Entretiens

Charlotte Girard – “La liberté est toujours un problème pour les dominants.”

Charlotte Girard est maîtresse de conférences en droit constitutionnel. Elle milite depuis longtemps pour la mise en place d’une Sixième République et est membre des Constituants, avec qui elle a co-écrit “Le Temps Constituant”. Pour Reconstruire, elle analyse la période politique récente et revient notamment sur la dérive autoritaire du gouvernement d’Emmanuel Macron, sur la dimension constituante du mouvement des gilets jaunes et des mobilisations anti-racistes qui rythment la vie politique états-unienne et française, ainsi que sur la gestion sanitaire de la crise du Coronavirus, notamment la décision de maintenir les élections municipales.

Récemment, la loi Avia a défrayé la chronique et les débats parlementaires. L’application Stop Covid a également pris une part importante dans le débat. Doit-on s’attendre à une société de la panoptique, de la surveillance généralisée, en cette période d’après-Covid ?

Je ne crois pas que cela date du Covid-19. On constate certainement en revanche une accélération d’un processus qui avait déjà été engagé. On peut faire une lecture purement juridique, où on s’aperçoit qu’il y a une tension de plus en plus importante entre des forces libertaires, libérales, au sens politique, qui sont dans la logique de l’intensification des échanges, servies par l’explosion des réseaux. Cela présente un danger pour les autres forces, qui sont des forces répressives, de contrôle. La liberté est toujours un problème pour les dominants. Cette tension augmente et, plus ça va, plus elle tend vers une logique répressive accrue. C’est très frappant depuis 2001, quand la nouvelle génération du terrorisme s’est manifestée ; il se trouve que cela coïncidait avec l’explosion d’internet, des réseaux. On s’est beaucoup raidis sur le plan sécuritaire, sur tout ce qui concerne les habitudes de vies, y compris les croyances, les apparences. Par ailleurs, il n’est pas mystérieux qu’on se soit mis à lorgner sur une nouvelle liberté, cette liberté de communication tous azimuts avec le numérique. Il y a eu en fait une espèce d’évolution concomitante entre la volonté de répression et de contrôle liée à l’armement des terroristes, les « nouvelles menaces », et le progrès technologique. On a profité du fait que la lutte contre le terrorisme ait le vent en poupe pour borner ces nouvelles libertés, très vite réprimées après leur avènement. La loi Avia n’est qu’un avatar de cette tentative de contrôle de plus en plus importante. Par ailleurs, et il s’agit là d’un regard plus politique sur le moment et sur ces nouvelles réactions au numérique et à la liberté d’expression, je pense que le néolibéralisme tel qu’il fonctionne aujourd’hui s’accommode de moins en moins des libertés en général, et notamment de la liberté d’expression, des libertés intellectuelles. La proposition néolibérale, l’offre politique néolibérale étant de plus en plus inadmissible, insupportable, ceux qui ont le projet de faire advenir complètement cette société néolibérale sont obligés de passer en force. Ils n’ont plus d’espace, plus de marge de manœuvre, ils ne peuvent plus laisser d’espace à leurs contradicteurs. Ils sont eux-mêmes trop fragiles pour supporter une liberté telle que celle que permet le numérique. La loi Avia s’inscrit là-dedans. 

Le 28 mai, le Conseil Constitutionnel a conféré une valeur législative aux ordonnances. Le gouvernement devient-il de plus en plus féroce sur son contrôle de l’appareil législatif ?

