Ceux qui aiment la chanson vivante et apprécient la force des textes la connaissaient forcément. Décédée le 30 novembre dernier, Anne Sylvestre faisait partie de ces artistes qui mènent une carrière parallèle aux grands médias, mais essentielle à l’art qu’ils défendent. Et qui ne tomberont jamais tout à fait dans l’oubli. Nous l’aurions voulu immortelle.  Mais la « Grande Dame » s’en est allée. Pluie d’hommages et sanglots d’hypocrisie dans la presse.  Ceux-là mêmes qui l’ont très peu invitée, préférant toujours les artistes qui n’ont rien à dire, l’ont célébrée tout au long du mois de décembre dans une litanie de poncifs lénifiants : « chanteuse pour enfants », « humaniste » (ce qui est vrai mais aussi réducteur). Certes, il y eut bien quelques passages  chez Jacques Chancel et son Grand Échiquier, quelques apparitions chez l’immortel Drucker, ou la toujours fidèle Denise Glaser. Mais ce fut peu, trop peu au regard de son immense talent. Elle n’a eu qu’une petite reconnaissance, sauf celle de son public, inconditionnel, qui connaissait par cœur les chansons. Ce public, fidèle de l’enfance jusqu’à l’âge adulte, qui ne l’a jamais oubliée. Portrait d’une artiste à part, et hommage bercé de larmes, par Cécilien Grégoire.

De La Colombe à l’Olympia

Née Anne Beugras, le 20 juin 1934 à Lyon, c’est à Paris qu’elle débute la chanson, à la toute fin des années 50. C’est alors l’âge d’or des cabarets, temps béni  pour de nombreux débutants. Pour Anne Sylvestre, ce sera la Colombe, le Port du Salut, le Cheval d’Or et bien d’autres…  Les temps sont durs mais la vie joyeuse. En 1959, Anne Sylvestre sort son premier disque : Mon mari est parti, hymne  antimilitariste, en pleine guerre d’Algérie. Puis ce sera un premier 45 tours chez Philips et de nombreuses tournées, en vedette américaine, de Gilbert Bécaud ou encore Jean-Claude Pascal. Georges Brassens, qu’elle croise dans les cabaret, écrit sur la pochette de son deuxième 25cm : «  On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson, il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important. ». Elle reçoit pour ses chansons le Grand Prix international du disque de l’Académie Charles-Cros, quatre fois entre 1963 et 1967.

Après avoir rompu successivement avec Philips puis avec le producteur Gérard Meys, c’est avec la création de son propre label, Sylvestre, que continue sa carrière, laquelle ne s’arrêtera plus. 

En 1986, Anne Sylvestre se produit pour la première fois  à l’Olympia, où est enregistré son premier disque en public. S’ensuit le fabuleux spectacle Gémeaux Croisés, avec la chanteuse  québécoise Pauline Julien. Au cours des années 1990, son public se renouvelle et elle se débarrasse peu à peu de sa guitare.  Ce nouvel élan est couronné par un autre passage à l’Olympia, en 1998.

En 2007 a lieu son jubilé, au Trianon, à la suite de la sortie de l’album Bye Mélanco. Anne Sylvestre enchaîne alors les  spectacles, accompagnée par Nathalie  Miravette au piano et se plaît à inviter la jeune génération, ceux qui comme elle  se revendique d’une chanson exigeante : Agnès Bihl, Yves Jamait ou encore, plus récemment, Gauvain Sers.

Dans toutes les salles où se produisaient ses amis, du Forum Léo Ferré au Festival de Barjac, Anne Sylvestre avait sa table. Elle aimait aller entendre les autres, les jeunes donc, mais aussi ceux de sa famille de chanson : Michel Buhler, Gilbert Laffaille et bien-sûr Leprest dont elle magnifie la chanson Sarment  en 2008. Indubitablement, Anne Sylvestre comptait parmi les artistes qui s’intéressent aux autres, les encouragent, les défendent, les poussent : marraine encourageante, vigie intransigeante, elle est reconnue par ses pairs pour sa capacité à déceler du talent auprès des nouveaux-venus de la profession.

« Une sorcière comme les autres »

Sans doute Anne sylvestre a t-elle fait sienne ces mots de Pierre Desproges « Je ne suis pas un artiste engagé, je suis un artiste dégagé ».  En 1968, elle l’écrit et le chante dans Chanson Dégagée : Mais moi, quand j’avais 15 ans, quand on me parlait de justice, j’entrevoyais un précipice… J’ai pleuré pour ma vie entière. » Nul doute pourtant que ses chansons soient politiques.  Sans drapeau, sans parti, elle essaimait dans ses chansons un engagement certain et des convictions assumées. Son plus grand combat était la cause des  femmes. « Féministe, oui. C’est la seule étiquette que je ne décolle pas » disait-elle au Monde en 1998[1]. Maryvonne, Clémence, Rose, Gabrielle et tant d’autres peuplent sa galerie de portraits chantés. Femmes libres, combattantes. Femmes broyées par la vie, les hommes et la morale. Toutes sont magnifiées en une chanson étendard : Une sorcière comme les autres. 

En 1973 en plein débat sur l’avortement, deux ans après les procès de Bobigny, Anne Sylvestre enregistre l’époustouflante Non, tu n’as pas de nom, une chanson sur le choix. En 2007, dans son album Bye Mélanco figure la chanson : Gays, Marions nous. Puis en 2013, l’insurgée Juste une femme, coup de colère et de griffes dont elle avait le secret, en réaction à l’affaire Strauss-Khan (« Petit monsieur, petit costard, petit’ bedaine/petite saleté dans le regard[2] » ). « Ça me soulage de voir que de jeunes femmes ne considèrent pas le terme féminisme comme un gros mot[3] » déclarait-elle  à l’Humanité en 2014.

