Figure du Ceres, puis du socialisme républicain, Jean-Pierre Chevènement a incarné la résistance à deux maux politiques de notre temps : le néolibéralisme, et le néo-impérialisme. Que peut-on puiser dans le chevènementisme, malgré les errances du Chevènement actuel, pour appréhender le populisme ? Petit détour par l’actualité immédiate.

Gaël Brustier est identifié comme l’un des intellectuels français du “populisme de gauche.” Ancien du MRC, à l’aise dans l’appréhension idéologique du phénomène national et capable de positionnements politiques hétérodoxes, il fait pourtant partie des signataires du « big bang » initié par Clémentine Autain. Cette dernière substitue au populisme de gauche la rhétorique plus transparente de l’union de la “gauche populaire.”

Comment expliquer cette trajectoire, et que dit-elle du post-chevènementisme, et de ce que fut le phénomène Chevènement en lui-même ? 

Cette situation tient notamment à la nature plurisémantique du populisme, qui peut s’interpréter d’au moins deux façons. 

Le populisme de gauche, tel que l’entend Chantal Mouffe, vise à la rupture avec l’ordre établi par la proposition d’un ordre alternatif. La stratégie symbolique mobilisée par les populistes ne s’adresse plus aux affects classiques de la gauche, perçus comme contradictoires avec ceux des classes populaires. Il s’agit d’abandonner des marqueurs traditionnels désormais considérés comme négligeables (drapeau rouge, internationale) pour y substituer d’autres symboles (drapeau français et lettre phi pour LFI) et d’activer un clivage entre le peuple et les élites. 

Ces modifications de style et de communication politique n’ont pour autant que des conséquences limitées sur le programme traditionnel de la gauche en particulier sur les questions d’immigration, d’assimilation ou de souveraineté. La stratégie populiste est vue comme un moyen de réorienter un électorat ne se reconnaissant pas dans la gauche et de le détourner des thématiques identifiées comme “de droite”, considérées comme des “constructions” pour individualités manipulables. La dimension stratégiste – focalisée sur la stratégie sans évolution sur le fonddu populisme mouffien est ici évidente. Ce stratégisme, principalement utilisé par la France Insoumise, est d’une certaine efficacité, mais il reste une stratégie interne à la gauche radicale. Il permet d’être dominant à gauche, puisque les populistes mouffiens sont à peu près les seuls à reconsidérer la question stratégique, mais il ne permet pas d’être hégémonique nationalement. L’agenda politique du populisme de gauche reste celui d’une social-démocratie authentique, mise à part quelques concessions sur la souveraineté politique et une certaine forme de patriotisme, redéfini en simple adhésion aux valeurs progressistes occidentales. La mise en avant par la France Insoumise lors de la campagne de 2017 de la possibilité de sortir des traités européens reste jusqu’ici le point de rupture le plus net apporté par le populisme de gauche en France avec le logiciel traditionnel de la social-démocratie.

“Actant la dimension obsolète du clivage droite\gauche, qui recoupe principalement une division sur des valeurs -parfois qualifiées de “questions sociétales”- le populisme central se refuse à diviser culturellement des catégories populaires dont les intérêts matériels objectifs sont communs”

Une autre définition du populisme implique une réunification des classes populaires sur la base d’un populisme social, plus central, incarné notamment dans les gilets jaunes. Actant la dimension obsolète du clivage droite\gauche, qui recoupe principalement une division sur des valeurs – parfois qualifiées de “questions sociétales” -, le populisme central se refuse à diviser culturellement des catégories populaires dont les intérêts matériels objectifs sont communs. Si la gauche est devenue marginale dans le vote ouvrier, c’est que son discours sur la souveraineté nationale, l’immigration, l’assimilation, n’était pas en phase avec les attentes des groupes sociaux qu’elle voulait représenter. Dans cette optique, un discours populiste-social devrait réaliser un aggiornemento sur au moins certains de ces thèmes pour avoir un discours-programme à potentiel majoritaire. 

Le souverainisme chevènementiste : un proto-populisme. 

L’histoire du MRC n’a pas été épargnée par cette ambiguité originelle du populisme, malgré une adhésion tendancielle à la seconde conception.

En 2002,  le programme présidentiel de Jean-Pierre Chevènement était axé sur l’affirmation de l’indépendantisme national, la critique du communautarisme, et la justice sociale. 

Chevènement obtint un score décevant de 5,33%, ne parvint pas au second tour de l’élection présidentielle et sera par certains perçu comme responsable de l’élimination de Lionel Jospin, devancé par le candidat du Front National. Aux législatives, le Pôle républicain n’obtient aucun élu. La campagne de Chevènement, dépassant partiellement le clivage gauche-droite avait attiré des souverainistes proche de Pasqua et des gaullistes. Mais les résultats de la présidentielle et des législatives amènent à une série de scissions entre, d’une part, des mouvances refusant le dépassement du clivage gauche-droite et, d’autre part, ceux qui souhaitent au contraire perpétuer cette stratégie de dépassement aux élections futures. Le MRC tranche en décidant de s’allier systématiquement à la gauche (ce qu’il fera aux différentes élections municipales et régionales) mais en refusant une alliance avec la gauche radicale (en soutenant Royal en 2007 et Hollande en 2012). Ce choix final, de refus du dépassement du clivage gauche-droite, est couplé à une forte opposition à la gauche radicale sur certains sujets culturels et est favorisé par les atouts matériels fournis par le puissant Parti Socialiste de l’époque, notamment en termes de postes éligibles.