Qu’une ordonnance ait valeur législative, ce n’est pas anormal. Ça l’est s’il n’y a pas ratification parlementaire. S’il y a une ratification parlementaire, c’est le destin normal d’une ordonnance. L’article 38 de la Constitution le prévoit ; pourvu que le Parlement autorise le gouvernement à le faire, le gouvernement peut légiférer, il peut produire des textes qui auront valeur législative dans des domaines où c’est normalement au Parlement de se prononcer. Est-ce que le gouvernement est de plus en plus tenté de gouverner par ordonnances, de faire des incursions dans le domaine de la loi ? Effectivement, on observe ce mouvement-là. Les gouvernements de la V° République ont de plus en plus recours aux ordonnances. En gros, ils élargissent leur champ de compétences et ne souhaitent plus perdre de temps avec le débat parlementaire. C’est d’avantage un choix de confort et de maîtrise qui consiste pour le pouvoir exécutif à garder absolument la main sur tout, y compris sur le temps. Le fond ne posait déjà pas problème sous la V° République, l’arsenal constitutionnel permettait à tout gouvernement – à peu près – de faire voter ce qu’il veut. Un gouvernement n’est en général pas embarrassé par le Parlement, sauf sur un point : le temps. Agir vite est devenu crucial pour les gouvernements. Je reviens à mon point précédent sur la proposition néolibérale : aujourd’hui, agir vite fait partie d’une stratégie politique, indispensable à mon avis. Sans cela, le gouvernement prend des risques ; il risque de se faire renverser. Il risque de provoquer une résistance qu’il ne pourra pas surmonter. Maintenant, c’est du blitz. Les gouvernements libéraux doivent aller hyper-vite, d’où le recours aux ordonnances qui est en fait un passage en force rapide.

“Les ordonnances sont le symptôme d’une mutation des processus de décision.”

On le voit par ailleurs : quasiment tous les textes passés au parlement via une procédure “normale”, l’ont été justement via des procédures accélérées. Il y a eu un exemple tout récent durant la période d’état d’urgence sanitaire, avec la bénédiction du Conseil constitutionnel. On a vu un truc dément. Une loi organique est passée en ayant été présentée la veille au Parlement. Elle est passée aussitôt en examen parlementaire, aussitôt validée, aussitôt contrôlée par le Conseil Constitutionnel, et il a dit “Pas de problème, elle est constitutionnelle” alors que la procédure prévoit un délai de quinze jours entre le moment où elle est décidée et le moment où elle est validée. Vous voyez le temps de la procédure, le “temps de la décision” sont restitués au minimum. Cela explique les procédures accélérées systématiques, et les procédures type ordonnances. C’est un constat qui accrédite l’idée que les gouvernements d’aujourd’hui, pour appliquer la politique qu’ils souhaitent, sont obligés d’aller vite. Pas parce qu’ils sont pressés, mais parce qu’ils n’ont pas le choix. Ils ne peuvent pas assumer d’aller lentement et de tenir débat. On l’a vu sur les retraites ; ça s’est soldé par un 49-3, parce que tout le monde voyait trop bien au travers du débat que c’était un projet inacceptable. Ils avaient à ce moment-là réservé une énorme place à des ordonnances. Dans le projet initial il y en avait 29, colossal ! A tel point que le Conseil d’Etat, qui avait été saisi, avait été outré, scandalisé d’avoir eu à se prononcer en deux minutes sur autant de textes graves, qui remettaient en cause un système fondamental de la protection de l’Etat-providence français. Tout cela me conduit à penser vraiment que cette histoire d’ordonnances n’est que le symptôme d’une mutation des processus décisionnels publics des pouvoirs constitués aujourd’hui en France.

Alors que l’élection présidentielle se tient dans un peu moins de deux ans, les rumeurs vont bon train et les prospectivistes se mettent en branle. Emmanuel Macron semble envisager un remaniement ministériel et les différents responsables politiques se préparent pour la guerre de position. Croyez-vous qu’il existe un espace, en 2022, pour un mouvement prônant une assemblée constituante, une sixième République ?

C’est toujours très difficile de répondre à une question de prospective. On peut faire des pronostics, mais il vaut mieux se préparer à plusieurs hypothèses. Les Gilets jaunes, le Covid-19, ce qu’il se passe aux Etats-Unis… nous ne l’avions pas vu venir. Le champ des possibles en termes d’interventions fortuites est infini d’ici 2022. Donc j’aurais du mal à dire : “Il y aura de l’espace”. Je n’en sais rien. En revanche, on peut se demander si, aujourd’hui il y a une telle aspiration constituante qui pourrait peut-être s’imposer en 2022 ? Pour le coup, je réponds : oui. Il y avait avant 2017 un espace politique hyper réduit, et c’est avec la présidentielle de 2017 que la proposition constituante est devenue légitime et ardemment souhaitée. C’est la première fois, que l’on arrive – je dis “on” car j’étais membre de la campagne de la France Insoumise – à mettre un nombre de gens dans la rue sur le mot d’ordre constituant inédit.

