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Coronavirus – Et bien : dansez, maintenant !

Il faut croire qu’ils ne se parlent pas. N’y a-t-il pas un appel, pas un échange de SMS, pas même une conversation de groupe entre le Président de la République et ses ministres ? C’est ce que laissent à penser les informations contradictoires données sur le Coronavirus par Emmanuel Macron et son gouvernement. À 15h37 le 12 mars 2020, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale, déclarait sur BFMTV : “Fermer les écoles n’est pas la stratégie adoptée”. 4h23 ensuite, à 20h, donc, le président de la République annonçait  la fermeture de tous les établissements scolaires, de la crèche à l’Université, lors de son allocution télévisée depuis le palais de l’Elysée. Il faut dire que celui qui appelait une semaine avant les français à aller au théâtre : “La vie continue, déclarait-il. Il n’y a aucune raison de modifier nos habitudes de sortie.” Bilan des annonces présidentielles.

Un virus n’est pas un terroriste.

La vie continue”. Voici en quels termes, le vendredi 6 mars, Emmanuel Macron enjoignait les français à ne pas se priver de sorties au théâtre, au musée, au cinéma. Le 17 janvier 2015, c’est en ces termes exacts que François Hollande s’exprimait en Corrèze après les attentats de Charlie Hebdo. “La vie continue”. L’objectif est clair : rassurer, coûte que coûte. Mais Emmanuel Macron oublie une chose fondamentale : un virus n’a pas d’objectif politique et les victoires symboliques ne lui importent que peu. Certes, confronté à une grande crise, qu’elle soit terroriste ou sanitaire, le chef de l’Etat doit incarner une position forte et rassurante. Il doit être, car il est celui que les français ont – théoriquement – choisi comme meneur, l’incarnation de la sérénité nationale. Mais il doit, avant tout, garantir la sécurité de ses citoyens, et pour cela, prendre des mesures fortes. 3661 cas étaient officiellement recensés au 13 mars 2020 (bien que d’éminents spécialistes, comme le professeur Eric Caumes, chef de service des maladies infectieuses et tropicales à la Pitié-Salpêtrière, parlait le 12 mars 2020 d’une possible sous-estimation des cas de 100 fois inférieure à la réalité.) Face à un nombre quotidiennement en croissance, la manipulation de symboles ne suffit pas. 

Heureusement, lors de son allocution présidentielle du 12 mars, le chef de l’Etat a semblé bien plus engagé dans la lutte contre le Covid-19. Dans un vocabulaire militaire, il a appelé à l’Union Sacrée des français – une référence directe à la mobilisation générale des Partis à l’occasion de la Première Guerre Mondiale, en formant un gouvernement de grande coalition où siégeaient côte à côte le royaliste Charles Maurras et le socialiste Jules Guesde. Cette Union a été très vite saluée par l’ensemble du spectre politique qui a applaudi en cadence un discours rassembleur qui replace au centre du jeu l’idée d’un Etat-Social (bien que le président ne se borne encore à l’appeler Etat-Providence). Celui qui, en 2017, rétorquait à une infirmière inquiète qu’il “n’y avait pas d’argent magique” semble cette fois déterminé à investir massivement dans la lutte contre le Covid-19 “quoiqu’il en coûte”. Le président de la République serait-il devenu marxiste et interventionniste ? Le chef de file de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, ironisait quelques minutes ensuite dans une conférence de Presse : “On connaît un mort [de l’épidémie] : c’est le système libéral.” Pourtant, ce flash keynésien, ainsi qu’il est défini dans un excellent article de blog de l’économiste Romaric Godin, semble de l’ordre de l’artefact, et malgré la mise en place de quelques mesures coercitives, comme la fermeture de tous les établissements scolaires et l’incitation au confinement pour les populations fragiles, l’exécutif ne semble pas se résoudre à suivre l’exemple de ses voisins européens, comme l’Italie, alors même que la crise française semble prendre la même direction que sa voisine transalpine.

L’idiot, les municipales et le stylo.

