L’étrange défaite est à redécouvrir, et, pour les plus chanceux, à découvrir. Ce témoignage immédiat, rédigé en septembre 1940, revient principalement sur le moment de l’offensive allemande, « le plan jaune », qui mit fin à la drôle de guerre et qui solda, en un mois et deux semaines, le sort de la bataille entre la France et l’Allemagne. Marc Bloch développe son analyse à partir du poste d’observation privilégié qui fut le sien, attaché au ravitaillement en essence de l’armée du Nord qui combattait sous les ordres du général Blanchard. A la fois réflexion profonde sur l’expérience vécue personnellement et analyse sur le feu du moment historique, le document est d’une valeur hors norme. Cette oeuvre sui generis, sans catégorie propre, est telle qu’on peut imaginer le journal intime d’un historien en temps de guerre : sans équivalent. Elle commence par ces mots samizdats : «  Ces pages seront-elles jamais publiées ? Je ne sais. Il est probable, en tout cas, que, de longtemps, elles ne pourront être connues, sinon sous le manteau, en dehors de mon entourage immédiat. Je me suis cependant décidé à les écrire.»

La défaite de 1940 : une défaite militaire.

Pourquoi ce témoignage est-il un rappel nécessaire ?

Parce qu’il a permis à son auteur de construire des tentatives instantanées d’explications sur une déroute, incroyable quelques mois plus tôt. Nombre d’analyses historiques distanciées ont démesurément accentué le rôle joué par l’état d’esprit de la société française de l’époque, favorable à une certaine forme de collaboration, pour expliquer le manque de combativité de son armée, sa défaite rapide. Il semblerait que cela ne soit que partiellement vrai, et le partiellement vrai est souvent une dimension du faux.

La France à perdu plus de 50 000 soldats dans la guerre de 1939-1940. Même si ce chiffre peut être relativisé au regard des pertes totales de la Seconde Guerre mondiale, il reste conséquent, et bien largement supérieur notamment à l’addition des pertes anglaises, belges, hollandaises et polonaises sur la même période.

L’écrit de Marc Bloch permet de remettre en contexte les différents facteurs qui peuvent expliquer l’effroyable catastrophe de la bataille de France : un état-major sur-bureaucratisé et lent, fatigué, vieilli, déconnecté systématiquement du terrain, incapable de souplesse intellectuelle, inapte à réagir face à la vitesse motorisée, inadapté au rythme de la guerre moderne. Le repli des troupes, à la suite de pertes de territoires, ne se réalisait jamais dans l’appréhension des bonnes distances : à peine les camps réinstallés, ils se retrouvaient déjà sous le feu des mitrailleuses et des tirs de mortiers. Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’état major n’anticipait le franchissement des distances par l’ennemi qu’à travers ses capacités de déplacement des guerres précédentes.

“Une défaite militaire ne peut avoir uniquement des origines politiques, mais procède aussi d’un contexte autonome, celui des règles de la guerre”

Ne s’arrêtant pas à mi-chemin des absurdités, l’auteur pointe également le manque de coordination avec les forces alliées, l’incompréhension culturelle mutuelle qui finit par tourner au sauve-qui-peut pathétique. Bloch rapporte comment, dans leurs retraites, les Anglais détruisaient les ponts avant même que les Français aient pu les franchir, ou faisaient sauter des centres de communications, sans considération pour les conséquences, comme l’isolement d’une armée française entière. Il enrage du manque de communication entre l’état major et les exécutants, de l’inertie générée par les rivalités mesquines entre services,  dénonce la nostalgie trompeuse de 14-18, souligne la surprise totale de la percée à Sedan par les forces allemandes, l’absence de considération pour l’importance nouvelle de l’armée de l’air, l’effroyable bruit de sirènes des bombardiers allemands, les fameux stukas.

Il relève avec ironie les manoeuvres des responsables de l’information, ceux du “2e bureau” qui, pour éviter la responsabilité d’une erreur, en viennent à produire volontairement des bulletins d’informations contradictoires : “Offrir un grand choix d’indications contradictoires n’est -ce pas se réserver le moyen de dire triomphalement, quoi qu’il arrive : « Si vous m’aviez cru “ ?”

Cette remise en contexte, en revenant sur les détails, permet de battre en brèche l’idée reçue selon laquelle les Français se seraient rendus sans combattre. Une défaite militaire ne peut avoir uniquement des origines politiques, mais procède aussi d’un contexte autonome, celui des règles de la guerre. Elle fut mal menée, mal organisée, mais il y a eu une guerre, avec des moyens matériels, des stratégies élaborées, des sacrifices.

