Christophe Guilluy est géographe. Auteur de nombreux essais et ouvrages, c’est à lui que l’on doit la réintroduction dans le discours politique du concept de « France périphérique », depuis la parution de son essai éponyme en 2014. Surnommé « L’homme qui avait tout vu » par Le Figaro en 2017, il est régulièrement considéré comme un intellectuel visionnaire, dont les travaux transgressent et ouvrent de nouvelles grilles de lecture. À contre-courant de la pensée orthodoxe, il considère que la société est dans une dynamique de recomposition plutôt que de morcellement. C’est le cœur de son dernier ouvrage, Le temps des gens ordinaires, paru chez Flammarion. Cet essayiste hors-les-murs, qui tient à conserver une parole rare et attendue, est venu en discuter avec Reconstruire. Propos recueillis par Marion Rivet et Sacha Mokritzky. Photographies de Manon Decremps.

Dans votre ouvrage, vous expliquez que la classe dominante se renforce en déconstruisant et en panélisant la société. Il s’agit, selon vous, de « Déconstruire, atomiser, complexifier le réel pour l’invisibiliser. », en prenant l’exemple des Gilets jaunes. Est-ce un aveu d’échec d’un système en crise ?

Les Gilets jaunes ont été une sorte d’incarnation de la France périphérique. Ils incarnaient pour la première fois un mouvement massif, recomposé, en béton armé, avec des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des catégories qui, culturellement, sont des catégories opposées (des ouvriers, plutôt la gauche historique, des paysans, plutôt liés à la réaction…), des petits indépendants. Tous ces gens, sans parti, sans syndicat, sans relais culturel – les classes populaires occidentales aujourd’hui ne sont non seulement pas représentées politiquement mais surtout, n’ont aucun relais dans le monde de la culture, universitaire, journalistique – ont réussi à composer ensemble. Malgré cette relégation culturelle, elles se sont organisées, recomposées en un bloc populaire gigantesque. 

Christophe Guilluy, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Au lendemain du 17 Novembre, j’étais sur un plateau de télévision. On me demande tout de suite : « Vous pensez qu’ils sont antisémites ? » 24h après, on était déjà dans une entreprise de sape du mouvement, on disait que c’était un mouvement de « petits blancs racistes ». Si cela avait été un mouvement de petits blancs, ça n’aurait pas eu un tel succès dans les DOM-TOM : à la Réunion, en Guadeloupe, en Martinique… Quand émerge un bloc populaire puissant, attirant, qui fait peur au pouvoir, toutes les classes populaires cherchent à s’y agglomérer. Évidemment, dans la France périphérique, il y a moins d’immigrés que dans la France des métropoles. Et donc ? Ils sont venus quand même, sans étendard identitaire. Tu vois ici la vertu de la recomposition du peuple : sans entrer dans l’angélisme, si tu es puissant, une force en mouvement, tu attires des gens très différents. Des gens de générations, de cultures, de catégories différentes, sans avoir besoin de jouer la fanfare républicaine. L’objectif des pouvoirs a été dès lors d’en montrer la segmentation, la panélisation. On a parlé, par exemple, des « femmes seules ». Ce n’est pas une nouveauté qu’il y a en France un tas de mères célibataires qui se débrouillent avec 1000€ par mois. Mais pourquoi les mettre en opposition avec le reste du mouvement ? La question était évidemment d’aller à l’infini dans cette panélisation : les femmes seules, les ruraux éloignés, les retraités, dans une dynamique de morcellement infini. C’est exactement le rôle qu’a eu le grand débat. La problématique du grand débat, c’était « comment morceler un mouvement unitaire ? ». Macron a réuni les maires ruraux, les femmes célibataires, les jeunes, etc. Il s’agissait de tribaliser un mouvement qui était un mouvement de la société elle-même. 

Dans La France périphérique, j’avais décidé de ne pas utiliser la typologie de l’INSEE, qui divise le territoire : 10/12% de ruraux, 10% de périurbain, etc. Mon idée c’était de montrer qu’à l’inverse, il y avait un continuum socio-culturel sur tous ces territoires, qui pesait 80% des classes populaires. On sait que la gentrification des grandes métropoles fait qu’il n’y a plus de toute façon de place pour les classes populaires en leur sein. Il fallait trouver un concept qui puisse mettre en valeur les effets du néolibéralisme sur ces territoires-là. Ce n’est pas en prenant la typologie de l’INSEE, finalement inventée par la technostructure pour, justement, diviser, qu’on aurait pu le faire. Il fallait agglomérer. Le rural, les petites villes, les villes moyennes, forment ensemble 60% de la population. À peine l’avais-je démontré que j’ai été érigé en bouc-émissaire.

