniquement ni même principalement par les high techs, car elles sont insoutenables à une échelle de masse au vu de leur surconsommation de matériaux critiques. Non, la transition écologique n’est pas compatible avec une économie de marché, car elle a besoin que le temps long commande au temps court. Non, la diminution de la consommation d’énergie et la sortie indispensable des énergies carbonées (pétrole, charbon, gaz) n’est pas une simple opération technique, mais implique un changement profond dans les pratiques et les modes de vie. Sous les appels de « sobriété heureuse », de « bien vivre » ou de « frugalité joyeuse », la réalité est toute autre et impliquera de revoir certains standards de confort aujourd’hui admis comme indispensables. Ces changements ne seront jamais socialement acceptés s’ils ne sont pas adossés à une politique juste, qui fait porter les efforts principaux sur ceux qui polluent le plus, et qui garantit des conditions de vie et un travail dignes. Là doit se préciser vers où doit se porter la société, en s’appuyant sur les éléments qui, dans la culture populaire, sont déjà présents et peuvent servir de référence, notamment dans le rapport au temps, aux loisirs ou à l’espace.

Arnaud Montebourg ©Philippe Sterc

Pour terminer, la question du lien avec les élites doit être posée. Il n’est pas question d’être opposé à leur existence en soi. Le sens de l’effort et de l’excellence est d’ailleurs très présent au sein des classes populaires. Ce qui n’est pas tenable, c’est la mise à distance opérée par les élites vis-à-vis du reste de la société. Une stratégie politique gagnante implique donc de recréer un lien organique entre élites et peuple, y compris en trouvant au sein des classes populaires et intermédiaires celles et ceux qui pourront exercer cette fonction d’élites. Car, s’il est nécessaire de veiller à ce que le monde culturel et universitaire reste associé, il est encore plus indispensable que de nouvelles figures émergent du cœur même de la société des gens ordinaires. C’est ce qui a commencé à se faire avec les Gilets jaunes, et qui devra se développer encore davantage. De plus, il ne doit pas être exclu de s’adresser à une partie des catégories supérieures, et une alliance transclassiste est tout à fait souhaitable, même si elle restera limitée, comme le montre la structure variée de l’électorat de Mélenchon en 2017.

Ainsi, pour résumer, une stratégie pour 2022 voulant s’affranchir du duel Macron-Le Pen qu’on nous promet, doit répondre à plusieurs conditions :

  • Acter la transformation des clivages sociaux, économiques et culturels qui structurent la société française, et à laquelle doivent répondre de nouveaux clivages politiques et de nouvelles alliances électorales
  • Identifier l’adversaire principal comme étant l’idéologie promouvant la mondialisation néolibérale, le bloc social qui en bénéficie constitué des catégories supérieures métropolitaines, les institutions qui la rendent possibles (notamment l’UE) et ses stratégies visant à s’assurer l’hégémonie
  • Bâtir un bloc social prenant appui sur l’autonomisation culturelle des gens ordinaires (classes populaires et intermédiaires souffrant de la mondialisation) s’étendant aux populations immigrées (tout en posant les conditions de l’intégration de ces populations) et à une partie des catégories supérieures.
  • Assurer la cohésion de ce bloc autour d’un discours basé sur la protection, la stabilité et la justice, apportant une réponse globale et cohérente à l’insécurité et au désordre causé par la mondialisation, que ce soit sur le plan économique, social, culturel et physique. Ce discours devra aborder les questions d’ordre, de sécurité, d’immigration, relégitimer à fond l’Etat et son action planificatrice et aborder la transition écologique de façon cohérente et réaliste au vu des changements profonds qu’elle implique
Paul Deboutin
Paul Deboutin est analyste politique. Il est l'ancien directeur de publication de Reconstruire.

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