Le 20 octobre dernier, Qader Daoudzai, ancien interprète afghan de l’armée française, a été tué à Kaboul dans un attentat suicide. Ce drame lève le voile sur de nombreux autres ex-auxiliaires des forces occidentales en Afghanistan, abandonnés après leur départ, et qui vivent dans une situation de grand danger. Caroline Decroix est Vice-présidente de l’association des anciens interprètes afghans de l’armée française. Elle nous raconte son combat pour que l’Etat français leur assure une protection.

 

Dans quel but avez-vous créé cette association ?

Elle a été créée en 2016 pour pallier l’impossibilité de prise en charge bénévole par des avocats de tous les refusés du second processus de relocalisation. En 2015, j’ai formé avec des confrères un collectif d’avocats qui a permis l’ouverture d’un dispositif de relocalisation en France des anciens interprètes de notre armée menacés en Afghanistan. Cependant, 152 demandes de protection ont été refusées et seule une trentaine de personnes a pu bénéficier de l’assistance bénévole d’un avocat. Il fallait trouver le moyen d’apporter une assistance juridique à tous les rejetés non pris en charge.

« L’armée leur promettait la perspective de faire de l’Afghanistan un pays libre »

Comment se passe le recrutement d’un interprète dans ce genre d’opération extérieure ? L’armée s’engage t’-elle à des protections ultérieures ou à un droit d’asile ?

Non, il n’y avait pas ce type d’engagement. En revanche, l’armée leur promettait la perspective de faire de l’Afghanistan un pays libre ! C’était la  garantie de départ pour ces collaborateurs, c’était la source de leur engagement. Ils n’avaient pas l’idée qu’à la fin de ce conflit, le pays serait dans l’état où il est aujourd’hui, ni de l’échec de la pacification…

 

Quelle est la situation au pays, en Afghanistan, pour ceux qui sont restés ?

Aujourd’hui, 90 % de ces interprètes se sont rapatriés sur Kaboul et ont quitté leur province d‘origine, ils estiment que c’est l’endroit le plus sûr.

« Ce sont des gens qui vivent comme des fantômes »

Ils vivent dans des conditions très précaires car ils n’arrivent pas à retrouver un emploi après avoir servi l’armée française. Leur quotidien est rythmé par la mise en oeuvre de mesures de protections de base, ils font attention à leur entourage, ne vont plus à la mosquée, ne veulent pas s’expliquer sur ce qu’ils ont fait auparavant et beaucoup déménagent tous les six mois pour se protéger eux, ainsi que leur famille. Ce sont des gens qui vivent comme des fantômes.

 

Ou en sont les pourparlers avec le Ministère des Affaires étrangères et celui des Armées ?

  L’Administration a mis en place durant l’automne 2018 un dispositif de réexamen des décisions de refus de visas de 2015.

Ce dispositif de nouveau ad hoc ne visait expressément que les rejetés de 2015. Les PCRL (personnels civils de recrutement local) n’ayant pu déposer de demandes de visas à l’époque ne pouvaient prétendre à un examen de situation de leur demande de protection. Il ne concernait pas non plus les personnels sur le chemin de l’exil, entre l’Afghanistan et la France.

180 demandes ont été déposées et 51 dossiers acceptés. Le processus a été clôturé le 14/12/2018.

L’examen a eu lieu sur la base des mêmes critères qu’en 2013 et 2015 à savoir le niveau de la menace réelle pesant effectivement sur l’intéressé et sa famille, la qualité des services rendus et la capacité à s’insérer en France.

Le réexamen humanitaire a été conçu de manière à ne permettre l’exercice d’aucune voie de recours contentieuse contre les rejets qui seraient pris.

Actuellement seule l’initiative de l’association de faire déposer des demandes de protection fonctionnelle par les auxiliaires auprès du Ministère des Armées permet de contourner cette manœuvre déloyale de l’Administration pour permettre un contrôle du juge administratif sur ces refus.

Par ordonnance du 14-12-2018, le Conseil d’Etat a relevé que le droit à la protection fonctionnelle pouvait être sollicité par l’interprète actuellement menacé en Afghanistan dès lors qu’il avait été recruté sous contrat soumis au droit français. Constatant la réalité et la gravité des menaces dont il faisait l’objet, le Conseil d’Etat a enjoint au Ministère des Armées de le mettre en sécurité et aux Ministère des Affaires étrangères et Ministère de l’Intérieur de réexaminer sa demande de visa. Les visas viennent d’être délivrés.