Charlotte Girard, le 18 mars 2012, au meeting pour la sixième République, place de la Bastille.

On avait eu ça une fois en 2012 pendant la campagne, dans un moment de politisation extrême. Nous disions déjà qu’il fallait un mouvement constituant, une sixième République. Je me souviens de ce meeting incroyable à la Bastille, le 18 mars 2012, sur ce mot d’ordre. Cela nous avait déjà mis la puce à l’oreille. On se disait : “Punaise, il y a un terrain.” Cela venait valider nos théories sur la puissance d’un mot d’ordre constituant, sur son potentiel politique, révolutionnaire. Il y avait toujours une sorte de fibre française constituante, souveraine, nationale, populaire. On s’est dit qu’il ne fallait jamais lâcher ce fil-là. Ce fil a continué à être tiré, en 2017 évidemment, vous connaissez le programme l’Avenir en commun, et, là encore, il y a eu de grandes mobilisations. Après coup, on a eu le mouvement des Gilets jaunes, qui s’est révélé en réalité être un mouvement de type constituant ; c’était dans les mots d’ordres, et ça n’était pas les insoumis qui tenaient la plume, ni Mélenchon, il y avait bien quelque chose qui avait eu le temps d’infuser et de créer une conscience politique de type constituant, largement ancrée. Aujourd’hui, je peux dire que cet espace constituant existe. On le retrouve y compris dans des formes rudimentaires. Beaucoup de gens n’en peuvent plus. Le cri, l’exclamation, “Y’en a marre ! J’en peux plus ! ça ne peut plus durer comme ça“, sont des exclamations constituantes. A partir du moment où vous formulez le désir d’une alternative, il y a de la place constituante. C’est ce qu’on avait théorisé en disant que du mouvement destituant devait surgir le mouvement constituant. Pour 2022, on a quand même vu toute une succession d’alertes, de séismes sociaux, qui se sont enchaînés quasiment sans trêve, sous Macron, mais aussi avant, avec Nuit debout, la loi El Khomri…

“En toute hypothèse, il y aura une place en 2022 pour le mouvement constituant.”

Macron n’a pas eu d’état de grâce. Il a eu un état de stupeur. Si ça n’a pas bougé dans l’année 2017-2018, c’était une espèce de sidération. Ce type sort, dit n’importe quoi, nous pique 5€ sur nos APL, détruit l’impôt sur la fortune… C’est la stratégie du choc. Et cela produit un état de choc, d’où le retour de bâton à la suite de l’affaire Benalla, puis les Gilets jaunes, et ça n’a pas cessé depuis, et je pense que ça ne cessera pas d’ici 2022, s’il tient jusque-là. Il y a de la place pour un mouvement, un désir ; j’utilise ces mots pour exprimer le côté affectif, et pas seulement intellectualisé, cérébral, construit, qu’il peut y avoir dans un mouvement constituant.  Il y a d’abord de l’affect, des affects violents, avant même d’avoir un programme constituant. La réponse serait : en toute hypothèse, il y aura une place en 2022 pour le mouvement constituant. Ce genre de choses refluent rarement ; c’est comme le dentifrice : une fois que c’est sorti, vous ne le faites plus rentrer dans le tube. Cela prend une forme incrémentale, sédimentaire, qui crée des couches successives, avec une culture qui s’acquiert, et qui se transmet. Il y a quelque chose de l’ordre d’une culture constituante qui essaime parce que de plus en plus de gens la partagent. Il y a des paliers, par à-coups, et chaque élection présidentielle est un moment de prise de conscience de cet ordre-là. En toute logique, cet espace-là est ouvert et s’élargit. Maintenant tout dépend de la forme. Est-ce que ce sera un candidat à l’ancienne ? Est-ce que ce sera une insurrection ?