Les Gilets jaunes vous ont donné raison à ce propos. Dans le premier chapitre de La France périphérique, vous écriviez : « Le nez collé aux banlieues, les classes dirigeantes n’ont pas vu que les nouvelles radicalités sociales et politiques ne viendraient pas des métropoles mondialisées, vitrines rassurantes de la mondialisation heureuse, mais de la France périphérique. » Six ans plus tard, on y est !

On m’a beaucoup dit que les Gilets jaunes avaient été récupérés par l’extrême gauche, mais elle a surtout été récupérée par l’intelligentsia universitaire qui disait six mois avant que ça n’existait pas, que ça ne pouvait pas exister, et qui désormais collent leur propre grille de lecture au mouvement.

On assiste à une renaissance des classes populaires qu’ils ne peuvent plus empêcher.

Si tu as des tribus, tu divises pour régner, tout bêtement. Le discours néolibéral est un discours de publicitaires. C’est un discours qui n’imprègne pas la société. Les gens ne sont pas néolibéraux. Ils veulent un travail, vivre normalement. J’en parlais avec Jean-Claude Michéa : ce qui gêne dans Orwell, c’est la « common decency ». Quand Orwell aborde la « common decency », explique qu’il y a des solidarités, une société qui continue à vivre, personne ne veut l’entendre. Il faut tribaliser. La panélisation de la société, la segmentation, est un discours publicitaire néolibéral. Le publicitaire en chef, Macron, et tous ses sbires, experts, viennent tous derrière expliquer à quel point les Gilets jaunes incarnaient quelque chose de marginal. Ils ont mis en scène, en les faisant venir sur les plateaux télé, il leur a été demandé d’être des technocrates bruxellois. On leur a demandé leur projet économique, leurs solutions pour la France… Ils ont voulu les marginaliser, mais nous assistons à une renaissance des classes populaires qu’ils ne peuvent plus empêcher. Culturellement, c’est gagné. Dans le livre, je cite des auteurs de littérature pour montrer qu’elles émergent : Nicolas Matthieu, Marion Messina… Il y a 20 ans, nous ne pouvions pas en parler : elles n’existaient pas.

Christophe Guilluy, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Une chose nous intrigue : vous dites que les classes populaires, les « gens ordinaires », se sont imposées à nouveau comme un sujet politique. Mais ces personnes sont avant tout motivées par leurs conditions matérielles d’existence, le besoin de nourrir leurs enfants… Au-delà d’avoir gagné la bataille culturelle en devenant enfin un sujet politique, peuvent-elles aujourd’hui devenir un acteur politique ?

Pour le moment, il y a un blocage politique évident. Les gens vont utiliser ce qu’il y a sur le marché pour prendre le pouvoir, pour exister. Mais il faut s’inscrire dans le temps long. Le modèle néolibéral  est puissant, on ne va pas tout changer du jour au lendemain. Le casting politique en France étant ce qu’il est, rien ne pourra s’agglomérer autour du Rassemblement National ou de Jean-Luc Mélenchon. D’ailleurs, pour parler de Marine Le Pen, aucun renversement populiste dans le monde ne se fait à partir de l’extrême-droite, nulle part. Même quelqu’un comme Salvini, qui est issu de la droite indépendantiste, sécessionniste, avec des relents racistes, a compris que sans le Mouvement 5 étoiles ça ne fonctionnerait pas. Il y a en France effectivement un côté désespérant, on va devoir rejouer le même match, Macron-Le Pen.

