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Bernie Sanders, le dernier espoir du socialisme ?

Aux Etats-Unis, un candidat fait trembler l’establishment. Son nom ? Bernie Sanders. Son programme ? Le socialisme démocratique. Sa méthode ? Le populisme de gauche. S’il remporte la primaire démocrate, le visage international du socialisme pourrait s’en trouver bouleversé. Explications.

Et si la révolution socialiste venait du pays le plus intrinsèquement lié au développement capitaliste néolibéral ? C’est la question que pose la dynamique constante du candidat socialiste à la primaire démocrate Bernie Sanders. Le sénateur du Vermont, fort d’une campagne réussie et populaire, pourrait renverser la table, alors qu’a lieu aujourd’hui le Super Tuesday. Malgré la démission (probablement assortie d’un ralliement à Joe Biden) de son concurrent direct Pete Buttigieg, déjà surnommé “Le Macron américain” et coqueluche des médias français, décidément visionnaires, qui le voyaient il y a un mois à la tête des Etats-Unis, renforçant ses adversaires jusqu’ici fracturés, Sanders jouit d’une stratégie convaincante et d’un programme à la hauteur des enjeux. Il doit affronter néanmoins les foudres de l’establishment démocrate qui voit d’un mauvais oeil la victoire d’un candidat qui se réclame lui-même d’un “socialisme démocratique”. À l’international, et après que Jeremy Corbyn ait essuyé une défaite cuisante face au conservateur Boris Johnson, et qu’en France, la France Insoumise patine dans les sondages et ne semble pas capable de retrouver son électorat de 2017, l’espoir est grand. Le sénateur du Vermont aurait-il trouvé la clé ?

“Bernie Sanders s’engage pour la construction d’un véritable contre-modèle de société en rupture avec l’exploitation capitaliste.”

La première force de Bernie Sanders est évidemment programmatique. Porté par la conviction qu’il existe une alternative crédible à un Etat capitaliste qui assèche et divise, il s’ancre dans la radicalité concrète du socialiste et s’engage résolument pour l’émergence d’un nouveau rapport au collectif et à l’Etat. Partisan d’un Etat-Providence à l’européenne (alors même que les dirigeants européens semblent se diriger, à l’inverse, vers un État de moins en moins interventionniste), la mesure phare de son programme est évidemment le Medicare For All, sorte de couverture maladie publique qui permettrait aux citoyens américains de se défaire des assurances privées. Cette mesure, à laquelle les Républicains et Démocrates libéraux sont farouchement hostiles, arguant le coût de sa mise en place ainsi que le droit des assureurs privés à disposer d’une concurrence libre et non faussée, place Bernie Sanders au centre d’une grille politique radicalement différente de celle de ses concurrents à l’investiture démocrate. Il s’ouvre à un électorat populaire que les démocrates libéraux ne peuvent guère courtiser et marche seul sur un boulevard peu emprunté là où les autres candidats semblent se piétiner dans un étroit corridor. Dans un pays où 62% des faillites individuelles sont liées aux frais liés aux problèmes  soucis de santé, la défense d’un vaste plan de couverture maladie semble aller de pair avec un changement radical de paradigme social ; cela s’accompagne d’autres mesures socialistes concrètes comme la hausse du salaire horaire minimum à 15 dollars. Dans un pays où l’opinion tend à s’affirmer comme de moins en moins favorable au capitalisme ( notamment dans l’électorat démocrate, où désormais 57% des sondés plébiscitent un système socialiste selon un sondage Gallup de 2018 ), il est clair que Bernie Sanders et ses équipes ont senti le parfum de l’époque. Ils ont su non seulement créer, en s’engageant sur des chemins de traverse, mais aussi conserver un électorat composite en jouant sur les grands enjeux contemporains. C’est le sens également de son engagement pour un Green New Deal qui remet au goût du jour André Gorz et les grands penseurs de l’écosocialisme en articulant habilement un plan de relance sociale et un plan ambitieux de transition écologique. En créant 20 millions d’emplois dans le secteur de la transition écologique, le candidat socialiste compte engager un processus qui permette le passage à une souveraineté énergétique basée à 100% sur les énergies renouvelables d’ici à 2030. En investissant 1,3 milliards de dollars, le candidat compte reconvertir et former les travailleurs des industries fossiles à de nouveaux modes de production en leur garantissant un salaire et des pensions constantes. À l’heure des grandes prises de conscience écologiques, il n’est plus, à l’international, un seul responsable politique qui ne s’affirme plus sur la question climatique, ne serait-ce que, à l’instar de Donald Trump, pour la conspuer. Cela n’est donc pas une surprise qu’un candidat, de gauche, à la primaire démocrate, s’engage sur le sujet ( tous ses adversaires sont d’ailleurs positionnés sur la question ). Pour autant, le lien et l’articulation que Bernie Sanders permet entre l’urgence écologique et l’urgence sociale ouvre une nouvelle fenêtre de compréhension du système écosocialiste qu’il défend. En refusant d’en faire deux sujets distincts, il constate l’impasse dans laquelle les conceptions écologistes classiques se sont empêtrées en pensant qu’une prise de conscience individuelle permettrait d’endiguer la menace climatique ; au contraire, le sénateur socialiste s’engage pour une prise en charge collective de la question et pour la construction d’un véritable contre-modèle de société en rupture avec l’exploitation capitaliste. En prenant ce chemin, il s’assure du soutien des militants écologistes radicaux ainsi que de toutes les personnes sensibles aux grèves mondiales de la jeunesse pour le climat. 

