Essayiste politique, Aurélien Bernier collabore régulièrement au Monde diplomatique et a rédigé de nombreux ouvrages, parmi lesquels “La gauche radicale et ses tabous : pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national” (2014) et “La démondialisation ou le chaos” (2016). Intéressé particulièrement par les questions d’écologie, de coopérations internationales et de démondialisation, il est un soutien critique de ce qu’il appelle “la gauche radicale” et travaille à construire un projet alternatif global et cohérent tout en développant des réflexions d’ordre stratégiques et pratiques, notamment le rapport à l’Union européenne et à la croissance.   

 

Dans votre livre La gauche radicale et ses tabous, vous partez du constat que, malgré des conditions objectives plutôt favorables (crise, politiques d’austérité, déclin de la légitimité du discours néolibéral), la première réaction du peuple est le vote Front national et l’abstention, et non la gauche radicale. Votre thèse pour expliquer ce phénomène est, qu’au nom du combat contre l’extrême-droite et de la volonté d’alliance avec le PS, la gauche radicale s’est créée 3 tabous (le protectionnisme, la souveraineté nationale et la rupture avec l’Union européenne) qui l’enferment dans un discours abstrait et peu crédible. En quoi la levée de ces 3 tabous serait stratégiquement pertinent et permettrait à la gauche radicale de renouer avec les classes populaires et moyennes ?

 

Tout d’abord, ces trois tabous ne sont pas les seules raisons de l’échec de la gauche face à l’extrême droite. Il est malheureusement plus facile pour certaines personnes de s’en prendre à leurs voisins immigrés ou à des fonctionnaires prétendument privilégiés qu’à la classe dominante.

« Sur les questions européennes, de protectionnisme et de souveraineté, le problème est que le travail n’est pas fait, et que la gauche se condamne à ne pas être crédible. »

Mais sur ces sujets du racisme ou de la défense de la fonction publique, la gauche mène la bataille. A l’inverse, sur les questions européennes, de protectionnisme et de souveraineté, le problème est que le travail n’est pas fait, et que la gauche se condamne à ne pas être crédible.

cc by Christine und Hagen Graf

À une époque pas si ancienne (1992, ce n’est pas la préhistoire…), le Parti communiste français (PCF) refusait la monnaie unique avec des arguments visionnaires : il avait compris que l’union monétaire imposerait aux États la rigueur budgétaire et dicterait une politique générale néolibérale. Face au Front national, le PCF défendait une autre vision de la souveraineté et, face au libre-échange, il assumait la régulation des marchandises et des capitaux, c’est-à-dire le protectionnisme.

À la demande du Parti socialiste, tout ceci a été abandonné en 1997 pour créer la « Gauche plurielle ». D’autres formations de gauche, comme la plupart des formations trotskistes, étant fondamentalement anti-État, la dernière ligne de défense de la gauche radicale pour une vision progressiste de la souveraineté nationale venait de céder. À partir de cette fin des années 1990, la pensée unique du changement « de l’intérieur » s’est imposée : changer l’Union européenne, changer l’Organisation mondiale du commerce, changer la mondialisation…

« La population est tout à fait consciente que, pour mener des politiques sociales, il faut rompre d’une façon ou d’une autre avec l’Union européenne et revenir à une régulation des marchandises et des capitaux. »

Or, avec l’accélération des politiques ultralibérales à Bruxelles, avec le référendum de 2005, avec la crise de 2008 et ses conséquences, la population est tout à fait consciente que, pour mener des politiques sociales, il faut rompre d’une façon ou d’une autre avec l’Union européenne et revenir à une régulation des marchandises et des capitaux.

L’erreur fait partie de la vie des partis politiques. Mais persister dans l’erreur pendant vingt ans et refuser tout débat sérieux sur le sujet est un vrai problème.

L’un des grands enjeux de la période est de réhabiliter l’idée de régulation politique de l’économie. Et dans un premier temps, parce que l’ordre européen et international sont totalement verrouillés, cela ne peut se faire qu’au niveau national.

Il s’agit d’abord d’une bataille culturelle. Mais nous ne pouvons pas mener, encore moins gagner, une bataille culturelle en refusant le débat.