Je crois qu’il ne faut pas tomber dans ce piège. Regardons à l’étranger : la working class britannique a choisi son premier ministre au sein de l’hyper-élite londonienne ; c’est un « intello », conservateur et libéral. Boris Johnson a compris qu’il y avait un changement culturel majeur, et c’est la demande de la working class britannique qui s’est imposée à lui. Il a fait une campagne presque de gauche en allant à la working class, en écartant les travaillistes de tous ses bastions. Il a tenu un discours sur les services publics, en évoquant la renationalisation du rail, la création d’emplois publics dans la santé… 

En France, pour l’heure, il n’y a rien en stock. A partir du moment où un bloc s’est recomposé, une imprégnation culturelle, un diagnostic commun, un diagnostic large, nous ne sommes pas à l’abri de voir émerger une personnalité que nous ne connaissons pas pour l’instant. Il y a un commun : les revenus, la fragilité sociale. Le revenu médian, c’est 1 700€. Le seuil de richesse défini par l’Observatoire des inégalités, c’est 3 400€. Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’y a que 8% des unités de consommation qui sont au-delà. C’est important. Quand tu dis ça sur un plateau, ils sont tous au-dessus. 

La pauvreté est inhérente aux classes populaires.

Une immonde petite musique revenait sans cesse lorsque le mouvement des Gilets jaunes a émergé, qui consistait à dire qu’ils n’étaient pas si pauvres. C’est la première fois de l’histoire d’un mouvement social qu’on voit des journalistes pratiquement entrer dans le salon des manifestants pour voir s’ils avaient un écran plat ! On lisait des choses invraisemblables : ils ont des iPhones, leurs enfants aussi. C’est hallucinant ! Dans l’histoire des mouvements sociaux, on n’a jamais vu ça. On n’a jamais vérifié si les cheminots partaient en vacances à Ibiza.

Donc, le principal trait caractéristique des « gens ordinaires », c’est cette exposition permanente à la pauvreté. Et l’incompréhension, par les plus riches, de ce qu’elle représente réellement…

C’est là qu’on voit que la bourgeoisie néolibérale n’a toujours rien compris : oui, quand on est issus de milieux populaires, on a un père, un frère, un fils, un cousin qui est pauvre. La pauvreté rôde. La pauvreté est inhérente aux classes populaires. Je ne connais pas le chiffre, mais en disant que 95% des pauvres sont issus de milieux populaires, je ne pense pas que je prends trop de risques. C’est quelque chose d’important : la pauvreté existe, la fragilité sociale est permanente. Quand tu es à 1 500€, et que tu perds ton boulot, c’est le chômage total. 

Christophe Guilluy, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

J’en reviens à la géographie sociale, et à ce que j’appelle « le plus grand plan social de l’humanité » : celui qui a fait sortir du concept de classe moyenne toutes ces catégories qui en faisaient partie. C’est un point hyper important : les gens ont dans leur famille des pauvres, peuvent demain être pauvres, ont des enfants qui ne sont plus dans une phase d’ascension sociale, et surtout, maintenant, n’ont plus accès aux marchés de l’emploi les plus dynamiques. L’hyper-métropolisation, qui est pour moi la constitution des grandes citadelles médiévales du XXIè siècle, se durcit. Ce n’est pas le mur de Game Of Thrones, c’est plus puissant encore. Le mur de l’argent est en béton armé. Tous les experts qui expliquent qu’il faut faire revenir les classes populaires avec plus de mobilités oublient qu’à 10 000€ le mètre carré à Paris ou à 5 000€ à  Bordeaux, c’est impossible. Les citadelles sont vouées à se renfermer sur elles-mêmes, tout en se vendant comme sociétés ouvertes. Tout cela se cristallise, et aujourd’hui, une majorité de gens vivent sur les territoires qui créent le moins d’emploi, voire qui en perdent. On m’a reproché de généraliser, et je rappelle toujours que quand on a publié l’indicateur de fragilité sociale [NDLR : Carte publiée dans La France périphérique, reprenant 8 indicateurs de fragilité sociale], on l’a fait par commune. On ne peut pas me reprocher de ne pas entrer dans la complexité. Eux sont dans la complexité quand ça les arrange, en revanche ils généralisent en ce qui concerne les classes populaires, masse violente et peu cultivée prête à voter Jean-Marie Bigard… Les mamies qui étaient sur les ronds-points étaient ultra violentes… et antisémites ! 

A chaque fois, il y a l’idée de construire une image : celle du petit bourgeois pavillonnaire, un peu raciste, etc. Cela arrangeait parfaitement les médias. La déconstruction, depuis le début, c’est la technique la plus efficace du néolibéralisme et des libéraux. C’est là-dessus qu’ils assoient encore leur pouvoir. Si un Macron est encore possible, c’est précisément à cause de ça. Cela les ennuie que les classes populaires se reconstruisent. Quand vous parliez de la question du débouché politique, je dirais que le culturel est politique selon moi. Évidemment, c’est un peu angoissant : oui, il n’y a pas de casting.