Un témoignage immédiat

La construction du discours blochien mérite particulièrement d’être relevée. S’il analyse, en bon historien, les causes structurelles de la défaite, il n’oublie pas les hommes, les individualités, notamment celles qu’il a vu agir dans les moments troublés. Parfois, l’universitaire décoche ses flèches contre l’académisme conformiste des gradés : « Le capitaine B…, du troisième bureau, levant haut vers le ciel sa tête vide,semblait offrir éternellement à la vénération des foules, comme un saint sacrement, la science livresque, jadis reçue en dépôt aux cours de tactique. » ou contre l’arrogance de certains estimés « fort en gueule, plutôt que grand dans l’action » D’autres font l’objet de tirades désabusées sur l’usure que crée l’habitude, le confort, l’entre-soi, l’effet amorphisant du milieu social : « alourdi sans doute par des années de bureau et de pédagogie, ce soldat de carrière avait complètement cessé d’être — avec tout ce que le mot comporte de domination de soi et d’implacabilité — un chef » Il souligne aussi l’incompatibilité psychopolitique entre une certaine aristocratie militaire et un cadre de conscription et de mobilisation générale : “Un pareil orgueil de caste le rendait-il fort capable de commander des troupes levées, dans le peuple entier, pour la défense du pays…

“C’est dans cet exercice que Marc Bloch parvient à un degré exceptionnel de témoignage sur l’Histoire en train de se faire et de qualité littéraire : lorsqu’il parvient à  concilier l’analyse socio-historique, ici celle d’un corps d’état, le corps des officiers, avec le compte-rendu immédiat des personnalités qu’il a rencontrées”

Mais l’auteur n’épargne pas non plus de jugements positifs, ni ne dissimule ses propres erreurs d’appréciation. Les agissements d’un de ses camarades dans le cours de l’action l’inspire : « Un des privilèges du véritable homme d’action est, sans doute, que, dans l’action, ses travers s’effacent, tandis que des vertus, jusque-là en sommeil, paraissent alors chez lui avec un éclat inattendu.” et le souvenir de camaraderies lui insuffle parfois un véritable lyrisme : “ Rencontrer un homme vraiment homme est toujours une joie.”

C’est dans cet exercice que Marc Bloch parvient à un degré exceptionnel de témoignage sur l’Histoire en train de se faire et de qualité littéraire : lorsqu’il parvient à  concilier l’analyse socio-historique, ici celle d’un corps d’état, le corps des officiers, avec le compte-rendu immédiat des personnalités qu’il a rencontrées, et qui l’ont tour à tour agacé, inquiété, rendu admiratif.

Déconstruction d’un discours. 

Alors qu’il écrit, en septembre 1940, il voit poindre ce qui deviendra plus tard le discours au service de la politique de collaboration. ll en entame déjà la  déconstruction. Il se moque ainsi des faiblesses de la rhétorique purement externalisante – celle qui voudrait faire passer toute cause de la défaite pour extérieure à la guerre elle-même : « Nous venons de subir une incroyable défaite. A qui la faute ? Au régime parlementaire, à la troupe, aux Anglais, à la cinquième colonne, répondent nos généraux. A tout le monde, en somme, sauf à eux »

Lui n’hésite pas, en retour, à cibler directement la responsabilité du commandement, le haut du panier de la hiérarchie militaire. Marc Bloch avait rapidement compris la nécessité de recontextualiser les causes directes de la défaite. Il n’était pas dupe de  la rhétorique visant à cibler uniquement des causes externes pour mieux dédouaner les véritables responsables. L’historien sérieux s’est d’abord attaché à cet exercice, avant d’analyser les causes meta-militaires, politiques et socio-historiques de la déroute. Son analyse permet de comprendre pourquoi la rhétorique focalisée sur l’état d’esprit crypto-défaitiste de la conscience collective française relève de la construction a posteriori, et d’une certaine facilité de discours, quand ce n’est pas parfois de la propagande strictement anti-nationale : l’image du français veule, lâche, couard, image particulièrement travaillée dans le malheureusement souvent grossier prosélytisme anglo-saxon.

La leçon de Marc Bloch. 

Personne ne peut dire ce qu’aurait été le sort de la bataille de France, si celle-ci avait continué son effort lors de l’offensive de la Sarre en septembre et octobre 1939, tandis que la majorité des troupes nazies étaient sur le front est. Une seule certitude demeure : si le pacifisme, l’anticommunisme, l’anti républicanisme, l’antisémitisme, idéologies portées par des forces sociales et des mouvements politiques très antagonistes, ont convergé vers une mauvaise appréhension du danger national-socialiste, la défaite, fut en bonne partie, comme le sont les victoires, une affaire de militaires. Et pour s’en convaincre, nul de mieux placé que l’historien :

« Quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe — qui demandera elle-même à être expliquée — fut l’incapacité du commandement. Je crains bien que ce propos, par sa brutalité, ne choque, chez beaucoup, des préjugés puissamment enracinés. Notre presse, presque tout entière, et tout ce qu’il y a, dans notre littérature, de foncièrement académique, ont répandu dans notre opinion le culte du convenu. Un général est, par nature, un grand général ; et lorsqu’il a mené son armée à la débâcle, il arrive qu’on le récompense par un cordon de la Légion d’honneur. Ainsi s’imagine -t-on, sans doute, entretenir, par un voile pudiquement jeté sur les pires erreurs, la confiance de la nation ; alors qu’en réalité on ne fait que semer, parmi les exécutants, un dangereux agacement »

