Poète de la solitude, de l’errance et de la fuite, romancier, le nom de Cesare Pavese est encore trop peu connu en Hexagone. Pourtant, son œuvre et sa plume s’inscrivent aux côtés des plus grands poètes du XXe siècle. Homme tourmenté entre le désir de l’action et de la nécessaire réflexion, consécutive de l’art, il ne demeure que quelques titres de son œuvre et si peu de documents de son existence, partagée entre les collines de Turin et de l’Amérique. Méconnue en France, l’œuvre de ce poète italien mérite cependant une fine lecture.

 L’enfant des « Collines »

Cesare Pavese naît le 9 septembre 1908 dans le Piémont italien, dans la ville de Santo Stefano Belbo, au sud-est de Turin, entourée par les collines des Alpes, qu’il chanta tant dans son œuvre. C’est ce cadre, entre collines et vignobles, qu’il grandit, et qu’il construit ce qui deviendra dans son œuvre un chant bucolique : « Au-delà des collines jaunes, il y a la mer,/Au-delà des nuages. Mais des journées terribles/De collines qui ondoient et crépitent sous le ciel/Séparent de la mer. Ici, sur la hauteur, il y a l’olivier/Et la mare trop petite pour qu’on puisse s’y voir,/Et les chaumes, les chaumes qui jamais ne finissent. [1]»

Confronté très jeune à la mort de son père alors qu’il n’a que six ans, il fréquente un collège jésuite avant de se passionner pour la littérature au lycée Massimo d’Azeglio où il se lie avec des grandes figures de l’Italie antifasciste, comme Leone Ginzburg[2] ou Luigi Einaudi[3]. Étudiant, Pavese se passionne pour la littérature anglaise, rédige une thèse sur le poète Walt Whitman, traduit Melville, Faulkner, Defoe, Joyce et rédige de nombreux articles sur la littérature américaine pour la revue La Cultura. La ville de Turin est à l’époque très industrialisée, centre de luttes politiques, contrastant avec l’arrière-pays dont est originaire Pavese. C’est à cette époque qu’il compose son recueil de poème Travailler fatigue, prose autobiographique où le poète évoque la pesanteur du silence, la solitude et les premiers vers d’une forme de désamour de la vie.

S’il n’a pas été résistant comme ont pu l’être ses amis, Pavese a joué un rôle intellectuel de premier plan dans l’Italie du fascisme et de l’après-guerre et notamment dans son œuvre où celui-ci s’inscrit très clairement du côté des régions profondes de l’Italie et des classes populaires.

Luigi Einaudi, figure de l’antifascisme italien

Inscrit de 1932 à 1935 au parti national fasciste, sous la pression des membres de sa famille avant de rejoindre les rangs du parti communiste italien. S’inscrivant dans la lutte antifasciste, lui et son cercle d’amis sont étroitement surveillés par le régime jusqu’à son arrestation le 13 mai 1935 puis son assignation à résidence en Calabre. En 1940, paraît Le métier de vivre ainsi que Le bel été. S’ensuit la publication de ces autres ouvrages phares, Le diable dans les collines en 1948 et Entre femmes seules en 1949.

S’il n’a pas été résistant comme ont pu l’être ses amis, Pavese a joué un rôle intellectuel de premier plan dans l’Italie du fascisme et de l’après-guerre et notamment dans son œuvre où celui-ci s’inscrit très clairement du côté des régions profondes de l’Italie et des classes populaires. Les motifs élémentaires de son œuvre en témoignent : les paysages de l’Italie rurale, les petites rues de villages, les errances de ses personnages, évocation de la Résistance italienne etc.  C’est à partir de la libération de l’Italie du Nord en avril 1945 que commencent les années les plus fastes en termes de création pour Pavese, où celui-ci participe activement à la bataille des idées. Durant ces années, il rédige Le Métier de vivre (Il Mestiere di vivere), publié à titre posthume en 1952.

Les gens ordinaires et l’idéal d’un art populaire

C’est dans le cadre des collines du sud-est de Turin que Pavese ancre ses récits, vouant toute sa vie un attachement profond à sa région et à son peuple. Pavese vit particulièrement l’avènement du fascisme et de la Seconde guerre mondiale et assiste à la mort de ses amis. Les Turinois fuient la guerre et son univers cauchemardesque comme Pavese ne cesse de fuir les massacrants tourbillons de l’âme, thème trouvant son expression dans son ouvrage La Maison sur la colline (La casa in collina), évoquant la résistance italienne face au fascisme lors de la Seconde Guerre mondiale au travers de l’histoire de Corrado, jeune turinois indifférent à la guerre, qui fuit toute action politique.

