Société

« Bonsoir, c’est la Croix-Rouge »

©Handout

REPORTAGE – À l’heure du coronavirus, les SDF, déjà en situation de grande précarité, se retrouvent encore plus démunis. L’engagement humanitaire et associatif se substitue souvent aux pouvoirs publics pour faire face à cette demande croissante. Le temps d’une soirée, nous avons suivi une équipe de la Croix-Rouge en pleine maraude.

20h02 : l’heure de prendre la route. Deux fois par semaine, une équipe de la Croix-Rouge située Boulevard Soult part à la rencontre de sans-abri dans le 12ème arrondissement de Paris. Ce soir, l’équipe, composée de quatre bénévoles, va circuler entre Gare de Lyon et Reuilly Diderot à la rencontre d’habitués, mais aussi de nouveaux déshérités.

Avant de commencer le tour, l’équipe de mauraudeurs s’arrête dans deux boulangeries. En attendant les invendus, Pascal, la cinquantaine, fait le constat que le planning des tournées est plein jusque mars. Depuis le début de la trêve hivernale, et comme chaque année, le nombre d’adhésions à la Croix-Rouge augmente significativement. Néanmoins, cet hiver, le phénomène s’est accentué.  Derrière le volant, le chef d’équipe s’enthousiasme de la recrudescence des demandes de bénévolat, « quasiment une par semaine ». « Les équipes sont pleines », précise Anis, maraudeur depuis 3 ans. 

La France compte plus de 300 000 sans domicile fixe

En même temps, les chiffres communiqués par la Fondation Abbé Pierre en novembre dernier sont alarmants. La France compte plus de 300 000 sans domicile fixe, un nombre qui a doublé depuis 2012. Interrogé à ce sujet, le responsable du Samu social de l’hospice Saint Michel (Paris XII), estime à 3600 le nombre de personnes vivant dans les rues de la capitale. L’objectif de ces maraudes consiste ainsi à pouvoir maintenir un lien avec les personnes et à « leur apporter quelque chose ». Cela passe aussi bien par la distribution de boissons chaudes que par l’échange. « Une personne SDF est déjà confinée dans sa propre vie, déplore-t-il, et le confinement n’a fait qu’accentuer l’exclusion. »

L’action des associations est primordiale pour les SDF.  Le premier confinement a été l’exemple même de ce que pouvaient devenir ces compagnons d’infortune sans aide extérieure. « À priori tu as toujours de quoi te nourrir à Paris, mais là, j’ai vu des gens qui avaient véritablement faim, témoigne Pascal. C’est la première fois que j’observais une chose pareille en dix ans ! » Plusieurs associations se sont arrêtées de tourner « le temps de s’organiser, mettre en place une procédure et être autorisées à le faire», complète Juliette. « Du jour au lendemain, à cause du coronavirus, plus personne ne sortait et donc ne leur donnait de pièces ou de sandwichs. Il est devenu de plus en plus compliqué pour eux de se nourrir. »

Ici il n’y a pas de couvre-feu

Quatre bénévoles de la Croix-Rouge à la rencontre des sans-abri sous les voies ferrées du boulevard de Bercy (Paris XII). ©Alix Berteloot

En arrivant sous la voie de chemin de fer, boulevard de Bercy, des tentes se font face d’un côté et de l’autre de la rue. Ici il n’y a pas de couvre-feu. A la lumière de néons bleus, les quatre bénévoles rencontrent une équipe de Médecins du monde, déjà au travail en train de distribuer des boissons chaudes auprès des bénéficiaires. « Il y a au moins une association qui vient les voir tous les jours », explique Juliette, une autre intervenante.

Au pied du ministère de l’Économie, sous le pont de Bercy, nous retrouvons Jacques, la vedette de cette tournée. C’est la deuxième maraude qui vient à sa rencontre depuis le début de la soirée. La moustache bien taillée et l’œil vif, celui-ci confesse avoir été obligé de mettre un panneau « Ne pas déranger » suite à la quarantaine de maraudes qu’il a reçues à Noël. Il raconte avoir récolté beaucoup de colis dont de nombreuses boites de chocolats, que ce soit de la part d’associations ou de particuliers. « J’ai même donné un sac de deux kilos de bonbons pour la fille d’un bénévole, tellement j’en ai eus », ajoute-t-il. Une présence quotidienne qu’il accueille toujours gaiement, même s’il se plaint des passages parfois tardifs de certaines équipes. « La dernière fois, une maraude est venue à 1h20 du matin, je dormais, je ne me suis pas levé» explique-t-il.

Souvent des têtes sortent de sac de couchage. Parfois des sans domiciles dorment ou sont absents. Nous leur laissons un kit de nourriture à côté d’autres colis déjà apportés par des associations. Jusque 23h, les rencontres s’enchaîneront. « Bonsoir, c’est la Croix-Rouge », n’aura de cesse de répéter Anis.

Alix Berteloot
Titulaire d’un Master en droit de la propriété intellectuelle, Alix Berteloot est rédactrice chez Reconstruire.

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