Culture

Cannes et la lutte sociale : consacrer pour désarmer

Chaque année à Cannes, Venise, Berlin, s’opère l’éternel retour de tout ce que le monde compte de beautiful people, de stars, de ministres et d’oisifs, unis dans leur adoration commune du cinéma. Entre les défilés, cocktails ou soirées exclusives, ces festivals promeuvent une idée de l’entre-soi sans honte, décomplexée dirait-on, rare occasion de voir l’affinité profonde du spectaculaire et du pouvoir. A chacune de ces occasions, les puissants sortent de leurs ghettos respectifs et s’offrent à la pleine lumière des spots et des flashs, certains de l’adoration que le petit peuple leur voue inéluctablement. Accessoirement, on y regarde aussi des films.

Coterie bourgeoise et cinéma social

La dernière édition du festival de Cannes et son couronnement du Parasite de Bong Joon Ho, ainsi que la remise du prestigieux Carrosse d’Or (prix de la Société des Réalisateurs de films) à John Carpenter laisse songeur. Comment dans cet étalement obscène de richesses et de cooptation de classe le jury a-t-il pu se laisser aller à récompenser à la fois un film d’une violence salutaire (mais néanmoins inouïe) sur la lutte des classes (Parasite) ainsi que le réalisateur d’un appel à la révolution aussi dénué d’ambiguïté queThey Live (1988) ? 

“Il reste certain cependant que la coterie intellectuelle bourgeoise se repaît de ces films qui dépeignent des réalités qu’ils ne connaissent pas”

Ces exemples ne sont pas les seuls, il nous suffit de citer les deux Palmes d’Or de Ken Loach, des frères Dardenne ou celles de Michael Haneke pour se rendre compte que Cannes est bien coutumière du fait. Ces réalisateurs, chacun à leur manière, se sont fait les chantres d’un cinéma avant tout social, espérant représenter fidèle des réalité vécues par les citoyens les plus fragiles de notre Occident capitaliste. On peut être évidemment critique des choix esthétiques de ceux-ci, ne pas adhérer à la tendance misérabiliste des Dardenne ou bien à l’humour parfois naïf de Loach, ni à la violence lancinante de Haneke. Il reste certain cependant que la coterie intellectuelle bourgeoise se repaît de ces films qui dépeignent des réalités qu’ils ne connaissent pas, dans des films qui souvent les attaquent frontalement.

Ken Loach au festival de Cannes, 2016

Ceci serait de prime abord explicable par une tendance de la bourgeoisie à voir ces films comme de simples excursions ethnographiques à valeur de document, plutôt que comme des fictions sérieuses et conscientes de l’urgence sociale. Ainsi, rassérénés de leur capacité d’ouverture sur le monde, de compréhension des souffrances des petites gens, ils couronnent ces films pour se donner bonne conscience. Pratique distinctive entre toutes, la culture sert ici à séparer le bon grain de l’ivraie bourgeoise entre d’un côté ceux qui se soucient du monde et de l’autre les égoïstes qui ne songent qu’à leurs profits. Le résultat est évidemment le même, mais l’orgueil en ressort préservé. 

“Pratique distinctive entre toutes, la culture sert ici à séparer le bon grain de l’ivraie bourgeoise entre ceux qui se soucient du monde et les égoïstes qui n’ont cure que de leurs profits”

Doit-on en conclure que les films eux-mêmes ne sont que des produits bourgeois, qui leur sont destinés et ainsi dénués de toute possibilité subversive? Sont-ils complices de cette obscénité festivalière? La réponse est non, tout ici est question de regard. Souvenons-nous du festival de Cannes de mai 1968, parfaitement concomitant des évènements qui secouent la France. Godard, Truffaut, Léaud, Berri,  Polanski, Malle (la liste complète serait trop longue), tout ce qui compte au cinéma à cette époque se lève d’un seul tenant pour faire annuler le déroulement du festival et ainsi montrer sa solidarité avec les mouvements ouvriers et étudiants. La sédition cannoise, partant du prétexte du limogeage du directeur de la Cinémathèque Française Henri Langlois, culmine avec ces phrase célébrissime de Godard: « Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers et vous me parlez travelling et gros plan ! Vous êtes des cons ! ». Ce sera le début de la filmographie « engagée » de Godard ainsi que de sa longue inimitié avec Cannes. 

