Après une année d’agitation politique et intellectuelle, la rentrée politique 2019 est bien morne. Les écueils de l’anti-institutionnalisme du « moment destituant » de décembre 2018 ont transformé la politique en un vaste champ de ruine. Le pouvoir se met à croire en sa propre hégémonie. En face, il n’y a pas l’esquisse d’une alternative. Les oppositions éructent dans leur coin et constituent ce que Guy Debord appelait les « formes rivales du pouvoir séparé ». Loin de contester la légitimité démocratique du projet libéral et modernisateur au pouvoir, le sentiment d’une marche forcée et irrémédiable donne le vertige. L’auteur de ces lignes, épris sans doute d’une petite déprime politique passagère, sent l’affaissement de la vitalité politique française. La faute à un sentiment d’impuissance infinie et à la vacuité ambiante du débat public. Alors, que faire, que penser quand les idées « voguent dans les mêmes eaux pour s’y dissoudre et y mêler leurs ultimes déchets » ? Citer Philippe Murray. Et aller voir Alice et le maire.

En explorant avec justesse les liens entre l’intime et le politique, le réalisateur Nicolas Pariser signe un deuxième long-métrage réjouissant, aussi réussi que stimulant intellectuellement.

Plongé dans le décor politique de la mairie de Lyon, le film au titre rhomérien est d’abord une fable politique au XXIème siècle. Sans réduire l’intérêt du film aux questions qu’il soulève – il s’agit d’une modeste comédie politique française – celui-ci s’interroge sur ce « que peut le politique ». Cette question tragique est posée telle quelle, et portée durant tout le film par le personnage d’Alice (Anaïs Demoustier). Agrégée de lettres, normalienne et professeur de philosophie, Alice est embauchée pour « travailler aux idées et à la prospective » dans le cabinet du maire socialiste Paul Théraneau (Fabrice Luchini). Ce dernier est un héritier attachant de l’ancien monde, lassé et lessivé par le quotidien de l’action municipale. La médiocrité de la politique, incarnée par l’esprit de gestion et l’omniprésence de la communication, a eu raison de sa capacité de penser. « Une panne ». Lui, ce socialiste croyant au Progrès, pour qui la politique sont des « idées », de nouvelles et de perpétuelles conquêtes, déprime. Il ne trouve plus le goût de l’action publique et cherche un sens à sa vocation.

S’il exprime son problème comme une maladie qui lui serait tombée dessus du jour au lendemain, Alice ne manquera pas d’aller plus en profondeur. En lui proposant des « fiches » sur des thèmes variés, elle nouera peu à peu une relation intellectuelle et personnelle avec lui. Le maire socialiste se dévoile comme un personnage pathétique. Cela fait vingt ans qu’il est cantonné au spectacle de sa propre impuissance. Son action locale est essentiellement marquée par la politique politicienne, par les querelles sur les impôts locaux. Le maire se contente de penser l’existant. Parfois, il s’inquiète du « péril de la démocratie », des « populistes ». 

« Ce n’est plus « l’opinion qui ne pense pas », comme disait Gaston Bachelard, mais bien le politique »

Mais l’irruption d’Alice dans la vie du maire va changer la donne. Premièrement, ses références littéraires et critiques réveillent le maire de son sommeil intellectuel. Orwell, Pasolini, Illich, Rousseau, Marc Bloch… viennent affronter le progressisme bon teint du maire, auteur du livre « Encore et toujours plus (de progrès) » (sic). Deuxièmement, la jeune philosophe incarne une jeunesse désillusionnée par la politique et par la gauche. Progrès, croissance illimitée, nouveaux droits, clivage gauche-droite… autant de mots et de concepts qui sonnent creux pour elle. Le maire peut constater à travers Alice la fin de l’hégémonie du Parti socialiste et de ses vocables. Plus largement, il se rend compte de la fin d’un cycle historique, celui de la social-démocratie triomphante. L’optimisme du « désir d’avenir » pour toujours plus de progrès social est dépassé, car définitivement associé à un enfumage et à une langue technocratique déconnectée des réalités (« union internationale des mégalopoles pour le progrès », « fédéralisme partagé » et autres joyeusetés joliment ridiculisées dans le film). Troisièmement, dans le « monde » d’Alice fourmillent des conceptions du monde disparate. Cohabitent ainsi une femme prophète de malheur à tendance collapsologue, un homme de gauche qui en veut à son camp d’être bêtement anticapitaliste et d’avoir délaissé Pasolini, un imprimeur qui méprise la politique. Ce n’est plus « l’opinion qui ne pense pas », comme disait Gaston Bachelard, mais bien le politique… Paul Théraneau étant finalement le seul des personnages à n’avoir plus d’idée sur le monde qui l’entoure.

« Avant quand on faisait l’ENA, c’était pour servir l’Etat, aujourd’hui c’est pour être banquier ! »

Heureusement, le maire est doté d’un « bon fond » et de répondant : sur « l’époque », les universitaires ou les « experts » qui « ont toujours quelque chose à nous vendre ». Le film ne verse pas dans le poujadisme antipolitique. Cela structure des clivages et des oppositions. Par exemple, en tant que progressiste, il ne peut comprendre (et littéralement « prendre avec soi ») le besoin démocratique de « limites » ou le risque écologique de pénurie. Toujours est-il qu’à mesure où il lit, discute et remet en question ses certitudes, il se remet à penser. Le concept orwellien de « décence commune » va par exemple l’intéresser. La banalité de l’intrigue et de la politique municipale laisse peu à peu place à l’art dialectique, cette recherche d’une part de vérité qui passe par la confrontation et par l’examen de diverses opinions, souvent critiques, parfois radicales… au sens étymologique du mot. Dès lors, la résurrection politique du maire devient crédible.

 

« La fable a pour « morale » une simple espérance, celle de la réconciliation entre idées et politique »

Alice a rendu le maire clairvoyant. Le critique littéraire Claude Roy évoquait d’ailleurs le personnage éponyme d’Alice au pays des merveilles en ces mots : « Alice ne sait pas qu’elle est une des clairvoyantes du monde occidental. Alice ne fait d’ailleurs jamais rien d’autre que s’étonner. L’étonnement est le commencement de la clairvoyance ». Paul Théraneau peut désormais élaborer un nouveau récit politique. Fini le prêt-à-penser et les mythologies du progrès, place au « discours de sa vie ». Dans un long plan séquence, le maire va exprimer sa vérité, presque révélée, à travers une critique des élites mondialisées et de la civilisation marchande, ainsi que d’une valorisation de l’école et de l’idéal républicain. « Avant quand on faisait l’ENA, c’était pour servir l’Etat, aujourd’hui c’est pour être banquier ! ».

Ainsi, la fable a pour « morale » une simple espérance, celle de la réconciliation entre idées et politique. Mais « agir en homme de pensée et penser en homme d’action », selon la célèbre citation d’Henri Bergson, est pourtant plus difficile qu’il n’y paraît. Si le nouveau Paul Théraneau se remet à lire et développe son propre récit, sa propre vision du monde, il va malheureusement rater le coche d’une candidature spontanée aux élections présidentielles. Et il restera un perdant magnifique.

 

Toute ressemblance avec un certain Jean-Pierre Chevènement serait purement fortuite. Et en déduire un lien avec la – petite – sensibilité « gaulliste de gauche » de Fabrice Luchini est un pas que l’on ne franchira pas.  

 

Article rédigé par Robin Thomas.