Le 6ème rapport du GIEC sur l’évolution du climat, rendu public le lundi 9 août, était autant attendu qu’il n’était craint. Ses conclusions, qui décrivent une dégradation notable des conditions climatiques depuis le bilan de 2013, ne surprennent malheureusement pas. Nous revenons dans cet article sur les principales conclusions du résumé pour les décideurs qui accompagne le rapport de près de 4000 pages, puis évoquons ce qu’elles impliquent pour l’avenir de nos sociétés.

Un climat détérioré par les activités humaines

La première conclusion du rapport est « sans équivoque » : les hausses de concentrations de gaz à effet de serre (GES) depuis le milieu du XVIIIème siècle sont causées par les activités humaines. Ces hausses de concentrations de GES (principalement de dioxyde de carbone et de méthane) ont pour effet la hausse de la température globale à la surface de la Terre. Entre 2011 et 2020, cette température a été de 1,09°C supérieure à celle de la période 1850-1900. Les conséquences sont visibles et mesurées : davantage de précipitations sur les terres, fonte des glaciers et calottes glaciaires, acidification des océans, montée du niveau de la mer, etc.

L’Humanité bat de tristes records : en 2019, la concentration atmosphérique de CO2 (dioxyde de carbone) était plus importante qu’à n’importe quelle autre période au cours des deux derniers millions d’années. Les augmentations de concentrations de GES sont semblables à des évolutions naturelles qui s’étalent sur plusieurs millénaires. Le niveau de la mer a augmenté plus vite au XXème siècle qu’au cours de n’importe quel autre siècle durant les trois derniers millénaires, et la température des océans a augmenté plus vite qu’à la fin de la dernière période glaciaire il y a environ 11 000 ans.

Les activités humaines sont responsables des vagues de chaleurs extrêmes (comme les dômes de chaleur qui ont récemment touché l’ouest canadien, le Maroc ou l’Espagne) devenues de plus en plus fréquentes dans la plupart des régions du monde depuis les années 1950. Il se peut que ce soit également le cas pour les épisodes, eux aussi de plus en plus fréquents, de fortes précipitations (comme récemment dans le nord de la France et les pays limitrophes) ou de sécheresses.

Des événements extrêmes plus fréquents et intenses dans le futur

L’Accord de Paris signé à l’issue de la COP21 de 2015 engage les pays signataires à faire les efforts nécessaires pour limiter le réchauffement planétaire à 1,5°C par rapport au niveau pré-industriel. Il est essentiel de limiter ce réchauffement pour éviter une détérioration encore plus importante du climat et des évènements climatiques plus extrêmes et fréquents. Est-ce toujours possible ? Pour le GIEC, oui, mais à une condition : réduire massivement nos émissions de gaz à effet de serre dans les décennies à venir, sans quoi l’augmentation de la température terrestre pourrait dépasser les 2°C avant la fin du siècle. Cela pourrait même être le cas avant 2060 dans un scénario où nous continuions d’augmenter nos émissions de GES.

Le rapport prévoit une augmentation de la fréquence et de l’intensité de phénomènes climatiques extrêmes en lien direct avec le réchauffement : pics de chaleurs, vagues de chaleurs océaniques, fortes précipitations, sécheresses, cyclones tropicaux, fonte des glaces et du permafrost. Le dérèglement du cycle global de l’eau est également une conséquence du réchauffement : certaines régions seront davantage touchées par les précipitations (hautes latitudes, pacifique équatorial, régions connaissant des épisodes de moussons) qui se raréfierons au contraires dans les régions sub-tropicales. Les temps très humides et les temps très secs vont s’intensifier à mesure que les températures vont augmenter, avec des conséquences en termes de sécheresses et d’inondations.

© Saiho – Pixabay

D’autres effets sont importants à noter : les conséquences de la hausse des émissions de GES risquent de provoquer une hausse encore plus importante. Expliquons. En effet, plus la concentration en CO2 dans l’atmosphère va augmenter, moins les puits de carbone (les océans et les forêts notamment, qui capturent une partie du CO2 atmosphérique) seront efficaces. De plus, plusieurs conséquences du réchauffement, comme la fonte du permafrost (de la glace qui emprisonne de grandes quantités de méthane) et les incendies (principalement de forêts, puits de carbone naturels), participent aux rejets de GES dans l’atmosphère.