L’engagement et la responsabilité de l’intellectuel est au cœur des conceptions néoréalistes du XXe siècle, d’un déchirement entre un engagement intellectuel et une volonté de s’inscrire dans les rangs des intellectuels organiques gramscistes.

Le personnage de Corrado correspond cruellement au pendant négatif de l’intellectuel gramsciste : tandis que Corrado donne des leçons de réalisme politique, il évoque son rôle important d’intellectuel bourgeois qui s’adresse directement aux gens du peuple. Pavese met ainsi en lumière la tendance de certains intellectuels dans leur propension à se placer non pas au sein du peuple mais au-dessus, et de théoriser des actions politiques qui leur échappent. Cette figure n’est pas anodine : l’engagement et la responsabilité de l’intellectuel est au cœur des conceptions néoréalistes du XXe siècle, d’un déchirement entre un engagement intellectuel et une volonté de s’inscrire dans les rangs des intellectuels organiques gramscistes. Corrado fuit néanmoins cette position, sans s’affranchir d’analyses et de discours, et d’indignation lorsque personne ne résiste. Il est d’ailleurs particulièrement lucide et confesse lui-même ne pas vouloir s’engager.

Par chez nous, La prison et La maison sur les collines nouvelles réunies au sein d’un recueil Avant que le coq chante, décrivent le milieu des paysans, des ouvriers et des intellectuels par les récits de Talino, mécanicien, Stefano, assigné à résidence et un professeur à Turin.   Pavese tente de lier le monde populaire et la poésie, en décrivant les rapports de ces personnages aux autres, et leur vie intérieure.  Il en va de même dans Le Bel été ainsi que Le Diable sur les collines et Autres femmes seules qui se penchent davantage sur les angoisses intestines dans des milieux urbains, au travers des trajectoires de jeunes personnages, aux passions déçues.

 

L’œuvre de Pavese est traversée par des thèmes mêlant, entre réalisme et symbolisme, réflexion sur l’humanité qui découle constamment de sa vision de l’individu.

L’œuvre littéraire de Pavese se concentre sur la trajectoire de personnages ordinaires, dialoguant en vers et en prose avec les paysans, les prostituées et les prisonniers. Pavese ne s’abandonne pas à la sensation et à la description des tribulations de l’âme :  son œuvre tend à s’ancrer dans une réalité concrète et dans la vraisemblance contemporaine et n’hésite pas à mettre en scène, dans les Dialogues avec Leucò en 1947 des personnages mythologiques évoquant l’angoisse et la mort, obsessions pavesiennes. Dans cette oeuvre, la mythologie est fondée sur l’homme, seul être gardant en soi la force primordiale du mythe, capable de lutter contre le destin.

L’œuvre de Pavese est traversée par des thèmes mêlant, entre réalisme et symbolisme, réflexion sur l’humanité qui découle constamment de sa vision de l’individu. La fuite, comme motif principal, semble trouver son éclosion dans la solitude, enracinée depuis l’enfance. C’est d’ailleurs par l’écriture que Pavese semble tenter la dissection de son être pour comprendre cette solitude, dissection qu’il livre aux lecteurs, dans une ultime tentative de liaison avec l’Autre. « Toutes mes images ne seraient-elles pas autre chose que d’ingénieuses variations sur cette image fondamentale : tel pays natal, tel moi ? Le poète serait une image incarnée, inséparable du terme de comparaison, enraciné et social du Piémont. [4] ». Il y a dans l’œuvre de Pavese une volonté de décrire la réalité, sans l’orner de métaphores factices, telle qu’elle est, dans la dureté de la condition ouvrière et paysanne de l’époque, dans la même veine que les autres auteurs néoréalistes italiens : Pavese se fait porte-voix du peuple. Véritable poète civil et se substitue aux paysans, évoquant tour à tour les paysages bucoliques de Turin, et les êtres qui s’y trouvent : « Ma littérature n’est pas de la littérature dialectale – j’ai tant lutté d’instinct et de raison contre le dialectalisme – ; elle ne veut pas être faite de croquis et de belles pages – et j’ai payé d’expérience – ; elle essaie de se nourrir de tout le meilleur suc national et traditionnel ; elle tente de tenir les yeux ouverts sur le monde entier.[5]»

Une obsession du suicide

La plus atroce offense que l’on puisse faire à un homme c’est de nier qu’il souffre.

Pavese se tue en 1950 et ce suicide est une énigme : au sommet de sa gloire, le poète décide d’en finir. Certes, la multiplication des échecs amoureux de l’enfant des collines interroge et peut en partie expliquer ce geste. Mais la réponse réside dans son œuvre marquée par deux obsessions majeures : celle de la forme et celle du suicide, comme manière de donner forme à sa mort. Ce sont les forces destructrices qui l’ont mené à ce geste tragique qui sont décrites. L’obsession du suicide est consécutive d’une réflexion sur les tourments de la vie et de sa souffrance :  « La plus atroce offense que l’on puisse faire à un homme c’est de nier qu’il souffre [6] ».