 

Dans la conclusion de votre livre, on peut lire : « Après avoir été laminée par les politiques néolibérales, après être passée par un altermondialisme généreux mais abstrait, [la gauche radicale] semble sur le point de se convertir à une démondialisation internationaliste qui ne renonce pas à utiliser des mesures unilatérales. Ce changement serait déterminant. Il lui permettrait de passer de l’incarnation et du slogan à un programme crédible ». Vous avez écrit cela en 2014. 4 ans après, diriez-vous que la gauche radicale a enfin réalisé ce tournant ?

Non, malheureusement. Des signes positifs d’évolution avaient été donnés par le Parti de gauche, mais pour des raisons de stratégie électorale de court terme, la France insoumise reste bien trop timide et inconstante. Un jour, Jean-Luc Mélenchon dit « l’Union européenne, on la change ou on la quitte ». Le lendemain ou presque, Jacques Généreux dit « Nous ne sommes pas des fous qui voulons quitter l’Union européenne ; nous voulons sauver l’Union européenne ». Entre temps, Liem Hoang-Ngoc affirme sur France Inter que le programme de 2017 est « eurocompatible ».

Fin 2016, la France insoumise m’avait demandé de participer à la rédaction de leur livret programmatique sur l’Europe. Nous avons fait un travail très intéressant et sommes arrivés à un compromis entre rédacteurs. Mais cette brochure a été censurée par quelques personnes de la direction et n’est jamais sortie.

« Cette autocensure sur l’Union européenne s’explique par ce que la gauche croit percevoir de l’opinion publique »

Aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon explique que le « Frexit » serait une grave erreur en s’appuyant… sur l’exemple britannique, c’est-à-dire sur l’exemple d’un gouvernement libéral ! Comme si la gauche ne pouvait pas penser une forme de rupture avec l’Union européenne totalement différente.

Tout ceci n’est pas sérieux. Cette autocensure sur l’Union européenne s’explique par ce que la gauche croit percevoir de l’opinion publique. Mais depuis quand la gauche est-elle censée s’adapter à l’opinion publique ? Pour moi, elle a vocation à porter des idées neuve, des idées d’émancipation, qui, par principe, demandent du temps avant de devenir majoritaires.

 

 

Dans votre livre La démondialisation ou le chaos, vous défendez l’idée que, pour que la gauche radicale porte « une alternative ambitieuse, globale, crédible et donc concrète », il faut qu’elle articule la démondialisation, la décroissance et la promotion d’un nouvel ordre international fondé sur la coopération. En quoi ces trois éléments sont-ils fondamentalement liés ? Pourquoi ne peut-on défendre l’un sans défendre les deux autres en même temps ?

 

Pendant des années, j’ai beaucoup écrit sur l’Union européenne et sur le libre échange pour convaincre de l’importance de rompre avec cette politique et, même si je les ai toujours traitées, j’abordais les questions des relations internationales, de la coopération, de façon trop rapide.

« La souveraineté de la France ne m’intéresse pas si nous ne défendons pas les souverainetés, c’est-à-dire le droit de chaque État à choisir librement son propre modèle économique, culturel et politique »

Or, parler de rupture n’est pas suffisant, loin de là. Je suis fondamentalement internationaliste et la souveraineté de la France ne m’intéresse pas si nous ne défendons pas les souverainetés, c’est-à-dire le droit de chaque État à choisir librement son propre modèle économique, culturel et politique, ce qui est un des grands principes universels posé par les Nations unies.

Par ailleurs, un projet de société de gauche ne peut pas remettre à demain la résolution des crises environnementales, toutes liées à un seul et même problème fondamental : la surconsommation de ressources.

cc by Remy Noyon

Je suis fatigué de ces positions stériles et superficielles sur la souveraineté nationale qui s’opposerait à l’internationalisme. Mais je reconnais aussi que la production intellectuelle de la gauche sur l’internationalisme a quasiment été stoppée net. D’une part, parce que certains souverainistes de gauche n’en ont pas grand-chose à faire. D’autre part, parce que les internationalistes s’embourbent dans un altermondialisme abstrait, fait d’improbables taxes globales, d’illusoires fermetures des paradis fiscaux…

Dans La démondialisation ou le chaos, j’ai voulu montrer qu’on pouvait à la fois rompre avec la mondialisation et le libre-échange, penser un internationalisme concret et organiser une décroissance de la consommation matérielle qui suppose de répartir les richesses. Pour être de gauche, une alternative concrète à l’ordre économique actuel nécessite les trois.