Les efforts pour limiter nos émissions de GES doivent être d’autant plus importants que certains changements sont d’ores et déjà irréversibles. Ainsi, même en atteignant la neutralité carbone avant notre prochain petit-déjeuner, les océans continueraient de s’acidifier et de s’asphyxier, les glaciers polaires et calottes glaciaires continueraient de fondre et le niveau de la mer continuerait d’augmenter.

Évaluer les risques et s’adapter

La part d’incertitude dans l’évolution des climats est importante : ses évolutions dépendent, en plus des activités humaines, des activités notamment solaire et volcanique. Elle peuvent autant amplifier qu’atténuer les conséquences du réchauffement d’origine humaine. Une éruption volcanique massive, comme il peut en arriver au moins une au cours du XXIème siècle selon le rapport, pourrait par exemple masquer temporairement et partiellement les changements climatiques anthropiques. Ce qui est plus certain en revanche, c’est qu’aucune région du globe ne sera épargnée par les conséquences de ces changements. Seule leur nature peut être variable (fortes précipitations et inondations plus fréquentes en Afrique, en Asie, en Amérique du Nord et en Europe, et davantage de sécheresses dans plusieurs régions de tous les continents sauf en Asie). Le rapport précise que ces conséquences seront plus importantes pour une augmentation de 2°C que pour une augmentation de 1,5°C.

© Ray_Shrewsberry – Pixabay

Le rapport pointe les conséquences plus précises de certaines activités humaines. L’urbanisation est ainsi accusée de provoquer un réchauffement local plus important et d’augmenter l’impact des vagues de chaleur. Dans les zones littorales, couplée à l’augmentation des fortes précipitations et des événements extrêmes en lien avec le niveau de la mer, elle favorise les inondations.

Ainsi, la complexité de l’adaptation aux conséquences du changement climatique tient en ce que celles-ci ne sont pas les mêmes selon la région concernée, et qu’elles dépendent à la fois des activités humaines et de facteurs naturels (notamment des événements extrêmes dus au changement climatique d’origine anthropique). L’évaluation des risques climatiques est elle aussi complexe, et on ne peut pas en exclure les événements très particuliers comme le franchissement des points de basculement du système climatique. Il peut s’agir autant de dépérissements forestiers soudains que d’une augmentation brusque de la fonte des calottes glaciaires.            

Limiter le changement climatique

Le rapport est très clair : atteindre la neutralité carbone (ne plus rejeter plus de carbone que ce qui peut être retiré de l’atmosphère) est une condition essentielle pour stabiliser la hausse de température d’origine anthropique, quel que soit l’objectif. Mais la neutralité n’est pas suffisante : pour atteindre un objectif chiffré, il faut également limiter notre budget carbone, à savoir la quantité absolue de carbone rejetée dans l’atmosphère. Il précise également que « chaque tonne de CO2 participe au changement climatique ».

L’humanité a rejeté environ 2400 GtCO2 (milliards de tonnes de CO2) depuis 1850. Si nous voulons avoir 83% de chances de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C à la fin du siècle, nous ne pouvons émettre plus de 300 GtCO2 supplémentaires dans l’atmosphère. Si nous rejetons encore 900 GtCO2, nos chances de limiter le réchauffement à 1,5°C tombent à 17% seulement.

© Floréalréal – Wikimedia

Les solutions anthropiques de captation du dioxyde de carbone (CDR en anglais, pour Carbon Dioxide Removal) sont essentielles pour atteindre la neutralité carbone, et pourraient même, en dépassant le volume de CO2 émis, participer à faire baisser la température globale. Cependant, cela n’empêcherait pas les changements climatiques irréversibles déjà évoqués dans cet article.

Les mesures prises pour contenir la récente pandémie ont permis une baisse ponctuelle de la pollution, mais n’ont pas permis de ralentir significativement l’augmentation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère.

Au-delà du rapport : quelles implications pour nos sociétés ?