Le culturel est la première des batailles, et les gens ordinaires l’ont donc remportée selon vous. Mais les néolibéraux sont toujours au pouvoir…

Pour moi, c’est juste une question de temps. Leur modèle ne fonctionne pas. On le voit bien. Je cite beaucoup Guillaume Faburel dans l’ouvrage, car je trouve qu’il a fait un boulot fantastique sur les métropoles barbares. Leur modèle, symboliquement, est en train de pourrir par la tête. 80% des cadres parisiens veulent quitter Paris, c’est génial ! On leur construit un modèle sur mesure, et ils veulent partir ! Leur modèle fait déjà partie du passé. Quelque chose m’a amusé d’ailleurs pendant le confinement, c’est cet usage immodéré de la rhétorique du « monde d’après», du souverainisme. Ils avaient tout compris ! L’idée est toujours la même : on tient le crachoir. Tout cela est dérisoire. On parle beaucoup de la défiance aujourd’hui : celle envers les médias, nos représentants politiques, l’anti-intellectualisme… Je ne crois absolument pas à ce dernier point : la working class britannique a choisi un « intello » pour gouverner ! Le lien entre intellectuels et classes populaires, issu notamment du Parti communiste, était, et devrait être à nouveau, quelque chose de très vertueux.

Les « gens ordinaires » sont en recherche aussi, de s’intellectualiser, de s’émanciper vis-à-vis des concepts…

Bien sûr ! La question de l’éducation, de s’affranchir de son milieu, est quelque chose de très fort et cela existe toujours. Ce sont les intellectuels et le monde universitaire qui ont abandonné les classes populaires, pas l’inverse. Or on essaie de faire porter aux classes populaires ce ressentiment. Le camp d’en face a perdu dans la société. Ce qu’ils veulent, c’est nous désespérer. Ils ont cherché à montrer que le mouvement des Gilets jaunes s’essoufflait, se dévitalisait. Mais il faut leur dire une chose : les Gilets jaunes, ça n’était qu’une introduction.  Ce n’est qu’un moment de l’histoire de cette renaissance.

Vous dites également que les Gilets jaunes auraient été « mangés par la métropole », et vous critiquez leur stratégie d’aller dans les grandes villes. N’était-ce pas justement un moyen de se rendre visible ? De pénétrer, par la force des choses, dans ces métropoles mondialisées où se situent les lieux de pouvoirs, et qui ont imposé leur modèle comme représentation unique ?

Il n’y a pas de stratégie inopérante. Tout était bon à prendre. Quand le peuple a irrigué les rues de Paris, ils ont eu peur. Benjamin Griveaux a dû quitter son ministère, tout le CAC40 se succédait dans les bureaux et les ministères pour leur dire de tout lâcher, de sortir le carnet de chèques. Mais il y a un effet métropole. La métropole, c’est loin, et quand tu es à 1 000€ par mois, le déplacement coûte cher. Mécaniquement, le socle sociologique se perd. Une fois arrivés dans la métropole, ce sont d’autres catégories sociales qui manifestaient : des étudiants, des gens plus politisés. C’est bien, mais ça permet au pouvoir de cataloguer à nouveau ces irruptions comme des manifestations classiques, en sous-entendant que ça n’était pas représentatif de la société. Il y avait aussi le piège des revendications catégorielles, etc. On a perdu ce qui était la caractéristique du mouvement : un truc puissant, dispersé. La géographie était une forme de légitimation du mouvement, je trouvais géniale l’idée des ronds-points, c’était magnifique. Du jour au lendemain, 80% de la population a soutenu le mouvement, et le caractère majoritaire a tenu pratiquement jusqu’au bout. Ce n’est pas un hasard. Si, sans forcément aller sur les ronds-points, 80% des Français se sentaient représentés, c’est qu’il y avait alors une sociologie cohérente. Le gros problème, c’est qu’en basculant dans une manifestation métropolitaine, ce n’est plus une sociologie médiane, représentative de l’ensemble des classes populaires, mais des fractions de celles-ci qui se donnent à voir. Ce mouvement a donc été un peu dévoré par les grandes métropoles. 