4 Septembre 1958. Le Général de Gaulle, place de la République, présente le projet de Constitution.

Vous dites qu’un espace est ouvert à une telle proposition politique, qui devra être incarnée. Dans la série Baron Noir, un candidat « hors-les-murs » se retrouve en position de gagner l’élection présidentielle. Doit-on craindre, ou espérer, l’émergence d’un candidat « outsider » ? La presse s’affole autour de profils comme ceux de Jean-Marie Bigard, Didier Raoult ou Cyril Hanouna par exemple.

Est-ce qu’on doit craindre ou espérer ? J’ai vu la série Baron Noir pendant le confinement. J’ai trouvé d’ailleurs que le scénario prenait un parti-pris assez terrible. Je me disais : c’est eux qui ont peur, pas moi ! Je n’ai pas peur de tout ce qui prend en charge l’aspiration constituante. Typiquement, dès lors que cette aspiration trouve à être représentée, par qui que ce soit, pourvu qu’il s’y prenne bien, qu’il ne manipule pas, qu’il ne trahisse pas (c’est presque mission impossible), pourvu qu’il y ait une telle prise en charge je n’ai pas peur d’une telle candidature. Je trouve même que poser la question est un peu tordu. S’inquiéter d’une candidature comme ça, c’est hurler avec les loups antipopulistes. Ils disent que tout ce qui vient du peuple est à craindre. Moi, je suis bien plus inquiète d’une candidature ultra-libérale. Cela me fait beaucoup plus flipper qu’une candidature populiste constituante. Par ailleurs, et j’ai un problème avec cette perspective électorale et électoraliste, c’est le piège de la proposition constituante lors de l’élection présidentielle sous la V° République. Il y a un paradoxe, une aporie, un piège. Je ne vois pas le moyen de s’en sortir. Je connais des militants qui poussent le raisonnement au bout, en disant qu’une candidature pour 2022 ne peut être qu’exclusivement constituante. Cela veut dire qu’elle sera incarnée, car la règle veut que l’on se présente à une élection sous la forme d’un individu, mais il n’y aura pas de programme social, pas de programme économique. Le seul programme sera l’assemblée constituante. Je pense que cette offre-là est intéressante car elle met le doigt sur le problème causé par l’élection présidentielle, sur le problème posé par la proposition constituante. Ce ne serait pas une offre cohérente que de se présenter devant les électeurs en disant “J’ai un programme social, économique, probablement de gauche, mais je propose en même temps une constituante.” On se discrédite sur le plan du fond du programme puisqu’on a concomitamment une proposition qui consiste à bouleverser le champ et à dire qu’au bout du compte c’est au peuple de reprendre la main, et qu’on n’a pas à lui imposer de programme social et économique. D’autre part, on vient avec un programme, en imaginant qu’il puisse échouer. Auquel cas on a le plan B du moindre mal, de continuer en V° République avec un programme social. Il y a un côté arnaque, disent-ils, lorsque l’on se présente avec la double hypothèse. Ils disent : “On ne prend pas ce risque, mais on en prend un autre qui est de se présenter uniquement avec le mot d’ordre constituant.” Il y a un autre piège. Peut-on faire une proposition constituante sous la forme d’une candidature personnelle, individuelle, unique ? C’est la grande question du caractère monarchique actuel des institutions. Il est fort peu probable que l’élection d’un monarque puisse donner naissance à une réelle entreprise constituante. C’est une critique qui a beaucoup été faite à Mélenchon. Critique positive : On vote pour lui, et c’est dommage qu’il s’en aille. Critique négative : Il se fait élire avec la promesse qu’il va quitter le pouvoir mais on n’en a aucune garantie. Que répondre à ça ? C’est un absolu paradoxe qui fait que vous êtes coincé même si vous vous présentez avec la proposition constituante pure, exclusive. Il y aura toujours cette espèce de doute motivé par le fait que le cadre institutionnel dans lequel se présente cette proposition est anti-constituant. La V° République porte en elle l’interdit du processus Constituant. Il y a des explications très anciennes qui sont liées au cadre de la naissance de la V° République, qui n’a pas fait l’objet d’un processus constituant républicain classique, puisqu’il n’y a pas eu de constituante, ni de processus réel de fabrication de la Constitution avec des parties prenantes équilibrées. C’était un projet exclusivement exécutif livré comme tel. Le processus est exécutif et le produit final est évidemment pro-exécutif. On a vraiment un process de fabrication qui a conditionné le produit de la fabrication. Cette Constitution est complètement immunisée contre tout processus constituant populaire, comme s’il y avait des anticorps à l’intérieur de ce dispositif constitutionnel, car les constituants de 1958 n’ont pas du tout souhaité, eux, que la Constitution puisse être le fruit d’autre chose que d’une volonté exécutive. Cette Constitution ne prévoit pas les moyens de sa remise en cause par un biais ni direct, ni populaire, ni constituant dans le sens où il est entendu dans la tradition de cette pensée. Il y a un vrai problème avec cette proposition dans le cadre électoral de la V° République.