“L’échec du NON à Maastricht 10 ans plus tôt n’avait pas encore permis de réaliser que le populisme transpartisan pouvait être victorieux comme il le sera lors du NON au Traité Constitutionnel Européen, 5 ans plus tard”

Cette réinscription dans le clivage parlementaire classique gauche/droite ne peut s’analyser comme un rejet intégral de la notion contemporaine et âprement discuté de populisme. La configuration politique en 2002 est sensiblement différente de la période 2017-2019. En 1997, Jospin arrive au pouvoir en remettant le récit affectif de la gauche à l’honneur ; celui -ci ayant déjà été redynamisé par le conflit social de 1995. Les années Jospin sont marquées par une relative euphorie économique liée au retour de la croissance, à la bulle Internet et à une balance commerciale française excédentaire. Les 35 heures et la création de la Couverture Maladie Universelle permettent certains marqueurs sociaux satisfaisant à bon compte la gauche plurielle, malgré une vague de privatisations sans précédent. L’échec du NON à Maastricht 10 ans plus tôt n’avait pas encore permis de réaliser que le populisme transpartisan pouvait être victorieux comme il le sera lors du NON au Traité Constitutionnel Européen, quelques années plus tard. 

La campagne politique menée par Chevènement lors des présidentielles n’était pas axée sur une rhétorique anti-élite, mais procèdait d’un agencement discursif élitaire sur le modèle méritocratique de la IIIème République, avec la vision d’une école recentrée sur les savoirs, la construction d’une Europe des Nations souveraines, la restauration des symboles nationaux et les attributs de la souveraineté, notamment en matière de politique industrielle et de contrôle des frontières. Le tout centré autour d’un slogan : « au-dessus de la gauche et de la droite, il y a la République ». Le programme politique était compatible avec le « populisme » mais les affects mobilisés ne l’étaient pas, ou que partiellement. 

Le MRC s’est inscrit dans un rejet du populisme comme tactique ; ce qui fut confirmé par le choix politique d’une inféodation au Parti Socialiste qui frustre l’aila gauche comme l’aile droite du pôle républicain. Le point culminant de cette tendance est atteint en 2017 alors que, par refus du populisme comme forme, le MRC choisit de ne pas soutenir Mélenchon et lui préfère le candidat Benoît Hamon, pourtant bien plus opposé sur de nombreux éléments programmatiques. La trajectoire du MRC révèle parfaitement la triple impasse de l’anti-populisme comme forme, comme tactique, et de l’attachement obsolète au clivage gauche-droite.

La Gauche Républicaine et Socialiste, lancée en février 2019 par Emmanuel Maurel et le MRC, semble tomber dans la même ornière. Développant une ligne hostile à la gauche communautariste, attachée en apparence à la souveraineté nationale, la GRS continue de s’inscrire dans le giron de la gauche, témoigne d’une inquiétude sur la dimension “dégagiste” du populisme, et n’envisage ni sortie de l’euro, ni de l’UE. Son texte d’orientation affirme que « La liberté des Républicains n’est pas liberté des libéraux, ni celle des libertaires » et que « La République, c’est d’abord l’unité contre les communautarismes et les fractures qui gangrènent la société. Il y a une offensive très visible du séparatisme social, culturel, sexuel et religieux qui menace le pacte républicain ». Il appelle pourtant, paradoxalement, à recourir à la vieille recette du « nouveau front populaire qui est nécessaire pour assurer la conquête du pouvoir et qui passe par une candidature unique de la gauche à l’élection présidentielle de 2022 ». 

Il conviendra d’analyser sur le temps long ce que voulait dire, au début du XXIe siècle, cette surproduction linguistique autour de  “l’unité de la gauche” au moment où, précisément, sa réduction, le retour de l’enjeu autour de la souveraineté et le mouvement des gilets jaunes démontrent la nécessité historique et dialectique de son dépassement. 

“La rhétorique anticapitaliste qu’adopte la gauche radicale peut parfois l’amener avec se confondre avec le populisme, malgré des divergences de ligne stratégique et programmatique”

Dans ce moment d’interrègne idéologique, un intellectuel comme Gaël Brustier doit en permanence arbitrer entre les deux définitions du populisme qui peut l’amener à apporter un soutien à un mouvement au style formel populisant. La rhétorique anticapitaliste qu’adopte la gauche radicale peut parfois l’amener à se confondre avec le populisme, malgré des divergences de ligne stratégique et programmatique. 

Sa trajectoire démontre les injonctions contradictoires auxquelles est soumis “le populisme de gauche”, comme le fut le chevènementisme en son temps : réaliser l’union de la gauche, et demeurer à la gauche du populisme, ou réaliser l’unité populaire, et se rapprocher d’un populisme social central.

Augustin Herbet