Le Président de la République n’a pas cédé. Les municipales se tiendront, a-t-il dit lors de son allocution, paraphrasé par son ministre de l’Intérieur, en charge de l’organisation de ces élections, le lendemain. Ce sont donc – bien qu’il faille s’attendre à une abstention historique – 44,5 millions de français et de françaises qui sont demain appelés aux urnes. 44,5 millions de français et de françaises qui sont donc appelés à se rendre dans des espaces confinés, à y faire patiemment la queue, à s’enfermer les uns après les autres dans des isoloirs minuscules, avant de signer le même registre que les dizaines de personnes avant eux. Enfin, rectifions. Le stylo ne sera pas le même, grâce aux recommandations audacieuses du locataire de la place Beauvau Christophe Castaner. Cette précaution risible alors que tout converge pour créer le risque d’une contamination est en réalité l’arbre qui cache une forêt politique. Car maintenir ces municipales est incontestablement un calcul politique de la part de l’exécutif qui voit ici l’occasion d’éclipser une défaite qui s’annonce historique. Il faut dire aussi que l’opposition faisait front uni contre l’annulation du scrutin. Le président des Républicains Christian Jacob disait qu’un report serait “Un coup d’Etat, un coup de force institutionnel”. Même son de cloche du côté de la France Insoumise et du Parti Communiste Français. Il faut dire qu’un report du scrutin aurait des conséquences économiques directes pour les partis, qui se sont engagés parfois depuis plusieurs mois dans des campagnes coûteuses et mouvementées. Un report des élections nécessiterait un prolongement d’une campagne dont certaines organisations sortent déjà avec quelques plumes en moins. Une fois encore, le jeu politique semble avoir triomphé de l’intérêt général. 

Une carte électorale

Pourtant, cette décision n’implique pas seulement un risque sanitaire pour les électeurs qui se seront déplacés aux urnes. Dans une dizaine de jours, de nouvelles équipes municipales s’installeront partout en France ; des responsables politiques n’ayant jamais exercé de mandat prendront certainement la tête de villes et de conseils municipaux. On pourrait penser, pourtant, qu’une crise sanitaire d’une telle ampleur nécessite une action locale décuplée et organisée, portée par des acteurs responsables et au fait de leur mandat. Cette décision met directement en cause la sincérité du mandat ; non seulement elle exclut du jeu politique toute une partie de la population –  on se demande comment les personnes fragiles se tiendront-elles à la recommandation de M.Macron de rester confiner tout en se rendant dans leurs bureaux de vote – mais en plus la gestion de la crise du Coronavirus risque d’orienter les votes en faveur des équipes sortantes, plus à même de gérer l’urgence sanitaire, alors que leur politique de long terme n’est pas forcément plébiscitée par les administrés. 

La misère organisée du service public de la santé.

Emmanuel Macron se heurte ici aux démons du système qu’il défend depuis plusieurs années. Alors que les politiques successives des gouvernement en matière de santé aboutissent à des conséquences désastreuses ( Depuis 2013, l’hôpital français a perdu 5,3% de ses lits. Rien qu’en 2017 et 2018, ce sont 4172 lits qui ont disparu. )

Revenons quelques années en arrière pour comprendre la casse du service public de la santé par la logique néolibérale dont se réclame le chef de l’Etat. En 1994, la ministre de la Santé Simone Veil prend une série de mesures qui replacent l’Etat comme garant de la Sécurité sociale, obligeant celui-ci à la compensation. Or, en novembre 2019, il y a 5 mois, le gouvernement d’Edouard Philippe déroge à cette loi en refusant de compenser le déficit de la Sécurité sociale, alors même qu’ils n’hésitent pas à l’organiser. Ce sont donc 2,7 milliards d’euros qui se retrouvent perdus du simple fait du Gouvernement, qui, depuis les ordonnances Juppé de 1996, a la main sur les caisses de la Sécurité sociale. La casse de l’hôpital public n’est pas une fatalité qui s’est imposée à Emmanuel Macron et dont il tente un rattrapage salvateur ; il en est le fossoyeur. 

Une grève sans précédent des milieux hospitaliers a d’ailleurs rythmé son quinquennat ; des médecins démissionnaires de leurs postes administratifs pour dénoncer une gestion calamiteuse des hôpitaux publics, des patients refusés ou mal soignés par manque de personnels ou de moyens, des hôpitaux délabrés… Citons par exemple le Centre Hospitalier Universitaire de Guadeloupe, touché par un incendie le 28 Novembre 2017, alors même qu’il était déjà d’une vétusté inadmissible. Le personnel de l’hôpital s’était mis en grève contre une mauvaise gouvernance et une réponse politique insuffisante à leurs conditions de travail. Dans un centre hospitalier où la moindre averse inondait le sol et les chambres, ils réclamaient un plan d’urgence au gouvernement. Sur un archipel déjà pauvre et en déficit sanitaire, un Hôpital n’est pas négociable. Mais ce cas particulier n’est pas une exception, et le vide sanitaire concerne aussi les communes rurales où peinent à s’implanter des services de soin de qualité. À titre de comparaison, l’Italie a réduit, en 10 ans, de 37 milliards d’euros le budget de son système de santé. Résultat : 70 000 lits perdus, 359 services fermés et plusieurs petits hôpitaux à l’abandon. Le pays paye aujourd’hui son laisser-aller, et fait face certainement à la propagation la plus impressionnante et la plus meurtrière du Covid-19.