Les français sont à nouveau appelés aux urnes le 28 juin, après un premier tour très controversé des élections municipales. Abstention massive, insécurité sanitaire, quel est votre regard sur ce scrutin ?

Je faisais partie de ceux qui considéraient qu’il ne fallait pas que le premier tour se tienne, qui voulaient donc un report pur et simple des municipales. On l’a vu dans d’autres pays, la Grande-Bretagne a agi ainsi. Ce n’était pas impossible dans une démocratie d’envisager un truc pareil. Ce genre de gymnastique n’a pas toujours défrisé les élites. Evidemment que cette option existait, quoiqu’aient dit les leaders d’opinion à ce sujet. Est arrivé ce qui devait arriver, une élection organisée en dépit du bon sens. On venait de décréter le confinement. Je rappelle que la veille au soir les restaurateurs avaient eu l’information selon laquelle leurs établissements devaient fermer. En même temps, on apprenait qu’on ne risquait rien en allant dans les bureaux de vote. J’aurais été cafetier, tenancière de bistrot, j’aurais été folle de rage. Certains ont perdu leurs commandes : le jour de l’élection, on le sait, les gens sortent, fêtent ça… Mais précisément ça ne devait plus être festif, c’était dangereux même, à tel point que les gens ont aussi compris le message. Beaucoup n’y sont pas allé pour des raisons sanitaires, de sécurité personnelle, et on les comprend. Je suis de ceux qui considèrent que cette circonstance-là est de nature à entacher le scrutin d’insincérité. C’est une cause d’annulation. La réaction sera à mon avis de mettre la poussière sous le tapis. Moi, individu, je peux très bien dire “Je n’y suis pas allée car j’ai pris peur, je suis une personne à risque, je considère que j’ai été privée de mon droit de vote, de ma liberté d’aller voter.” Il y avait des chances de gagner un recours dans cette hypothèse. Du coup, le premier tour des municipales, du 15 mars, est typiquement un premier tour vicié qui aurait mérité l’annulation pure et simple. S’ils ne l’ont pas fait, c’est qu’ils ne voulaient pas prendre le risque que le vote des gens qui se sont mis en danger, voire qui en sont morts, ne soit pas pris en compte. Et ceux qui ont été élus au premier tour auraient effectivement peut-être mal avalé l’invalidation soudaine de leur élection.

“Je n’ai pas voté au premier tour et je n’irai pas voter au second.”

Le 15 mars, le premier tour s’est effectué dans des conditions sanitaires inédites.

