Politique

Arrêtez-moi, monsieur Macron – [Tribune]

Le Président Emmanuel Macron tient à son image. A plusieurs reprises, des opposants à son régime se sont vus arrêtés, violentés voire mutilés pour le crime de l’avoir critiqué. Encore durant le confinement, des citoyens ont été placés en garde-à-vue à cause de banderoles jugées déplacées. Le crime de lèse-majesté semble avoir été réinventé. Sacha Mokritzky lance un appel au Président : “Arrêtez-moi, monsieur Macron.”

A Toulouse, le 24 avril 2020, une femme a été placée en garde-à-vue pour avoir affiché une banderole « Macronavirus » à son balcon. Le même soir, un jeune homme ntpelliérain était convoqué pour « affichage illégal » pour avoir fait pendre à sa fenêtre un tissu portant la mention « Nous sommes gouvernés par des criminels. » A Nantes, en juin 2018, plusieurs manifestants avaient été arrêtés pour avoir brûlé une effigie du président de la République lors d’une manifestation. Même sort pour ces militants anti-pubs qui ont, en Novembre 2018, connu les barreaux pour une blague malheureuse : « Macron Pétain Câble. » Sommes-nous en train d’assister à un retour du crime de lèse-majesté ? Les outrances à l’égard d’Emmanuel Macron semblent être considérées désormais comme des actes criminels.

Crimen maiestatum. Crime de lèse-majesté. D’abord instauré sous la République romaine pour qualifier les délits de « trahison envers l’armée, sédition à l’égard de la plèbe, mauvaise gestion des affaires publiques, nuisible à la majesté du peuple romain », il s’agissait à l’origine de protéger le peuple, reconnu alors comme souverain, la malestas étant le terme désignant la grandeur du peuple romain. C’est sous l’Empire que le terme commence à se corrompre pour désigner tout propos portant atteinte à l’impérieux souverain, d’abord sous Auguste puis chez ses successeurs.

Depuis que le pape Innocent III a décidé d’adjoindre à la lèse-majesté le caractère d’hérésie, le terme revêt un sens religieux et devient fondamentalement lié à l’idée de salvation suprême. L’idée de « Majesté » abandonne son laïque revêtement et s’habille désormais d’une étoffe sacrée. Elle est directement liée à l’idée d’un Dieu-Tout-Puissant, et la grandeur n’est désormais plus celle du peuple mais celle du créateur. Le mot, d’origine plébéienne, quitte la terre et appartient désormais au royaume des cieux, ce qui lui vaudra d’être fortement attaquée par les philosophes des Lumières. Dans la droite ligne de leurs inspirateurs, les révolutionnaires français lui firent succéder le crime de lèse-nation, rendant au délit de déshonneur ses lettres populaires.

“Emmanuel Macron réanime le vieil écueil royaliste du crime de lèse-majesté”

Si le crime de lèse-majesté n’est plus puni, et que celui de lèse-Nation a disparu des lois avec Napoléon, Emmanuel Macron semble bien décidé à remettre l’idée d’un souverain tout-puissant qui de critique n’accepte pas. Profitant des institutions de la cinquième République, qui alimentent la légende d’un président-monarque, il n’a de cesse depuis le début de son quinquennat de multiplier les initiatives en ce sens. Celui qui disait il y a quelques années qu’il « manquait un roi à la France » semble bien décidé à parer à ce manque. En choisissant le Louvre pour son investiture, en réunissant le Parlement à Versailles en début de mandat, en accueillant Vladimir Poutine dans le même palais, il semble nostalgique d’une époque où les tyrans n’avaient pas été déchus de leurs privilèges.. En faisant arrêter des citoyens qui ne font rien sinon manifester, dans une période où le gouvernement pêche par son incapacité de gestion et dans ses incuries coupables, il réanime le vieil écueil royaliste du crime de lèse-majesté et entérine dans les faits et dans la violence son intouchabilité.

Mais les origines du crime de lèse-majesté, avant que son sens ne soit dévoyé par l’absolutisme et la religion, sont plébéiennes. Il s’agit d’abord de ne jamais intenterau peuple et à sa majesté – entendre ici sa grandeur. Par ailleurs, la première définition du terme lorsqu’il est cherché sur un moteur de recherche est celle-ci : « Crime de lèse-majesté : atteinte à la majesté du souverain, attentat contre un souverain. » Or, il n’est en République qu’un seul souverain : c’est le peuple. Lorsqu’en 1792, le pouvoir revient aux révolutionnaires, c’est, symboliquement, la Souveraineté qui est remise par le roi au peuple ; la capacité à gouverner qui change de paradigme et devient propriété pleine et entière de la Nation. L’article 3, bien connu, de la Constitution de la V° République qu’Emmanuel Macron semble disposé à utiliser pour assouvir ses besoins absolutistes inscrit d’ailleurs le terme dans l’éternité de la loi : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. »

“Ce ne sont ni des barreaux ni des lacrymos qui empêcheront votre règne de finir.”

La multiplication des tentatives de faire taire la souveraineté populaire en s’attaquant ventre-à-terre à son moyen d’existence le plus salutaire, c’est-à-dire le droit de chacun à faire part de ses doutes, de ses critiques, de sa colère, par tous les moyens qu’il soit, si tant est qu’ils n’altèrent pas les principes républicains. Une banderole ne semble pas contrevenir aux droits de notre République et personne ne voit sa liberté altérée ni sa sécurité atteinte lorsque pendent à une fenêtre des débris de tissu. Une effigie d’Emmanuel Macron brûlée en manifestation ou une amusante comparaison avec le sort de Louis XVI ne peuvent décemment pas être considérées comme des pousse-au-crime. Ce qui peut, en revanche, constituer un acte criminel, c’est d’abord et avant tout les actes d’un gouvernement qui mutile, qui gouverne par la peur, ce sont les stratégies policières inquiétantes et dangereuses d’un Didier Lallement, ce sont les dizaines de milliers de lits supprimés en réanimation, qui désarment notre pays face à une crise sanitaire d’ampleur, ce sont les affreuses politiques d’austérité qui affament et tuent.

Le crime de lèse-majesté désigne tout crime portant atteinte à la dignité du souverain. Nous avons en face de nous les vrais coupables. Le moment venu, il n’y aura que deux côtés à la barricade, ceux qui croient sincèrement à la résurrection par la lutte de l’intérêt général, et ceux qui, cyniques et bornés, croiront pouvoir protéger ad vitam eternam leurs privilèges gagnés à coups de fusils et de matraques ; votre préfet pervers nous en a déjà soufflé l’intuition, nous ne sommes pas dans le même camp, monsieur. 

Alors, si vous avez pour ambition de faire cesser toute critique à votre égard, prenez vos aises. Arrêtez-moi, monsieur Macron. Et arrêtez toutes celles et tous ceux qui vous haïssent. Ce ne sont pas des places d’hôpitaux qu’il vous faudra alors, mais des dizaines de prisons nouvelles. Et ce ne sont ni des barreaux ni des lacrymos, ce ne sont ni les menaces, ni les blessures, ni la peur que vous croyez nous infliger qui empêcherons de sonner le glas de votre règne. Arrêtez-moi, monsieur Macron. La révolte est déjà là.

 Sacha Mokritzky.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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