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Nutella, Orwell et Coronavirus : Confinement de classe ?

Confinement de classe, immeubles HLM

Le 16 mars 2020, le président de la République Emmanuel Macron annonçait le début de la période de confinement. Cette décision sanitaire a depuis révélé une immense fracture sociale au sein du peuple français. Entre les plus précaires, contraints, soit de continuer le labeur, souvent employés dans des secteurs manuels, soit de serrer un peu plus la ceinture encore qu’en période ordinaire, et les plus favorisés, qui voient là l’occasion unique de se ressourcer et de le faire savoir, le gouffre est grand. Cette situation exceptionnelle n’aggrave pas seulement la violence de la lutte des classes en France ; elle la met en lumière. Vit-on un confinement de classe ? Début de réponse de Sacha Mokritzky.

Le jeudi 25 janvier 2018, l’enseigne Intermarché organisait une opération « flash » en baissant drastiquement les prix du pot de Nutella à hauteur d’une réduction de 70%. Cette opération de promotion avait conduit à des scènes assez violentes dans certains magasins, notamment à Roubaix, Ostricourt ou Marles-Les-Mines. Ces scènes d’émeutes avaient été reprises massivement sur les réseaux sociaux, moquées et dénigrées par des milliers d’internautes choqués d’une telle ruée vers l’or chocolaté. Elles ne faisaient pourtant que révéler au grand jour la misère sociale d’une population qui n’a, en temps normal, pas accès au luxe d’un pot de nutella. 20% des habitants d’Ostricourt sont au chômage. Ils sont 27% à Marles-Les-Mines et 30% à Roubaix. Ce geste n’était pas un geste d’égoïsme ou de matérialisme. C’était un geste d’appel à l’aide désespéré, de familles enclavées qui, pour la première fois certainement, avaient accès à ce produit qui a réussi à s’imposer dans la culture populaire comme la pâte à tartiner de référence.

En 2020, après la décision du Président de la République et du gouvernement d’Edouard Philippe, les français ont été appelés à rester confinés le temps d’endiguer l’épidémie de Covid-19. Dès l’annonce de ce confinement ont fleuri sur différents médias les récits et journaux quotidiens d’écrivains, de journalistes, et autres porteurs de parole officiels, qui, sans même s’en rendre compte, participent à une violence permanente envers les plus précaires, exacerbée par la période. Ces deux événements, bien qu’à priori distincts, sont révélateurs d’une invisibilisation des plus pauvres et d’un impensé flagrant dans l’imaginaire collectif : celui de la lutte des classes, qui, de concept abstrait, devient ponctuellement une réalité tangible et brutale. Ces situations exceptionnelles ne durcissent pas une réalité de faits amers et permanents ; cependant, elles mettent en lumière la situation sociale dans laquelle se trouvent de trop nombreux français, répercussion malheureuse des politiques néolibérales menées par les gouvernements successifs depuis des dizaines d’années.

Le confinement, une affaire de classe.

Le 21 mars 2020, TV5 Monde titrait, alarmiste, et presque moralisateur : « Coronavirus au Brésil : Le confinement, une affaire de classe ? ». La journaliste sur place paraît inquiétée – à juste titre – par la situation de misère des brésiliens les plus pauvres contraints d’aller travailler malgré l’épidémie de Covid-19. Elle explique dans une brève vidéo comment sont ostracisées les populations précaires, au profit des brésiliens les plus riches, restés à la maison en télétravail. Mais elle semble omettre que la France n’est pas exempte de cette dureté. Malgré les appels à « L’union nationale », le pays semble plus que jamais divisé. D’un côté, les grands gagnants de la mondialisation, cadres dynamiques déjà rôdés à l’exercice du traditionnel « conf-call » (Conférence téléphonique) et autres travailleurs de la petite bourgeoisie intellectuelle dont le métier peut être réalisé en télétravail comme le préconisent les directives ministérielles. De l’autre, les petits, les « riens » (Emmanuel Macron), les « sans-dents » (François Hollande). En France, outre les courageux soignants, en première ligne, qui mettent chaque jour à profit leur spécialité et leur engagement au service de la lutte contre l’épidémie, ce sont des dizaines de milliers de travailleurs, souvent précaires, qui s’exposent chaque jour à la maladie. Dans les secteurs de la livraison, de la grande-surface, de l’hôtellerie, de la téléphonie, les ouvriers et les travailleurs manuels qui ne peuvent pas mettre leurs bras en télétravail s’acharnent chaque jour pour que le pays tienne la route et que le système économique ne s’écroule pas sous le poids de l’épidémie.

Même les pauvres chanceux le sont moins que vous.

On a vu fleurir ces derniers jours, dans différents médias, la plume libérée d’écrivains, de journalistes, pour qui le confinement sonne comme une retraite littéraire. Dans des journaux quotidiens, ou presque, de confinement, ils romancent avec passion et légèreté les journées assoupies de familles heureuses de pouvoir s’accorder un instant de grâce dans un monde trop rapide. Ils se laissent aller, parfois, comme Leïla Slimani dans le premier tome de son journal de confinement publié dans le monde, à quelques atermoiements presque socialistes : « Les jours qui viennent, écrit-elle, vont creuser, avec une cruauté certaine, les inégalités. ». Quelques lignes plus tard, elle signe la phrase suivante : « Nous rêvions d’un monde où on pourrait, depuis son canapé, regarder des films, lire des livres, commander à manger. » Quel monde rêvé. Mais n’est-ce pas creuser avec une cruauté certaine que de faire appel à un livreur, probablement payé au noir, ou rémunéré par une plateforme uberisée, et qui donc ne peut pas exercer son droit de retrait ? Dans Le Parisien, un jeune livreur Deliveroo, probablement infecté par le Covid-19 selon l’article, témoigne : « Depuis le début, Deliveroo nous laisse nous débrouiller seuls. Pas de masques, pas de gants fournis. Il nous propose juste de rembourser à hauteur de 25 € l’achat de matériel de protection. Seulement pour trouver des masques ou du gel hydroalcoolique, c’est mission impossible »

confinement de classe ?