Cette décision de justice pointe d’ores et déjà les failles du dispositif ad hoc de relocalisation III, l’interprète qui a fait l’objet de cette ordonnance faisant partie des personnels non convoqués en entretien à Islamabad et ne s’étant vu notifié aucune décision suite à sa demande de réexamen humanitaire envoyée en octobre 2018

 

L’opération militaire en Afghanistan dispose d’un mandat de l’ONU. Les Nations-Unies auraient-elles cherché à faire infléchir la politique de la France dans cette affaire ?

Nous n’avons développé aucun lien avec l’ONU. Il y a un projet de résolution soutenu par une association globale, celle des interprètes en zone de conflit.

Ce projet a pour ambition de créer un statut protecteur de collaborateurs en zone de conflit.

Le Parlement européen s’interroge sur la possibilité d’agir auprès des différents gouvernements. Mais la délivrance d’un visa de long séjour n’est pas de la compétence de l’Union européenne, qui reste une compétence exclusive des Etats-membres.

« Il est faux de croire qu’on arrivera toujours à trouver des interprètes inconditionnellement »

N’est-il pas dangereux pour la France de maltraiter ses interprètes ? Si d’autres conflits éventuels venaient à éclater, ce précédent pourrait dissuader de nouveaux candidats…

La problématique avait été soulevée en 2015 mais des autorités ont rétorqué que les interprètes intervenaient dans des endroits où l’on avait besoin d’argent…

 

N’y a t-il pas un risque à voir les interprètes uniquement comme des mercenaires ?

En Afghanistan, il y a eu des démarches pour recruter les interprètes, notamment dans des lycées français. C’étaient des personnes jeunes, parfois âgées de 16-17 ans ! Ils venaient souvent d’un milieu assez aisé et  occidentalisé, et se sont vraiment engagés avec la France parce qu’ils étaient convaincus et espéraient un meilleur avenir. On ne recrute pas uniquement sur des questions monétaires. Il est faux de croire qu’on arrivera toujours à trouver des interprètes inconditionnellement.

 

Un ex-interprète de l’armée française est mort dans un attentat suicide à Kaboul au mois d’Octobre (le 20 Octobre) [1] Pouvez vous estimer le nombre de morts parmis ces collaborateurs de l’armée française durant ce conflit ?

Nous ne disposons pas de chiffres officiels. Néanmoins, nous savons qu’un certain nombre d’entre eux  sont décédés pendant le conflit. Nous suivons le cas d’une veuve dont le mari est mort dans le cadre d’une opération en 2011. Nous avons beaucoup de mal à suivre toutes ces personnes. En tout 150 personnes sont rentrées en contact avec l’association, sur 800 personnes qui ont travaillé en coopération avec l’armée française. Parmi eux, nous ne savons pas ce qu’il sont devenus mais beaucoup sont partis depuis longtemps dans d’autres pays. Nous avons reçu des messages notamment d’anciens collaborateurs qui vivent en Russie, en Iran, en Inde, au Pakistan…

 

A travers ce combat, quel jugement portez vous sur les choix de la politique extérieure de la France sous l’égide de l’OTAN ?

Nous sortons du débat originel et il est complexe de répondre. Nous assistons à une véritable   débacle, la coalition internationale est consciente que cette guerre risque d’être difficile à gagner, et nous avons du mal à identifier les raisons de l‘engagement de la France, si ce n’est en effet le respect de ses engagements internationaux.

« Ce dossier a trop longtemps été géré sans prise en compte de la dimension humaine, alors que les interprètes afghans ont permis d’éviter énormément de pertes militaires à la France« 

Les derniers militaires français sont partis au mois de décembre 2014, les talibans contrôlent actuellement 41 % du territoire afghan, Kaboul est une zone de guerre. La situation est vraiment catastrophique.

Je suis personnellement déçue de la façon dont la France a géré ce dossier qui a hélas pris une tournure politique. Les autorités ont peur d’ouvrir une boîte de Pandore pour d’autres conflits. Ce dossier a trop longtemps été géré sans prise en compte de la dimension humaine, alors que les interprètes afghans ont permis d’éviter énormément de pertes militaires à la France. Suite à un certain nombre d’actions en justice, le juge administratif a condamné à de multiples reprises l’Etat, mais ses décisions sont restées inappliquées pendant un an !

Le Ministère des Armées n’a répondu à aucune demande de protection fonctionnelle formalisée Une telle méthode pose la questions de la vigueur de l’Etat de droit en France.

 

Entretien réalisé par Charles Demange et Pierre Sivera.

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