 

Vous consacrez une importante partie de votre livre à la construction de nouvelles relations internationales en rupture radicale avec l’ordre actuel, en vous fondant notamment sur les concepts d’autonomie, de coopération et de développement des relations non marchandes. Mais concrètement, comment un gouvernement arrivant au pouvoir dans un pays comme la France peut-il initier une telle bifurcation, face à un ordre néolibéral solidement appuyé sur des institutions et des règles de fonctionnement mondialisées ?

 

L’idée centrale est de remettre l’économie et les échanges sous le contrôle politique des représentants du peuple. Évidemment, si le pouvoir est détenu par la droite ou les sociaux-démocrates, cela ne résout strictement rien. Mais s’il est détenu par la gauche, cela change tout, car des possibilités infinies s’ouvrent.

Je plaide par exemple pour la nationalisation de grands groupes du CAC40 de façon à les mettre au service d’un projet progressiste. Imaginons la nationalisation de Total, par exemple. Elle permettrait non seulement de changer la politique énergétique de la France, les conditions de travail au sein du groupe sur le territoire national, mais aussi de stopper le néocolonialisme énergétique français dans les pays du Sud. C’est un levier d’action formidable. Même chose pour Vinci, pour Bouygues, pour la BNP ou la Société générale, qui, nationalisés par une gauche de transformation, soumis à un contrôle populaire, peuvent devenir des outils de coopération avec les pays tiers et des leviers de changement des modes de production. Et puis je montre également qu’il y a mille et une façons de coopérer dans le secteur non marchand : santé, éducation, culture, recherche…

 

Bernie Sanders a déclaré il y a quelques temps : « Ouvrir les frontières. Non. C’est une suggestion des frères Koch [de grands industriels qui possèdent 40 milliards $ d’actifs] ». Il ajoutait : « Ce que la droite aime dans ce pays, c’est une politique d’ouverture des frontières. Amenez beaucoup de gens qui travaillent pour deux ou trois dollars de l’heure. Ce serait formidable pour eux. Je n’y crois pas ». Au spectre des récents débats à gauche autour de la thématique de l’immigration, n’y voyez-vous pas un certain malaise sur cette question et donc un 4eme tabou qui serait la réflexion autour du thème de l’immigration ?

 

Bien-sûr, il y a un malaise profond, qui est là encore dû à une absence de débat sérieux entre courants de gauche. Au travers de tribunes en ligne, et encore plus sur les réseaux sociaux, on s’envoie des attaques, des arguments raccourcis, étriqués. Malheureusement, comme c’est le cas pour la population dans son ensemble, les militants de gauche lisent de moins en moins d’essais politiques et se contentent de plus en plus de ces formes raccourcies.

« Quand la gauche affirme que l’immigration est une chance pour la France, et démontre même que cela lui rapporte financièrement, elle oublie le revers de la médaille : cela coûte très cher aux pays d’émigration »

Sur l’immigration, j’ai essayé de développer des idées dans La démondialisation ou le chaos, qui méritent évidemment davantage de travail mais qui sont une base de réflexion. Je suis d’accord avec le constat de Bernie Sanders et j’ajoute un point dont personne ne veut parler : l’émigration économique (je ne parle pas bien-sûr des situations de guerre) ruine chaque jour un peu plus les pays du Sud. Quand la gauche affirme que l’immigration est une chance pour la France, et démontre même que cela lui rapporte financièrement, elle oublie le revers de la médaille : cela coûte très cher aux pays d’émigration.

Je pense que nous pouvons sortir des débats par slogans et construire une position fondamentalement de gauche, internationaliste, qui ne soit pas l’ouverture totale des frontières.

Je suis pour sanctuariser le droit d’asile, pour revoir totalement les conditions d’accueil en France qui sont aujourd’hui inhumaines, pour limiter les raisons économiques de l’émigration en développant une véritable coopération internationale. Mais une fois ces politiques mises en place, réguler les mouvements de personnes (ce qui ne veut pas du tout dire fermer les frontières) est légitime, et tous les grands pays d’immigration pratiquent cette régulation. Elle est légitime, car la politique inverse, c’est à dire la dérégulation, soustrait cette question de l’immigration au choix démocratique, ce qui pour moi n’est pas acceptable.