Ces mots résonnent étonnamment avec notre actualité. Nos responsables politiques accumulent les erreurs d’appréciation, radicalisent leurs projets idéologiques voués à l’échec, qu’ils soient européen, libéral, ou productiviste, tandis qu’une bourgeoisie éduquée se crispe dans un narcissisme social, spatial, culturel et une susceptibilité de classe délirants. Dans ce contexte, la leçon de Marc Bloch permet de rappeler, mutatis mutandis, le genre de déroutes auquel mène l’état d’esprit d’un groupe social dirigeant renfermé sur lui-même.

“Le témoignage du soldat se prolonge en un examen de conscience du Français…”

Le dernier chapitre du livre clôt le récit sur un examen politique de l’état d’esprit collectif qui a favorisé la déconfiture. Parmi les registres rhétoriques les plus récurremment pris comme objets d’analyse figurent le pacifisme, souvent mélangé au classisme, qui repose sur  l’idée sporadiquement juste que, la guerre étant une guerre de riches menée par des pauvres, elle ne mérite pas d’être menée. Cette rhétorique prouve qu’un argument qui fût vrai peut-être mobilisé pour de mauvaises raisons à de mauvais moments. Marc Bloch souligne avec dépit “les invraisemblables contradictions du communisme français” : “ Ils disaient que le capitalisme français était dur à ses serviteurs et ils n’avaient, certes, pas tort. Mais ils oubliaient que la victoire des régimes autoritaires ne pouvait manquer d’aboutir à l’asservissement presque total de nos ouvriers.” 

Les discours inconséquents d’une certaine partie de la droite, tour à tour manifestant une “absurde germanophobie” puis la nécessité d’une vassalité à l’ordre nazi, relèvent au même titre selon Bloch  des “ pires antinomies de l’entendement.

« Après avoir ciblé gauche et droite, il dénonce pêle-mêle l’affaiblissement intellectuel de la bourgeoisie, l’orthodoxie de l’enseignement, le dogmatisme, les moeurs viciées par les intrigues parlementaires, le fétichisme du potin en politique, la réaction haineuse de la bourgeoisie à l’affirmation sociale des masses comme acteur politique, notamment grâce au  Front populaire »

Il cherche alors à déceler dans les discours entendus ces moments de faille logique qui traduisent l’état d’esprit chancelant d’acteurs publics, prêts aux compromis idéologiques les plus absurdes : “Ils chuchotaient — je les ai entendus — que les hitlériens n’étaient pas, en somme, si méchants qu’on affectait de les peindre : on s’épargnerait sans doute plus de souffrances en leur ouvrant toutes grandes les portes qu’en s’opposant, par la violence, à l’invasion. Que pensent-ils, aujourd’hui, ces bons apôtres dans la zone occupée, tyrannisée, affamée ?

Après avoir ciblé gauche et droite, il dénonce pêle-mêle l’affaiblissement intellectuel de la bourgeoisie, l’orthodoxie de l’enseignement, le dogmatisme, les moeurs viciées par les intrigues parlementaires, le fétichisme du potin en politique, la réaction haineuse de la bourgeoisie à l’affirmation sociale des masses comme acteur politique, notamment grâce au  Front populaire. Après avoir démystifié le culte béat de la terre, dédouané le soi-disant anticléricalisme républicain accusé d’avoir désorganisé l’armée, il s’attaque franchement à l’anti-progressisme technophobe qu’il accuse d’avoir diminué la possibilité de mécanisation de la France, et finit par tirer à boulets rouges sur une société contemplative et douce que ne renierait pourtant pas les contributeurs de ce média, adeptes de la décence commune. Il dénonce la France des” journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l’oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit

Cette tirade, venant d’un auteur qui reconnaît aimer le charme “discret de nos vieux bourgs “ mais incite à s’armer du courage “de nous l’avouer, ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est précisément notre chère petite ville”, démontre les paradoxes que peuvent générer les différentes dimensions du patriotisme. Le patriotisme culturel, qui tend à la conservation d’espaces protégés du changement, et le patriotisme politique, qui pousse à l’industrialisation et aux innovations technologiques – pour des considérations d’intérêt national dans un cadre de “compétitivité géopolitique” – au détriment de la continuité spatio-culturelle, ne sont pas absolument compatibles.

Détricoter avec style les paradoxes, s’attacher frontalement aux contradictions au coeur même du chaos, ce n’est pas le moindre des talents du très attachant historien-militaire.

Marc Bloch résistant au sein du Mouvement Uni de la Résistance, est mort fusillé par les nazis le 16 Juin 1944.

Peu de choses peuvent s’ajouter à son testament de 1943 : “ je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français.

Paul Raja.