Le prochain gros mouvement viendra aussi de la France périphérique.

Mais peu importe : le prochain gros mouvement viendra aussi de la France périphérique, mécaniquement. Les plans sociaux actuels et post-Covid se déroulent dans la France périphérique. Là, de vraies radicalités sont en train d’émerger. Quand tu perds ton emploi dans ces territoires-là, tu ne peux pas t’en sortir avec la pirouette des néolibéraux de l’hyper-mobilité. L’hyper-mobilité, c’est mort et enterré. La question de la sédentarisation est très importante. C’est un fait anthropologique mondial depuis la nuit des temps, et plus encore aujourd’hui. En Europe occidentale, compte tenu de ce qu’est la géographie sociale, les gens ne bougeront pas. Lors de mes précédents travaux, on a cherché à savoir le nombre de personnes qui vivaient dans le département où ils étaient nés, puis on a segmenté par tranches d’âge. Je pensais alors qu’on s’apercevrait que les personnes âgées sont bien plus sédentaires que les plus jeunes. Or, pas du tout. Jeunes, actifs, retraités : le seul point commun des sédentaires, c’est qu’ils sont issus de classes populaires. En revanche, la petite bourgeoisie locale enverra toujours ses enfants à New-York, à Londres, etc, ce qui permet à la presse nationale de venir zoomer sur ces histoires à la marge. C’est un point hyper important qui permet de casser en profondeur le discours soi-disant vertueux de l’hyper-mobilité. Tu ne vends pas ta maison de la Creuse pour aller acheter un loft à Paris !

Christophe Guilluy, Marion Rivet et Sacha Mokritzky, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Vous nous disiez tout-à-l’heure que le schéma inverse existait aussi : les cadres partent des métropoles, vont s’installer, occuper des maisons secondaires à la campagne.

Je n’ai que faire qu’un bobo parisien quitte ou non Paris. Je note d’ailleurs qu’ils ne partiront pas : ceux qui n’ont pas encore de résidence secondaire vont en acheter une, en créant des tensions immobilières dingues, une gentrification de certains endroits. La violence sociale de l’achat immobilier parisien et de la bourgeoisie métropolitaine sur toutes les franges littorales a un effet majeur : les jeunes de ces territoires ne peuvent plus habiter là où habitaient leurs parents. En Bretagne, sur le littoral atlantique, des jeunes issus de milieux populaires, qui adorent l’océan, doivent vivre à des dizaines de kilomètres de l’endroit où ils sont nés, avoir un mode de vie rural qu’ils n’aiment pas forcément, et voir des bordelais, parisiens, des universitaires et des cadres, passer leurs vacances là où ils vivaient auparavant. Acheter une résidence secondaire dans une petite commune littorale, c’est créer une violence sociale abominable qui n’est relayée par personne. Cela explique aussi le ressentiment de la part des milieux populaires jeunes de la France périphérique. La réalité, c’est qu’ils subissent la fragilisation économique de tous les territoires, la baisse de création d’emplois publics. La France n’est pas devenue un pays de cadres, mais comme il y a aujourd’hui 17% de cadres et professions intellectuelles, il existe un socle important de gens qui pèsent parfois très violemment sur tel ou tel territoire.  Je me souviens d’un pêcheur de l’île d’Oléron, qui n’avait pas pu racheter la maison de ses parents lorsqu’ils sont morts. Il a dû acheter une résidence au fin fond des Charentes, arrêter la pêche et se lever tous les jours à 3h du matin pour travailler dans l’agro-alimentaire. Et on arrive à dire que ces gens sont fainéants ! C’est insupportable.

À ce sujet, la période du confinement a pu être marquée par une certaine prise de conscience de l’utilité sociale de ces travailleurs issus des milieux populaires. Les « premiers de corvée » ont ressurgi dans le débat public.

L’héroïsation est aussi dégueulasse que l’ostracisation. Les indiens d’Amérique, une fois qu’ils ont été massacrés, ont été héroïsés. C’est encore une espèce d’instrumentalisation. On a une majorité de territoires qui sont fragilisés, une majorité de gens qui ne trouvent plus leur place, que je n’appelle plus la classe moyenne mais les gens ordinaires.

Pourquoi ne pas utiliser le terme « peuple » ?