Cesare Pavese n’aura eu de cesse de décrire la solitude et la déception, dans un processus de création romanesque et poétique, amenant le lecteur à la réflexion du découragement, et de sa condition d’être. La déception, elle, est envisagée sous le prisme de la rupture amoureuse, celle qu’aura connu trois fois le poète du Piémont en particulier celle d’avec Constance Dowling, actrice américaine dont il était épris et qui lui en préféra un autre en 1950. Cette déception engendre un vide existentiel que Pavese livre dans ses oeuvres mais également dans ses lettres : « Les quelques jours d’émerveillement que j’ai

Constance Dowling

arrachés de ta vie étaient presque trop pour moi – c’est bon, ils sont passés, maintenant commence l’horreur, l’horreur nue et j’y suis prêt. La porte de la prison s’est refermée tout soudain. Nous avons tous les deux quelque chose à faire dans la vie qui rend improbable que nous nous rencontrions de nouveau, à moins que je ne t’épouse, comme j’ai désespérément espéré. Mais le bonheur est quelque chose qui s’appelle Joe, Harry ou Johnny – non point Cesare. Visage de printemps, adieu. [7]»

Le suicide, ou tout du moins son attrait, est un fondement humain, sans toutefois que Pavese tente de le rendre universel, et demeure personnel mais pour tous. Le Métier de vivre, « journal intime » du poète, compte pour la réflexion autour de la création et du processus d’écriture d’après-guerre comme un témoignage majeur, à l’instar du Journal de Kafka publié en 1954, dans la littérature. C’est dans ce journal que se pense l’œuvre de Cesare Pavese, entre les turpitudes de l’âme et les litanies de souffrance du poète. Il y façonne les concepts fondamentaux de son œuvre : l’image-récit, celle des collines et de ses petites gens, le symbole et le mythe[8]. Le lecteur entre dans l’intimité de Pavese et comprend ces liens si ténus entre souffrance individuelle, création et projet réaliste de Pavese : « Il y a eu un temps où j’avais bien vivant dans ma tête un stock passionnel et très simple de matériaux, substance de mon expérience, destiné à être amené par l’expression poétique à une clarté et à une détermination organiques. Et, imperceptiblement mais inévitablement, chacune de mes tentatives se rattachait à ce fonds et, si extravagant que fût le noyau de chaque nouveau poème, jamais il ne me sembla que je m’égarais. J’avais le sentiment de composer quelque chose qui dépassait toujours le fragment actuel.[9]»

La souffrance individuelle qu’il exprime a pour charge d’universel : évoquer la mal d’être, le mal de vivre, la solitude et les amours déçues et enfin, le suicide tabou mais pourtant si prégnant. Entre passé révolu et avenir terrifiant, le poète des Collines n’aura peut-être pas trouvé sa place de son vivant, mais sa poésie passionnée résonne encore dans les chants du peuple. Le 27 août 1950, dans une chambre d’hôtel dans la ville de Turin, Cesare Pavese met fin à ses jours, après avoir noirci des pages de journal de son obsession.

La mort viendra et elle aura tes yeux, célèbre poème de Cesare Pavese

« La mort a pour tous un regard
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre, muets. »

 

 

 

 

Notes et références :

[1] Cesare PAVESE, « Lunes d’août », Œuvres, Gallimard, Paris, 2008, p. 178.

[2] Leone Ginzburg, né le 4 avril 1909 et mort en février 1944 à Rome était un éditeur, journaliste et professeur italien, activiste antifasciste et héros du mouvement de résistance en Italie.

[3] Luigi Einaudi, né le 24 mars 1874 et mort en octobre 1961 à Rome, était un universitaire, économiste, journaliste et homme d’État italien, président de la République italienne de 1948 à 1955.

[4] Cesare Pavese, Le Métier de vivre, p. 36.

[5] Cesare PAVESE, Le Métier de vivre, p.37.

[6] Cesare PAVESE, Le métier de vivre, Gallimard, 1958, p.145.

[7] Dernière missive de Cesare Pavese à Constance Dowling.

[8] Martin RUEFF, préface du Métier de vivre, Gallimard, Paris, 1958, p. 11.

[9] Cesare PAVESE, Le Métier de vivre, p. 30.

 

Elsa Margueritat
Étudiante en histoire médiévale à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, directrice des rubriques Culture et International et photographe.

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