Le “Comité de défense de la cinémathèque française”, mené par Godard, en 1968

Parasite, la dernière Palme d’Or, est en effet un film engagé, subversif et par là salutaire. En cartographiant les rapports de domination, il donne à voir une réalité qui opère, comme les personnages du film, dans les soubassements de la vie sociale. L’horreur advient quand le peuple ose remonter à la surface et que s’étale en plein jour l’organisation systématique de la misère.

They Live de Carpenter offre une manière similaire de dénoncer tout en divertissant. Les slogans publicitaires, les journaux, certains êtres humains se laissent voir pour ce qu’ils sont (monstrueux) dès le moment où le personnage principal revêt ses lunettes de soleil. Les espaces de l’en deçà sont tout aussi terrifiants : nos villes sont parcourues par un immense tunnel reliant directement grands médias, puissances d’argent et puissances politiques. Ces films sont des attaques directes et frontales contre le monde qui leur décerne des prix. Ne soyons pas mesquins et partons du principe que les jurys sont capables d’en comprendre les enjeux. Se révèle alors la logique qui sous-tend la décision de primer des films à contenu social subversif (après tout, They Live n’offre comme unique solution que le combat armé et le meurtre). En adoubant ces films, la bourgeoisie joue le jeu de la connivence. Elle en sape les forces dès lors qu’elle se les approprie. 

“Parasite est un film utile, important, mais désormais estampillé « Palme d’Or », il se retrouve dans les mains de ceux qui ont le moins intérêt à le voir”

Devenus contenus culturels à part entière plutôt qu’objets de réflexion commune sur nos moyens d’existence, ils se retrouvent désactivés. La logique festivalière bourgeoise est avant tout celle d’une grande privatisation : privatisation de la pensée, privatisation des moyens esthétiques de lutte. Parasite est un film utile, important, mais désormais estampillé « Palme d’Or », il se retrouve dans les mains de ceux qui ont le moins intérêt à le voir. Désormais un film « intellectuel », le regard que l’on porte sur lui est transformé.


L’affiche française du film “Parasite”, de Bong Joon Ho

Cette logique se retrouve à l’oeuvre dans les cinémas ornés du label Art et Essai. La bourgeoisie tient absolument à sortir les films de la catégorie divertissement populaire parce que si ces films finissaient par faire partie de la culture populaire, ils n’en deviendraient que plus dangereux. Rien de pire qu’un pauvre armé intellectuellement. La logique d’auto-censure des classes dominées n’a plus qu’à prendre le relais. Le cinéaste Glauber Rocha en parle déjà en 1970 dans une interview croisée avec d’autre cinéastes « d’avant garde »: « je tiens à dire qu’il existe une attitude paternaliste à l’égard du public. Par exemple, les intellectuels de gauche, qui sont des écrivains et non des cinéastes, prétendent que nous faisons des films trop difficiles pour le public. C’est un point de vue très paternaliste. (…) Une telle affirmation entraîne à penser que seuls les bourgeois sont suffisamment sensibles ou intelligents pour comprendre les films. » 

“La seule production destinée en propre aux classes dominées sont les films indigents de la famille des Dany Boon. Ces productions […] sont le lumpenprolétariat de l’industrie cinématographiques”

Dans la même interview, le réalisateur marxiste Jean-Marie Straub reprend: « Je suis d’accord avec Glauber quand il dit que l’on ne peut pas prédire la réaction des paysans ou des ouvriers à nos films. Je maintiens, comme lui, que le cinéma précisément est fait pour eux, qu’il répond à leur nécessité vitale. Le cinéma tient sa force du vécu quotidien des paysans et des ouvriers, alors que les intellectuels n’ont aucune expérience, il faut savoir qu’ils ne vivent même pas. C’est pourquoi les films ne signifient rien pour eux, quand d’autres y trouvent ce qui les préoccupe et ce qu’ils doivent surmonter, au jour le jour. » La seule production destinée en propre aux classes dominées sont les films indigents de la famille des Dany Boon. Ces productions, outre leur rentabilité formidable (malgré les cachets mirobolants de leurs acteurs stars), sont le lumpenprolétariat de l’industrie cinématographique. Alliés objectifs du grand capital intellectuel de Cannes, ils ne font que renforcer l’isolement des classes populaires.

Le cinéma, par ses moyens matériels uniques de rendre visibles des réalités sociales compliquées, de rendre l’espace social dans sa réalité mouvante en un grand mouvement de caméra synthétique, par une coupure franche ou un montage alterné, est un objet dont personne ne doit se laisser déposséder. La lutte pour l’abolition de la propriété privée des moyens de production s’applique aussi aux moyens de production cinématographiques.

Robin Jaslet

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire.Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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