Le premier tour n’était ni fait ni à faire, le deuxième tour a, à mon avis, était une resucée du premier. Dans une élection à deux tours, les deux tours sont liés. Sauf dans l’hypothèse d’une élection au premier tour, il y a un second tour qui dépend, stratégiquement, juridiquement, du premier. Si le premier est vicié, le second est vicié aussi ! Le second tour aussi pâtit des circonstances néfastes, viciées, dans lesquelles le premier a eu lieu. Ils ont choisi le 28 juin car ils ne pouvaient pas aller au-delà. C’est le plus tard envisageable et c’est le plus tôt par rapport à l’épidémie. C’est une date qui était vraisemblablement la seule fenêtre de tir, au regard notamment de la règle posée dans la loi du 23 mars. C’est le gouvernement lui-même qui s’est mis dans une seringue. Ils se sont mis des espèces de balises, de conditions, qui les enfermaient dans une seule hypothèse possible, qui était le maintien d’un second tour le plus tard possible, mais dont la seule alternative aurait été le report à beaucoup plus tard, ce qui aurait vraisemblablement rendu impossible le maintien des deux tours. Je pense que ce choix est un choix de contrainte, de nécessité pour le gouvernement. Un, parce qu’il ne pouvait pas se dédire pour le premier, et deux, parce que plus tard, ç’aurait été impossible de maintenir le premier tour. Ils ont l’impression avec ce 28 juin qu’ils sont encore assez proches du premier tour pour pouvoir maintenir une espèce de cohérence politique entre les deux tours. Mais très franchement je doute de cette cohérence politique. Beaucoup des acteurs sont morts, des candidats sont morts, beaucoup de choses graves se sont passées. Evidemment, la contrainte qui a pesé sur les gens au premier tour est différente mais existante encore au deuxième tour, et les deux tours n’ont rien à voir l’un avec l’autre. On est dans deux élections complètement différentes. Il y a peut-être des arguments contre, on peut dire qu’il est normal que les deux tours soient différents. C’est vrai, ce ne sont de toute façon pas les mêmes candidats. Pour autant, il y a normalement une certaine cohérence, un fil qui lie, qui explique le second tour par le premier. On se retrouve dans un cadre où ce ne sont pas les conditions politiques mais les conditions matérielles qui ont déterminé la physionomie de chacun des tours. C’est forcément quelque chose qui pèse sur le choix des électeurs et qui rend invalide, pour le mieux, cette élection-là. On pourrait se lancer dans des considérations politiques ; vous parliez justement de l’abstention massive. C’est un vrai problème ! Tous ces gens-là seront super mal élus. On sait ce que c’est que tenir une ville, c’est très important d’être assis sur une bonne majorité. Les conditions ont par ailleurs donné une prime-au-sortant monstrueuse, parce que les gens avaient peur, parce qu’on ne va pas donner les clés en pleine tourmente à quelqu’un qu’on ne connaît pas. Il était malhonnête de maintenir le premier tour. Tout portait à croire que, de toute façon, les électeurs iraient voter pour d’autres raisons que les offres politiques en concurrence. Je suis vent debout contre cette élection et son résultat. D’ailleurs, je n’ai pas voté au premier et je pense que je n’irai pas voter au second.

Après l’assassinat de George Floyd par un policier aux Etats-Unis, de nombreux mouvements populaires ont surgi dans le pays. En France, de nombreuses manifestations de soutien aux victimes de violences policières ont eu lieu dans la foulée. A Paris, le 2 juin, on retrouvait parmi les 40 000 manifestants beaucoup de Gilets jaunes (Parmi lesquels des figures du mouvement comme Priscillia Ludosky ou Jérôme Rodriguez). Doit-on s’attendre à une jonction explosive des problématiques ?

Ce qui se passe aux Etats-Unis est vraiment exceptionnel. Il y a toujours eu des émeutes liées à des scandales raciaux aux Etats-Unis. Comme une activité sismique constante, dans ce pays matricé par la question raciale (Je pense d’ailleurs que la France n’est pas très loin derrière). La structure, la colonne vertébrale de l’Etat américain, est une colonne vertébrale raciste. Le consensus politique de ce pays repose sur une domination acquise aux blancs. Ce qui est grave, au sens important, c’est que pour la troisième ou quatrième fois, vous avez un questionnement réel en forme de contestation de ce consensus-là. Je pense que l’Etat américain n’est pas du tout sorti de l’auberge, ce n’est pas un épiphénomène, et même si ça n’aboutit pas tout de suite à l’éviction de Donald Trump, cela va poser des questions qui vont encore se répercuter longtemps, jusqu’à ce qu’il y ait peut-être plus qu’un président noir, une véritable remise en cause du pacte social américain. C’est peut-être en train de se produire. Mélenchon dit :  “C’est l’ère du peuple qui se trouve vérifiée aux Etats-Unis”. Ce n’est pas faux, mais c’est l’ère du peuple à l’américaine. Il se produit quelque chose comme une révolution citoyenne au sens où c’est une remise en cause du pacte social. C’est ça l’ère du peuple. C’est quand le peuple entreprend de redéfinir ce qui nous lie les uns et les autres dans une société. C’est de cette nature. La question est de savoir si les répliques françaises vont avoir la même teneur. Je ne sais pas. Je ne suis pas sûre, pour plusieurs raisons. 