Je trouvais le concept orwellien plus intéressant que le terme un peu galvaudé de peuple. Le problème, c’est qu’il est devenu un concept presque trop intellectuel. J’aurais pu l’utiliser, mais « gens ordinaires » me permet d’élargir « classes populaires ». Les gens ordinaires s’inscrivent dans le monde d’aujourd’hui, où il n’y aura plus d’ascension sociale, où la précarisation est quelque chose de durable. Il faut être lucide : on en a pour plusieurs générations où il va falloir ramer, c’est évident. Mais ces gens forment un bloc, où les solidarités vont pouvoir continuer à exister. Des solidarités contraintes, hors idéologie.

Le monde d’après est déjà là. Il s’appelle le monde des gens ordinaires, et il est vertueux.

Ce qui est la force du mouvement des gens ordinaires, c’est qu’ils vont dans le sens d’une société vertueuse sans en avoir conscience. En fait, le monde d’après est déjà là. Il s’appelle le monde des gens ordinaires. Il est vertueux, car ils sont exactement là où il faut, dans des villes moyennes, petites villes, zones rurales. Ils sont déjà dans une dynamique où l’hyper-consommation ne sera pas l’horizon. Ils sont déjà dans une forme de relocalisation. Ils sont déjà dans une forme de baisse de l’hyper-mobilité. Le monde écolo, vertueux et durable que l’on recherche, est déjà incarné.

Christophe Guilluy, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Et pourtant, ils sont en permanence ramenés à l’outrance de leur manque d’idéologie, on leur reproche de ne pas être suffisamment écolos…

Tout le monde est pour le développement durable, contre la pollution, contre le racisme. Tout cela est très largement partagé par les gens ordinaires dans la vie réelle, mais la bourgeoisie s’en sert comme d’une arme de classe. Je parle de « greenwashing », de « diversity-washing ». Les grands journaux progressistes nous parlent de diversité à longueur de journée, mais quand on regarde les rédactions, on se rend compte de l’hypocrisie. C’est « white power » partout ! Au cinéma, c’est pareil ! On fait des films sur la diversité, mais aux soirées mondaines, c’est de l’entre-soi absolu. Sur ces territoires, on voit que le monde d’après est déjà là. Le projet des néolibéraux est de nier cet état de fait, de nous dire qu’il faut se projeter vers un autre progrès. Si vous voulez faire le travail, le décor est en place. Les classes populaires sont prêtes, et elles ne bougeront pas. La sédentarisation est évidente, la relocalisation aussi, les circuits courts aussi. Repenser l’agro-alimentaire, c’est une évidence. La sécession des élites, qui ne veulent pas faire société, n’a jamais empêché la société d’exister.

La gauche, aujourd’hui, a décidé de faire des questions écologiques son cheval de bataille. Il y a pourtant un conflit majeur : d’un côté, on constate une dynamique ascendante du peuple, qui a ses affects, a gagné sa bataille culturelle et veut l’imposer aux élites, et d’un autre côté, ces mêmes élites abordent d’autres thématiques, et cherchent via l’hégémonie culturelle à les imposer au peuple. Il y a là une vraie ligne de tension qui empêche ces gens de discuter.

Vous avez absolument raison, et c’est pour cela qu’il faut un renouvellement des élites. Dans la presse, il y a, heureusement, des journalistes qui pensent différemment. C’est minoritaire, dans mon milieu aussi. Mais c’est en train d’imprégner. En littérature, dans le cinéma, également. C’est marginal, mais ça ne s’arrêtera pas. Ils n’ont plus la main ! Sauf à basculer dans une dictature soft. Ce qui me frappe, c’est la rationalité, le calme des gens ordinaires. Ce sont des gens très calmes, sur tous les sujets. Il n’y a pas eu de guerre civile en France. Quand tu es modeste, quand tu n’as pas grand chose, tu ne vas pas déstructurer encore plus ta vie qu’elle ne l’est. Tu as besoin de calme, tu as besoin de revendiquer, mais tu t’inscris dans le temps long, parce que tu n’as pas le choix ! Le matin, tu te lèves, tu dois faire bouillir la marmite, nourrir tes enfants. 

Le piège de la gauche est un piège sociologique.