 

Vous vous référez dans vos ouvrages au fait que la gauche radicale a des idées, mais manque de crédibilité et souffre de nombreux impensés stratégiques. Justement, ne pensez-vous pas que l’utilisation même du terme de « gauche radicale » pour se définir n’est pas en soi une erreur qui conduit à se marginaliser auprès des gens ? Plus globalement, pour pouvoir gagner en crédibilité et en audience auprès des non-politisés, la gauche radicale ne doit-elle pas renoncer à certains codes, à certains réflexes de pensée pour adopter une stratégie populiste et devenir davantage centrale ?

 

Je vais sans doute vous décevoir, mais ce débat m’ennuie et je n’ai pas envie d’y prendre part. Je pense que la notion de gauche, même si elle a été salie par la social-démocratie, a encore tout son sens et que la gauche, par nature, doit s’adresser d’abord aux classes populaires et moyennes qui forment la grande majorité du peuple. Ce débat stratégico-sémantique révèle les lacunes intellectuelles de la gauche radicale. Nous passons des heures à disserter des vertus comparées du populisme et du « rassemblement de la gauche » et nous évitons tout débat profond sur les grands sujets politiques : le rapport à l’Union européenne, à l’ordre commercial, l’internationalisme, la décroissance…

Nous donnons parfois l’image de communicants qui cherchent les bons slogans pour s’adresser à une population de laquelle nous nous sommes coupés. Ce nombrilisme devrait nous faire honte.

Ce que je crois, c’est que si nous construisons une alternative sérieuse, non pas à Macron uniquement, mais à l’Union européenne, au pouvoir démesuré des multinationales, à l’ordre international dans sa globalité, alternative qui prendra évidemment du temps à voir le jour, alors nous répondrons aux préoccupations d’une grande majorité de ce qui constitue « le peuple ». Savoir si ce sont les 99% ou les 65%, savoir si nous le qualifions de populisme ou de programme de gauche m’intéresse assez peu.

 

L’actualité politique est traversée cet automne par le mouvement des gilets jaunes, un mouvement à première vue issu d’une auto-organisation populaire loin des structures traditionnelles à l’origine de mouvements sociaux. Quelle est votre position vis à vis de ce type de mouvements et de la réponse du gouvernement qui se défend en arguant que la décision de taxer le diesel est une mesure écologique ?

 

Je dénonce depuis plus de dix ans l’écologie antisociale. Je ne vais donc pas m’éterniser sur les choix de Macron, qui en sont la parfaite illustration : faire payer aux classes populaires et moyennes ce qui devrait être payé par les actionnaires et laisser le marché décider des mesures environnementales qui sont ou non acceptables.

Le mouvement des gilets jaunes est un phénomène passionnant. D’une part, il est totalement imprévu. Qui aurait parié au début de l’automne que nous aurions des manifestations d’une telle ampleur ? Personne. Au contraire, on nous présentait une population résignée, individualiste, incapable de se battre contre les inégalités. C’est donc faux et c’est une belle leçon.

« Plutôt que de dire aux gilets jaunes « votez pour nous », disons leur « nous avons besoin de vous »

D’autre part, c’est un mouvement réellement populaire, donc très divers. On y trouve des gens d’extrême droite, des gens de gauche radicale, des gens dépolitisés… Alors, oui, c’est bien moins confortable pour des militants de gauche qu’un mouvement syndical de défense de la fonction publique. Malgré cela, dans les revendications principales, on trouve le maintien et le renforcement des services publics, la restauration de l’impôt sur la fortune, la justice fiscale et sociale.

Si la gauche radicale parvenait au pouvoir, elle se confronterait à mille réactions de la classe dirigeante nationale et internationale. Le seul moyen de tenir bon serait de pouvoir compter sur un grand mouvement populaire dont celui de 2018 pourrait éventuellement être une préfiguration.

Il serait idiot que la gauche radicale cherche à « récupérer » ce mouvement pour gagner quelques pourcents aux prochaines élections. Par contre, la conscientisation qui s’opère, le front qui se crée pour la défense des services publics et de la justice sociale doivent être cultivés. Plutôt que de dire aux gilets jaunes « votez pour nous », disons leur « nous avons besoin de vous ». Maintenant, demain, et plus encore si nous sommes confrontés un jour à l’exercice du pouvoir.

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