© Pierre Vauthey – Sygma

Si les femmes étaient centrales dans son engagement, elle se démarquait également par une importance structurelle donnée à l’écologie dans ses chansons. Visionnaire déjà, lorsqu’elle se met dans la peau du Lac Saint-Sébastien se demandant à quoi jouent les humains. L’eau, toujours présente dans ses chansons, l’eau souillée par les hommes et  leurs dérives : « Un bateau s’est cassé, il sombre. / Bien sûr, ce n’est pas le premier / Mais avec lui s’approche l’ombre / Nous n’irons plus jamais pêcher[4] »

Anne Sylvestre s’illustrait par la discrétion de ses actes militants. Son spectacle Chante… au bord de la Fontaine, qui dénonce un ordre moral étriqué, la banalité du racisme ordinaire, a par exemple été conçu comme un pied de nez dans la ville de Toulon, laboratoire du fascisme municipal. Poétiques et politiques, aussi militantes que tendres, les colères d’Anne Sylvestre ne sont jamais directes ou violentes ; tantôt enrobées de larmes, comme dans Un mur pour pleurer, ou d’humour, comme dans La faute à Eve, elles sont toujours finement dosées.

Les Fabulettes, évidemment…

La postérité d’Anne Sylvestre lui vient également de ses fabulettes. Dix-huit volumes de chansons, des millions de ventes, des chansons apprises par cœur dans toutes les écoles de France. Pendant longtemps, Anne Sylvestre, fut cantonnée à ses chansons pour enfants : les fameuses Fabulettes. Même si elle aimait ces chansons, elle était souvent exaspérée qu’on ne lui parle que de cela. Son départ l’a mis en lumière : il n’y avait pas deux Anne Sylvestre, quoique les médias aient pu en dire. Il n’y en avait qu’une. Une femme tendre et drôle. De son propre aveu, une femme avec un sacré caractère (Puisque enfin je suis un chameau/Permettez que je vous agresse[5])

Ces deux répertoires sont intimement liés, comme un miroir préparant les enfants au monde des adultes, et elle ne manque pas dans ses fabulettes d’aborder des sujets de société. Dans J’ai une maison pleine de fenêtre, elle évoque le dur sujet des HLM. Dans Café au lait, elle s’attaque au racisme. « J’ai enregistré  les Fabulettes, disait-elle, pour lutter contre la crétinisation. Mais aussi pour me préparer un public[6] » . En 2007 elles dressera de ce public un portrait à la fois tendre et poétique dans Les Rescapés des Fabulettes.

« Bye Mélanco »

C’était sa blessure. Son secret. Son père, Albert Beugras. Ce père, collaborateur, sauvé de justesse à la libération et qui purgea dix ans à la prison de Fresnes. Si sa sœur, l’écrivain Marie Chaix, choisit d’en parler très tôt  dans son magnifique roman, Les Lauriers du Lac de Constance, Anne se tait. Elle ne parle pas de cette sœur, de ce père fervent militant PPF, de la guerre, du procès. Rien de la honte, du départ de ce père pour Fresnes. Rien de la mise à l’écart.  Pendant des années, elle garda précieusement ce secret. Jusqu’à la création d’Une Sorcière comme les autres, dont elle dira l’avoir écrite d’une traite.

Au détour d’un couplet Anne chante « Quand vous jouiez à la guerre, / Moi je gardais la maison / J’ai usé de mes prières les barreaux de vos prisons »

Puis il y eut, en 1994, Roméo et Judith, chanson sur la culpabilité, dernier écrit avant qu’elle ne tourne définitivement la page, en paix, dans Bye Mélanco en 2007 : « Une enfance à refaire / Où sont passés mes frères / En s’excusant de tout / La honte jusqu’au cou  / On porte son fardeau / C’est pire qu’a Jéricho… j’ai tiré le rideau / Sur un ciel indigo / Bye Mélanco. »

En paix avec ce passé, mais toujours pleine de projets, de mots et de concerts, la Grande Dame devait se produire à la Cigale, à Paris, dans son dernier spectacle : Manèges. Le destin en a décidé autrement et désormais « les gens qui doutent » sont orphelins.

Au Revoir, Madame.

Notes :

[1] Mortaigne Véronique, « Les cheminements d’Anne Sylvestre », Le Monde, 5 avril 1998, https://www.lemonde.fr/archives/article/1998/04/05/les-cheminements-d-anne-sylvestre_3643142_1819218.html

[2] Juste une femme

[3] C. Fara, « Anne Sylvestre, la mort d’une tendre insurgée », L’Humanité, 17 janvier 2014 [MAJ 1 décembre 2020], https://www.humanite.fr/culture/anne-sylvestre-80-printemps-tendre-insurgee-557202

[4] Le lac Saint-Sébastien

[5] Agressivement vôtre.

[6] Esvant Mariella, « Bourges 2014. Anne Sylvestre : « Les fabulettes ont fait de beaux adultes. » », 26 avril 2014, https://www.lanouvellerepublique.fr/loisirs/bourges-2014-anne-sylvestre-les-fabulettes-ont-fait-de-beaux-adultes

Cécilien Grégoire
Rédacteur du blog « En attendant les jours heureux » (http://ceciliengregoire.blog). Auteur du livre « Chansons sans musique » aux éditions de l'Harmattan.

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