Les conclusions de ce rapport sont claires, et étaient attendues : les activités humaines jouent un rôle incontestable dans le changement climatique et tout ce qu’il implique. Les événements climatiques extrêmes que nous avons été témoins ces dernières semaines vont se multiplier et gagner en intensité au fur et à mesure que la température globale augmentera.

Partant de ce constat, la solution est simple, il faut réduire drastiquement et rapidement nos émissions de gaz à effet de serre.

Concrètement, cela n’est pas si simple. Il ne suffira pas de prendre le vélo pour aller acheter sa baguette. Atteindre l’objectif de neutralité carbone appelle des choix politiques aussi importants que nécessaires. La loi Climat et résilience est loin d’être à la hauteur, et démontre davantage le fossé entre les ambitions des membres du gouvernement et des parlementaires qui ont voté cette loi, et les actions nécessaires pour limiter le réchauffement climatique. La condamnation de l’État français par le tribunal administratif de Paris en février dernier pour inaction climatique ne semble pas les avoir fait changer d’orientations.

Le peu d’impact de la crise sanitaire sur l’augmentation des émissions de GES n’est bien sûr pas une bonne nouvelle. Cela implique que la réduction de l’activité économique mondiale que l’on a connue dans cette période est nettement insuffisante. Difficile alors d’entendre sereinement les membres du gouvernement miser encore et toujours sur la croissance verte, stratégie que l’on sait d’ores et déjà inefficace et qui relève de l’aveuglement idéologique mortifère, tout comme la position technophile qui postule que les avancées technologiques vont nous sauver. Difficile également de ne pas bouillir face à l’inaction des décideurs politiques à toutes les échelles qui vont devoir bientôt gérer autant la décarbonation que les conséquences des événements climatiques extrêmes.

© Dylan Ashe

La plupart des efforts à mettre en place pour baisser drastiquement nos émissions de GES demeurent des impensés dans une économie capitaliste, productiviste et mondialisée. La décroissance économique, même si elle est une hypothèse plus crédible que la croissance infinie dans un monde fini (que l’on sait impossible depuis la publication du rapport Meadows en 1972), n’est encore vue que comme une idée saugrenue diffusée par quelques marginaux. C’est pourtant le chemin qui apparaît désormais comme le plus censé pour tenter d’atteindre nos objectifs de réduction de nos émissions de gaz à effet de serre. Mais les impensés ne concernent pas seulement cette orientation économique globale, mais également les solutions plus concrètes et les récits qui nous guident. Il est aujourd’hui quasiment impensable de choisir de faire péricliter l’industrie aéronautique civile tant elle permet à des milliers de familles de vivre, alors même qu’il s’agirait peut-être d’une action efficace à mettre en œuvre. Il en va de même pour l’industrie des croisières, ou celles de la viande rouge ou des produits laitiers. De même, comment arrêter la production de véhicules thermiques, mesure là aussi très sûrement d’une grande efficacité, quand des millions de personnes sont dépendantes de leurs voitures pour aller travailler ? Des mesures courageuses, qui vont dans le bon sens, ont déjà été prises dans certains pays, comme la décision du Pays de Galles de suspendre la construction de nouvelles routes pour s’assurer d’abord qu’elles n’iront pas à contresens de leur objectif de neutralité carbone. Sortir de la civilisation thermo-industrielle de laquelle découlent les modes de vie, de consommation et d’organisation de tous les français, et bien au-delà, n’est pas chose aisée. Ces questions vont se poser, de manière plus ou moins subite. C’est dès maintenant que nous devons nous les poser, si nous voulons avoir une chance d’atteindre nos objectifs.

Le dérèglement climatique n’est pas que le problème de nos petits-enfants. Il est le nôtre, aujourd’hui. C’est dans les mois qui viennent que devront être prises les décisions, les bifurcations difficiles mais nécessaires pour tenter de limiter les conséquences déjà visibles de ces changements anthropiques.

Jordan Gamaire
Sociologue et politiste de formation, apprenti chercheur en sciences politiques et sociales. Ex-vice-president étudiant d'université. Écolo décroissant convaincu le week-end, encore plus convaincu la semaine.

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