“Il y a une volonté de minimiser le degré d’analogie qui peut exister entre les Etats-Unis et la France, comme si nous n’avions pas un passé esclavagiste, colonial, raciste.”

J’ai bien noté effectivement la présence de Gilets jaunes ; c’est un signal qui revient à ce que l’on disait plus tôt sur la question du mouvement constituant, et l’idée qu’il y avait cette fibre-là dans le mouvement des gilets jaunes. Il se peut aussi qu’il y ait cette fibre-là dans le mouvement antiraciste. Je crois franchement que ce type de revendications est de nature à abonder le flot constituant. En tout cas, un flot constituant ou un mouvement constituant ne pourrait pas se passer d’une remise en cause de la question raciale. Je crois que la question raciale en France s’interprète comme la question du pacte républicain. Elle s’interprète au sens de la redéfinition de la République. C’est pourquoi je crois qu’il y a une fibre constituante assez vive, assez importante. Maintenant, peu de gens le disent. Je ne suis pas sûre que les gens comprennent la dimension constituante de la question raciale en générale. Et attention : je pense que la question raciale, en France, mais aux Etats-Unis aussi, n’est à prendre au sérieux qu’en tant qu’elle rejoint, qu’elle s’intersectionne avec la question sociale, la question économique, la question de la classe. Tout ceci est imbriqué, il n’y a pas de jeu, ce ne sont pas des questions différentes. Nous, marxistes, avons bien l’habitude de combiner les raisonnements relatifs à la classe avec la question républicaine, en France en tout cas. Je pense que nous ne devons pas négliger le fait racial. La question de classe et la question de race sont combinables, combinées, complètement imbriquées l’une dans l’autre et renvoient à la question et à la définition du pacte social républicain. On entend sur les plateaux que la situation française n’est pas aussi dramatique que la situation américaine car « En Amérique, il y avait l’esclavage. » Je suis toujours étonnée. Je me dis “Et en France il n’y avait pas l’esclavage ? C’était juste le fondement du Colbertisme !” Il y a une volonté d’occultation et de prise de distance avec les Etats-Unis qui est juste stupide, ou défensive. Il y a une volonté de minimiser le degré d’analogie qui peut exister entre les Etats-Unis et la France, comme si nous n’avions pas un passé esclavagiste, un passé colonial, un passé et un présent raciste.

Manifestation à Paris contre les violences policières.

Enfin, le fait que ça se passe aujourd’hui n’est pas un hasard, c’est complètement lié à la question sanitaire. Je pense que c’est une question sociale aussi car il y a un parallèle à faire avec ce qui s’est passé pour Katrina. Cet ouragan qui s’était abattu sur le sud américain avait révélé l’absence d’Etat pour les populations noires. C’est une sorte de ségrégation au sens où l’Etat n’a vraiment de sens aux Etats-Unis que pour une partie de la population. Les autres en sont exclus. Il y a une question institutionnelle, politique, et sociale, dans la manière dont se pose la question raciale aux Etats-Unis. En France, dès lors qu’on s’intéresse aux quartiers populaires, à la manière dont les gens y vivent, et dont l’Etat maltraite ces populations (absences de services publics, déserts médicaux…) on perçoit parfaitement le deux poids, deux mesures. On peut faire une sorte d’analogie qui explique à mon avis beaucoup la prise de conscience revendicative qu’il y a en ce moment. Il y a eu des émeutes après Katrina : la concomitance du Coronavirus et de la défaite totale, d’échec absolu de l’Etat américain pour protéger sa population en général, et en particulier sa population déshéritée, explique aussi comment ce phénomène d’assassinat d’un homme noir par un policier blanc a pu, à ce point, dégénérer en une espèce d’explosion sociale. Ce cocktail-là ne pouvait qu’exploser. 

Propos recueillis par Sacha Mokritzky et Charles Demange.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire.Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

You may also like

Comments are closed.

More in Entretiens