La compagnie des As a été créée par Camille Michel avec une quinzaine d’autres étudiants en janvier 2021. Bas les cartes est leur première pièce qui se livre à une critique affutée de la marchandisation de l’art. Analyse et critique.

La pièce raconte l’histoire de Gael Perret jeune homme qui après des études d’histoire de l’art est embauché par une galerie d’art nommée Spe’ciart. Voyant dans les galeries d’art le lieu où se fait la création artistique vivante, il ne tarde pas à déchanter. En effet, il comprend que c’est à l’œuvre d’art de s’adapter au client et non au client d’être touché par le message d’une œuvre d’art. En outre Spec’iart exige un investissement permanent et total de ses employés dont la vie privée est utile pour leur permettre d’optimiser leur rendement et fonctionne sur un principe quasi sectaire d’un jeu de tarot couvrant tout aspect de la vie. Comme le dit un des personnages, Romain, à Gael « Il faut dévouer ton quotidien à tes points. Par exemple la musique peut te motiver à augmenter tes performances. » ou encore « on ne laisse pas filer le temps. C’est une ressource rare qu’il faut apprendre à dominer. Chaque minute, chaque seconde est bonne à jouer. »

Une telle analyse montre de manière pertinente comment le nouvel esprit du capitalisme s’appuie sur un mécanisme de ludification du réel. Cette ludification est poussée très loin que ce soit car les cartes s’animent entourant Gael ou encore car les autres membres de la galerie sont modelés sur des personnages de cartes du tarot. Comme le dit Gael « C’est ce jeu. Il est partout, s’empare de tous les composantes de notre vie. Il faut bien dormir pour bien jouer, se divertir un peu pour éviter la saturation et pour combler le temps qui saurait laisser fleurir une réflexion. »

La pièce montre également avec finesse comment le nouvel esprit du capitalisme récupère la subversion. Très vite Gael le décrit en notant comment la subversion artistique est devenue une routine et ne représente donc plus de vraie subversion. Enfin, la subversion finale de Gael sera récupérée avec aisance par Spe’ciart. Le capitalisme moderne digère sa propre critique avec une aisance fascinante (on peut penser typiquement aux t shirts Che Guevara). Par exemple, quand Gael dit « L’art n’est pas fait pour guider, mais pour rendre libre. L’homme a toujours envié les ailes des oiseaux, mais une autre grâce lui a été accordée : celle de l’imagination, de la création. Si nous ne pouvons pas voler en liberté (mime un oiseau), les artistes transcendent notre morne condition matérielle pour nous amener tout là-haut, par la pensée, le client enthousiasmé lui répond fort logiquement « C’est pour ça que l’art est le meilleur des investissements. ».

De la pièce à la critique du capitalisme

Enfin, ce nouvel esprit du capitalisme détruit les rapports humains. On peut le voir chez Madame Klaus la propriétaire de la galerie d’art qui sacrifie sa vie à une logique de croissance de la galerie et à la jouissance que lui procure le pouvoir qu’elle a en tant que chef d’entreprise. On peut également le déceler chez Romain, individu marqué par sa servilité envers Madame Klaus et sa volonté d’être le meilleur au jeu. Enfin, on peut le repérer chez Laure, fille des anciens propriétaires de la galerie, qui désapprouve cette évolution du marché de l’art qui tue la qualité de l’art mais s’accroche au « jeu » car elle ne peut rien faire d’autre et dont la lumière est étouffée. Les galeristes dans leur jeu mentent aux vendeurs qui eux-mêmes l’acceptent complaisamment. Et l’amour entre Laure et Gael est étouffé dans l’œuf par cette dégradation des rapports humains que leur impose la mutilation de l’art par le capitalisme.

Enfin, la monnaie a trois fonctions d’après Aristote. Elle a une fonctions d’unité de compte, une fonction d’intermédiaire dans les échanges et une fonction de réserve de valeur. La monnaie comme intermédiaire dans les échanges signifie que les personnes vendent une denrée A pour obtenir de l’argent et avec cet argent obtiennent une denrée B. Dans la monnaie comme réserve de valeur, les gens ont de l’argent, avec celle-ci achètent une denrée et la revendent pour plus d’argent. Cette logique se voit totalement dans Bas les Cartes où le but n’est plus la circulation des œuvres d’art mais l’obtention d’une plus-value en terme d’argent (ou de points, le jeu de tarot pouvant permettre aux galeristes de sublimer de manière pseudo-artistique leur adhésion totale à la logique capitaliste).

Un chœur exceptionnel dont les apparitions rythment la pièce montre que les héros ne sont pas libres de leur destin mais l’entité qui les maîtrise est le capital au lieu d’être les dieux. Enfin, le jeu inspiré des acteurs fait visualiser comment le capitalisme dénature les relations et les créations humaines. Il y a eu déjà trois représentations sur Paris, la compagnie des AS espérant pouvoir la rejouer et prévoyant de sortir en septembre une captation vidéo. Une pièce que je vous recommande vivement de voir.

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