Culture

Cinéma : le peuple introuvable

La révolution au cinéma est un thème ambitieux – trop, peut-être. Finalement peu abordée, la figure du peuple révolutionnaire recouvre une charge politique qui effraie souvent les auteurs. La plupart s’en détournent, quand ils ne s’y noient pas. Retour sur un enjeu historique, culturel et politique : le peuple au cinéma, à travers le dernier film de Pierre Schoeller : Un peuple et son roi.

 

Film historique ou film d’historien ?

Pierre Schoeller l’a répété à longueur d’interviews : son long-métrage sur les premières années de la Révolution française est nourri des progrès de l’historiographie de gauche récente. De la désormais incontournable Arlette Farge en passant par l’excellent Guillaume Mazeau ou par Sophie Wahnich (nettement plus controversée), le réalisateur du long-métrage Un peuple et son roi, sorti en septembre dernier, a compilé un nombre impressionnant de sources qu’il régurgite à travers sa mosaïque de situations et de personnages. Et c’est bien le problème. Le principal reproche qu’on pourrait adresser à Pierre Schoeller est d’avoir abordé son film davantage en intellectuel – voire en historien – qu’en cinéaste, sans pour autant parvenir  à transmettre un message cohérent sur l’événement, dont la complexité semble l’avoir submergé.

Certes, le film a probablement satisfait bon nombre d’aficionados de la Révolution française, tout comme il aura comblé les historiens en quête d’une vision renouvelée de cette période cruciale.  De fait, on ne peut que se réjouir de voir enfin représenté à l’écran le rôle crucial joué par les femmes dans le processus révolutionnaire, notamment lors de la fameuse journée du 5 octobre 1789. On s’émeut de voir de jeunes lavandières entamer des chants populaires sur les quais parisiens ou rappeler à une assemblée trop tôt embourgeoisée l’urgence vitale d’une amélioration de leur misérable condition. Le long-métrage atteint d’ailleurs lors de cette scène une épaisseur politique et sociale qu’il ne retrouvera jamais par la suite.

 

Une galerie de symboles plutôt que l’histoire de personnages

Alors, oui, l’ambition est sincère, le propos est noble : Schoeller espère extraire des limbes de l’histoire le “cortège d’ombres” ayant fait 1789 aux côtés des figures plus flamboyantes de notre panthéon révolutionnaire. Construire une histoire populaire plutôt qu’une histoire des grands hommes.

Mais c’est précisément ce désir de réparation – qu’on sait immense chez lui – qui finit par tuer son long-métrage dans l’oeuf. Il était dès le départ évident que le cinéaste ne pourrait pas tout montrer, qu’il ne pourrait pas tout dire de la réalité d’un peuple en marche vers son émancipation. Face à un événement d’une telle ampleur, la lutte contre l’oubli était forcément vouée à l’échec.

cc by bibliothèque publique de Séville

Et pourtant, le réalisateur, probablement effrayé par l’éventualité d’une simplification – voire d’une déformation – des faits advenus durant ces quelques années cruciales; se rue tête baissée dans cet écueil, choisissant d’endosser, à lui seul, un devoir de mémoire collectif. Fardeau gigantesque dont le cinéaste se débarrasse en multipliant les personnages et scénettes à portée symbolique, échouant du coup sur l’essentiel : donner corps à cette vertigineuse entreprise  mémorielle. Réduites à leur pure dimension de signifiants, les trop nombreuses figures qui défilent devant nous – verrier, vagabond, lavandière… – n’accèdent jamais au statut de personnage de chair, et encore moins e héros.

On peine à trouver un élan collectif qui viendrait subsumer cette laborieuse superposition de silhouettes à peine dessinées pour donner chair et souffle au récit. Au terme de deux laborieuses heures à enchaîner les pastilles à vocation commémorative, le “peuple” rêvé par Pierre Schoeller reste introuvable.

 

Réussite pédagogique, tribulation artistique

Quel enseignement tirer de cet échec ? D’abord, que le souci d’exhaustivité historique s’accommode très mal du format cinématographique. Le ronflant exercice de communion nationale qu’avait constitué, au moment des célébrations du bicentenaire de la Révolution, l’interminable superproduction de Roberto Enrico (en 1989), en constituait déjà la preuve éloquente.

“A quel moment les bonnes intentions ont pris le pas sur le désir de faire une oeuvre ?”

Ensuite, que le didactisme est définitivement le pire écueil dans lequel puisse tomber toute entreprise cinématographique. Il est probable que nombre de professeurs d’histoire ont conduit leurs classes voir le film depuis sa sortie en salles. Au risque de la provocation, c’est peut-être le pire sort qu’on puisse souhaiter au film de Pierre Schoeller. A quel moment les bonnes intentions ont pris le pas sur le désir de faire une oeuvre” ? Un peuple et son roi échoue donc dans son entreprise esthétique là où le Danton d’Andrzej Wajda, bien qu’insolemment éloigné des territoires de la vérité historique, avait superbement réussi.

cc by patrick janicek

Un an après sa sortie en salles, en 1983, Jean-Claude Carrière, co-scénariste du film, déclarait au Figaro qui l’interrogeait sur la fidélité du long-métrage à la France révolutionnaire de 1794 : “Il est évident que le Danton de Wajda n’est pas un film historique. D’ailleurs, il n’y a pas de film historique. Cette expression n’a aucun sens. Un film est toujours d’aujourd’hui, qu’on le veuille ou non”. Par ces mots, le cinéaste français entendait d’abord rappeler, comme l’ont fait la plupart des critiques à sa sortie, que le Danton de Wadja pouvait tout aussi bien se lire comme une métaphore de la Pologne totalitaire de 1982.

“Une oeuvre de fiction réussie excède toujours les déterminations sociales et historiques qu’elle choisit comme décor de son action.”

Au-delà de cette interprétation convenue, sa remarque peut également se lire comme un avertissement salutaire adressé à tous les cinéastes :  une oeuvre de fiction réussie excède toujours les déterminations sociales et historiques qu’elle choisit comme décor de son action. Danton en est un des meilleurs exemples. Dans une capitale grisâtre, froide, sinistrement réaliste, deux titans politiques s’affrontent sur fond de déliquescence des idéaux démocratiques qui les ont tous deux portés au pouvoir. Leur combat se déroule-t-il à Paris ou à Varsovie ? Renvoie-t-il à la naissance douloureuse de la République ou à la fin amère et terrible de l’idéal communiste ? Peu importe, après tout. Par le génie de la mise en scène et des interprètes, le long-métrage dessine une mythologie tragique et romantique de la révolution qui restitue dans toute sa dureté et sa flamboyance la marche historique des peuples – de tous les peuples – en route vers leur émancipation.

 

Article réalisé par Emma Ricci.

Rédaction

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