À l’heure d’une crise virale sans précédent, que l’Organisation Mondiale de la Santé a d’ores-et-déjà catégorisé comme “pandémie”, les mesures de destruction de la santé publique sont mises en lumière. Le Président Emmanuel Macron peut bien se faire voir en annonçant un vaste plan d’investissement, il est à déplorer la prise de conscience tardive. Sur le long terme, seule une économie socialisée et un Etat interventionniste et fort semble pouvoir régler les problèmes sanitaires. Il aura fallu que la population soit menacée d’une épidémie massive pour que les gouvernants s’en rendent compte.

Le péril protectionniste, vraiment ?

Emmanuel Macron, dans son allocution télévisée, a également mis en garde contre le “repli nationaliste”, qui n’est pas une solution selon lui face à un “virus qui n’a pas de frontières, pas de passeport”. Alors que la plupart des pays infectés par le virus semblent s’engager dans une discipline protectionniste (l’Italie a fermé ses frontières, les Etats-Unis interdit les vols depuis l’Europe, le Maroc, lui, annulé toute correspondance humaine avec la France…) le président Emmanuel Macron semble découvrir candidement qu’une politique protectionniste, qui permet de contrôler les entrées et venues sur le territoire national, permet factuellement un endiguement de la contamination. Le virus n’a pas de passeport, certes. Ses porteurs, si. Le gouvernement français a mandat pour protéger sa population et empêcher qu’elle ne contamine ses voisins. Tous les pays gagnent à réduire les échanges internationaux pour permettre un cloisonnement des zones virales. 

Nous, européens”.

Voici la nouvelle définition de l’espace politique collectif que semble appeler de ses voeux le Président de la République en évoquant le concept de “souveraineté européenne” comme étendard face au péril pandémique. Pourtant, ce sont les mesures d’austérité imposées par l’Union européenne qui sont, pour beaucoup, responsables de la perte de qualité du service public de la santé en France. Quant aux autres pays européens, ils ne semblent pas décidés à jouer collectivement : le 12 mars, l’Allemagne, avec qui la France devrait former un “couple”, a interdit l’exportation de matériel médical de protection, dont les masques FFP2, en réquisitionnant les stocks de l’usine responsable de la production pour toute l’Europe.

Emmanuel Macron à l'Elysée lors d'une allocution.

Emmanuel Macron à l’Elysée lors d’une allocution.

Les entreprises, toujours gagnantes.

Dans son allocution, Emmanuel Macron a tenu à rassurer les entreprises : “Toutes les entreprises qui le souhaitent, a-t-il promis, pourront reporter sans justification, sans formalité, sans pénalité, le paiement des cotisations et impôts dus en mars.” Le ministre de l’économie Bruno Le Maire frappait évidemment en cadence le lendemain sur RTL. Evidemment, le président du MEDEF Geoffroy Roux de Bézieux applaudissait des deux mains : “La santé des Français passe avant toute chose mais le président de la République a beaucoup insisté sur l’impact économique de la crise, a-t-il déclaré dans l’après-midi du 13 mars. Il ne laissera pas tomber les entreprises. » Evidemment. Tout le cynisme de la formule repose dans ce “mais” dévastateur. En période de crise, on pourrait s’attendre à une priorisation absolue de la santé des citoyens, quoi qu’il en coûte aux entreprises. L’union sacrée a des limites. 

Et bien, dansez maintenant !

L’Etat français n’a pas eu qu’un été pour chanter. Depuis Ambroise Croizat et sa folle ambition de créer un système social efficace et collectif, la France donnait à voir une puissance inégalée à un monde sans cesse perverti par la quête de la rentabilité. Mais les politiques successives de destruction des services publics, et en premier lieu des services publics de la santé, l’ont vue fort dépourvue quand la crise est venue. Le Président de la République et son gouvernement font figure de mauvais élève dans la gestion de cette pandémie. En privilégiant l’agenda politique partidaire (rappelons quand même le péché originel incroyable de l’exécutif lorsqu’il a permis à la ministre de la Santé Agnès Buzyn d’abandonner son portefeuille pour aller jouer les candidates à Paris, la remplaçant en urgence par l’inexpérimenté Olivier Véran), ils montrent une incompétence déplorable. Le discours d’Emmanuel Macron, derrière des formules incantatoires qui pourraient être positives si elles ne masquaient pas des travers dangereux. Le Président cache l’irresponsabilité politique de son gouvernement en appelant chacun à l’action individuelle. La réponse à une telle situation ne devrait pourtant être autre que collective, et la responsabilisation ne mènera qu’à l’hystérie et à la paranoïa. Alors, dansons, maintenant !

Sacha Mokritzky

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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