La gauche est prisonnière de sa sociologie. J’ai beaucoup, au début, observé ce que Podemos faisait en Espagne. Sur le discours, je n’avais rien à dire ! C’était une alliance des classes populaires, des intellectuels. Mais c’était typiquement un effet, un enfermement culturel. La sociologie de Podemos était très axée sur les grandes villes : Madrid, Barcelone, etc. A la fin, cela assèche la pensée. Le piège de la gauche est un piège sociologique. Un parti, c’est une sociologie. A chaque campagne électorale, toute la gauche se met à parler des classes populaires. Mais la réalité est toute autre. J’avais écrit, avant l’élection de Delanoë, que si la gauche gagnait Paris, la gauche était morte. À partir du moment où la sociologie d’un parti est la sociologie parisienne, il est impossible de représenter les classes populaires. Il y a une mécanique terrible. C’est l’enfermement métropolitain, qui existe dans la presse, dans le monde de la recherche, dans le monde universitaire. Leur horizon, c’est éventuellement le populaire de banlieue, et après, ce sont quelques « ploucs » un peu tarés et leurs lieux de villégiature. Le littoral atlantique, les beaux villages de Provence, et la gentille boulangère.

C’est le prolongement des stratégies prônées par Terra Nova

Ils auront beau faire de l’analyse métapolitique, méta-sociologique, lorsqu’ils sont en campagne électorale, ils n’ont plus beaucoup de temps, et doivent cibler leur socle électoral. La gauche est enfermée par sa sociologie, ses bastions électoraux, ses militants. Mais rien n’est joué : la droite aussi est en mauvaise posture dans la France périphérique.

On constate quand même qu’elle triomphe aux municipales, même s’il y a bien sûr une abstention béante.

On a une cartographie qui est effectivement une cartographie divers-droite. Mais le divers-droite de l’espace rural n’est pas plus représentatif que le « mélenchonisme » de Seine-Saint-Denis. Comme les gens ne votent plus, qu’il n’y a plus d’adhésion, la géographie électorale est de moins en moins probante. On a parlé d’une « vague verte » lors des élections municipales, qui était une construction. Il est important de revenir aux fondamentaux, essayer de percevoir la demande réelle des gens ordinaires. Celle-ci ne s’exprime pas forcément politiquement. L’abstention est un phénomène commun aux classes populaires, que ce soit en banlieue ou dans la France périphérique, pas par désaffiliation gigantesque, pas par désintérêt du politique, mais simplement parce que, sur le marché, personne ne parle d’eux, personne ne les représente, personne ne répond à leurs demandes, ou alors par segments. La bascule va se faire parce que le modèle économique tel qu’il est construit n’intègre plus, n’est plus pertinent économiquement. On n’est même plus capables de fabriquer des masques en France !

C’est un peu la fin de la « mondialisation heureuse »…

Christophe Guilluy, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Bien sûr ! Et ça n’est même pas de l’idéologie, c’est le réel qui s’impose. Quand on a parlé à nouveau de la relocalisation, de la réindustrialisation, on a découvert des trucs qui malgré eux vont s’imposer. Quand il s’agit de développer un territoire, la question du clivage gauche-droite importe peu : il y a des chômeurs, on constate qu’il faut réindustrialiser, réinvestir l’emploi public. Même Bruno Le Maire a fait tout un discours presque souverainiste ! 

L’anti-macronisme est à mon avis dérisoire. N’ayons pas la mémoire courte : avant l’anti-macronisme, il y avait l’anti-hollandisme, l’anti-sarkozysme. C’est comme si à chaque fois on nous mettait une marionnette pour nous exciter. Posons-nous la vraie question : qu’est-ce qui permet Macron ? Évidemment lorsque l’on demande à n’importe qui s’il trouve normal que 0,1% de la population possède 40% de la richesse, tout le monde répondra que c’est inégalitaire, et ce, de l’extrême-droite à l’extrême gauche. La question bien plus conflictuelle, c’est de se demander ce qui permet à ces 0,1% de se maintenir. Et ce qui permet le 0,1%, c’est les 30%. Ce sont les bourgeoisies de droite et de gauche qui ont voté pour Macron, et en dessous, les gens qui profitent, bénéficient plus ou moins du système, du cadre supérieur au cadre moyen. La dénonciation du 0,1% leur permet d’être moralement confortable tout en profitant du système. Le 0,1% ne peut pas tenir tout seul. Macron arrive légalement et démocratiquement au pouvoir. Et ces 30% font croire aux 70% en face, les « gens ordinaires », qu’ils ne sont que des morcellements de la société.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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