Il est tout à fait naturel que les idées les plus radicales soient à l’origine des plus grandes émulsions populaires. Un discours de rupture avec l’ordre établi détermine une tâche si grande que les stratégies de mobilisation sont de façon mécanique plus impressionnantes que celles déterminées par un discours mou qui s’acoquine du système déjà en place. Aussi, Bernie Sanders, comme ses compères à l’international – qu’il s’agisse, en Espagne, de Pablo Iglesias ou, en France, de Jean-Luc Mélenchon, sait que ses idées, qu’il n’est pas galvaudé de qualifier de révolutionnaires, au sens où elles prônent une inversion systémique des subordinations capitalistes, appellent de facto à la mise en mouvement de milliers de militants actifs. Fort de la notoriété militante de personnalités comme la jeune Alexandria Ocasio-Cortez, qui s’est distinguée par sa force impressionnante de frappe d’un point de vue humain. Lors de sa campagne à New-York, déjà, la jeune représentante au congrès, aujourd’hui quatrième personnalité politique la plus citée sur Twitter, avait su prouver à quel point elle était capable d’organiser des réseaux militants puissants et influents. Porte-à-porte, rappel téléphonique, diffusion de tracts et présence absolue sur les réseaux sociaux : le savoir-faire d’une jeune génération rompue tout à la fois à l’exercice de la rue et à celui des médias sociaux a été de façon évidente le plus grand atout de Sanders durant cette campagne des primaires. Celui qui avait déjà, en 2016, recueilli près de 80% des suffrages chez les jeunes démocrates – il défend par ailleurs la gratuité de l’université, ce qui, dans un pays où les frais imputés aux études supérieures dissuade souvent les jeunes de se lancer, le rend très populaire auprès de cette partie de la population -, peut se targuer d’une assise certaine chez les millenials. Soutenu par la chanteuse Cardi B ou encore la mannequin Emily Ratajkowski, il jouit d’une monumentale présence sur les réseaux sociaux et dans la culture populaire. Victime d’un matraquage médiatique de l’establishment, ce contrepoids lui permet de s’assurer la bonne diffusion de son message. 

Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez

En 2016, le candidat Sanders avait déjà suscité une vague d’espoir à l’international en s’imposant comme le challenger le plus à même de faire battre de l’aile à la campagne d’Hillary Clinton. Depuis quatre ans, les principes fondateurs de son idéologie ont su infuser au sein du Parti démocrate, notamment après que sa principale concurrente à l’investiture ait, à l’époque, du intégrer opportunément une partie de son programme au sien. Durant quatre ans, notamment via le mouvement Our Revolution, qui a été lancé pour continuer et renforcer la dynamique militante entreprise en 2016, les milieux progressistes américains n’ont cessé de mener de front la bataille culturelle pour faire accepter comme des enjeux crédibles la rupture avec l’ordre néolibéral et un changement radical de prisme social et sociétal. Si ses homologues internationaux, portés par des qualités tribuniciennes indéniables et par une juste connexion aux affects populaires, se contentent souvent d’une percée fulgurante, comme Jean-Luc Mélenchon lors de l’élection présidentielle de 2017, Bernie Sanders a su prolonger et inscrire dans la durée sa vision politique. Conscient des enjeux et de la bataille médiatique dont il ferait l’objet, il a entrepris, au croisement de plusieurs cercles d’influences, et en jouant sur plusieurs leviers, d’ancrer durablement dans l’imaginaire collectif la possibilité d’un changement radical de paradigme. S’il n’en est pas membre, son influence grandissante au sein de l’organisation Democratics Socialists of America (DSA), le parti, notamment, d’Alexandria Ocasio-Cortez, a par exemple joué en sa faveur lorsqu’il a fallu créer les conditions de la victoire.

Si Sanders remporte le Super Tuesday, et s’il continue sa lancée jusqu’à être investi comme candidat du Parti Démocrate à l’élection présidentielle américaine, l’espoir peut renaître pour le socialisme international. Bien entendu, s’il est en lice contre Donald Trump, il devra se heurter à l’ennemi le plus redoutable qu’il ait jamais affronté. Pour autant, et malgré le ballet médiatique, il est le candidat le mieux placé pour faire face à l’actuel Président américain. Déjà, les sondages tendent à mettre en avant qu’il est largement le candidat démocrate le mieux placé pour battre le locataire de la maison blanche (Ce score ne cesse d’ailleurs d’augmenter depuis le début des primaires). Mais en plus, le programme qu’il défend et la stratégie populiste dont il se revendique lui permettent de rassembler bien plus largement que l’électorat traditionnel du camp démocrate. Son programme émancipateur, la présence à ses côtés de personnalités largement plébiscitées par les minorités, et une stratégie de contact permanent lui permettent de rattraper son retard auprès notamment des militants antiracistes et féministes ; l’accent populiste et la fine jonction entre les mesures destinées à endiguer la précarité et à redonner du pouvoir d’achat aux américains les plus pauvres, ainsi que les grands gages démocratiques dont il se porte garant lui donne une certaine stature auprès d’un électorat populaire qui a pu être tenté par Donald Trump en 2016.

Assurément, Bernie Sanders peut changer la donne et ouvrir la voie à la construction d’un discours contre-hégémonique à l’international. Un discours qui ne satisfait plus des petites conquêtes mais réclame un véritable renversement. Les Etats-Unis sont, dès lors, confrontés à ce qui est peut-être l’enjeu du siècle. En passant la main, c’est à l’humanité qu’ils devront rendre compte.

Sacha Mokritzky.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire.Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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