Il n’est pas question de feindre un prétendu malheur, ce qui serait certainement d’une violence plus grande encore pour les personnes précaires. « Faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou » chantait l’intemporel Jacques Brel. L’inverse est vrai également. Pourtant, la prise en compte de la réalité sociale de ces milliers de français qui n’ont pas de « vie de secours », pour reprendre les mots de l’écrivaine Diane Ducret, devrait être au cœur d’une culture qui n’a de cesse ces dernières années de s’enfermer sur elle-même.

(In)décence commune

Cette période de confinement, c’est aussi l’occasion d’une démonstration grandeur nature de la Common Decency de George Orwell. Après l’annonce du confinement, les 17% de parisiens qui le peuvent se sont exilés dans leurs maisons de campagne – est-ce cavalier de postuler que ces mêmes parisiens étaient ceux qui s’entassaient, le 14 mars au soir, dans les bars, pour profiter des derniers litres de bière, ou le lendemain, dans les parcs ? – , créant des scènes émulsives dans les gares et propageant potentiellement un peu de virus dans des régions déjà confrontées à une grave pénurie de médecins. De l’autre côté de la barrière sociale, c’est une solidarité franche et réelle qui s’est mise en route pour rendre aux plus vulnérables ce confinement un peu moins rude. A Gennevilliers, par exemple, où plus de la moitié des logements sont des logements sociaux, les plus jeunes aident les plus âgés à faire leurs courses, gardent les enfants des soignants. Sur les réseaux sociaux, les propositions spontanées de garde d’enfants se sont multipliées, et un site internet a même été mis en place pour aider les personnes « en première ligne » dans leur quotidien. Toutes ces actions de solidarité directes semblent confirmer les intuitions de l’écrivain britannique George Orwell. Connu pour ses récits d’anticipation, 1984, La Ferme des animaux, qui décrivent un monde dystopique où la pensée est contrôlée, où s’est imposée une novlangue managériale, et où un nouveau totalitarisme capitaliste s’est imposé, souvent comparé à la société contemporaine, il a été également un grand militant socialiste. Dans ses écrits, et après l’avoir, des années durant, constaté au contact des milieux populaires du nord de l’Angleterre, il a théorisé la « Common Decency », la « Décence commune ». Bien que n’étant pas réellement étayée ni philosophiquement ni scientifiquement, cette théorie postule que les classes populaires, portées par une dureté quotidienne commune, seraient plus enclines à un comportement de solidarité et d’entraide que les classes bourgeoises et possédantes, dont la morale serait meurtrie par la perversion du pouvoir et par l’isolement auquel elles se sont réduites. Peut-être. Un excellent article du sociologue Willy Pelletier dans le Manuel indocile de sciences sociales semble offrir des pistes de réflexion à une telle théorie. Dans ce papier consacré aux Gilets jaunes, il expliquait comment les ronds-points avaient été pour beaucoup de français précaires le lieu de la résurrection existentielle. Le simple fait de se reparler, de recréer du lien, d’exister à nouveau dans le regard de l’autre, a sorti de l’isolement et de la solitude de nombreux français, qui ont appris par là-même à exister. Le confinement, pour ces français, sonne comme un retour à une situation trop longuement vécue, et dont ils s’étaient enfin sortis. Peut-être peut-on y voir alors l’explication de cette sorte de décence commune, de cette solidarité, de cette fraternité qui a vu le jour depuis les quelques premières heures du confinement. Pour les écrivains bourgeois qui nous irriguent de leur confinement romantique, c’est l’inverse qui s’est passé. Habitués à exister, à être un reflet permanent dans les yeux de leur entourage, les voici enfermés dans cette brutale réalité sociale qu’ils ne connaissaient alors que grâce aux romans de Nicolas Mathieu.

Même le coronavirus est une maladie de classe.

« Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. »

Ainsi parlait notre Président de la République, le 12 mars 2020, lors de sa première adresse télévisée aux français (Nous en parlions dans l’article Coronavirus : et bien, dansez, maintenant !) . Passons sur l’hypocrisie de ce message, lorsque l’on sait les attaques majeures que sa politique a porté au monde de la santé. Nous aurons l’occasion d’y revenir, tant la période met en lumière l’abnégation sans faille du corps médical. Derrière l’Etat-providence (auquel nous préférerons la notion d’Etat-Social), il y a ce sentiment d’égalité. Que tous les citoyens, quelle que soit leur situation sociale, leur positionnement hiérarchique dans le grand organigramme de la Nation, son âge, son état de santé, son origine, sont égaux devant la médecine et devant la santé. Alors, lorsque le directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, exhorte les gouvernements du monde entier à tester massivement leur population, ou que fleurissent partout des tribunes de spécialistes appelant à généraliser ces tests pour brosser un portrait objectif de l’avancement de l’épidémie, pour y apporter une réponse à la hauteur, on devrait s’attendre à ce que le gouvernement réagisse immédiatement. Depuis quelques semaines, la France s’obstine pourtant, sous différents prétextes, à ne pas généraliser l’usage de ces tests, ne les réservant – c’est le discours officiel – qu’aux malades dont les symptômes sont les plus graves. Pour le ministre de la santé Olivier Véran, c’est un manque de moyens qui empêche l’Etat de changer de stratégie. Soit. Il embraye : « Il n’y pas de droit à être dépisté, et pas d’avantage particulier à le faire pour la population générale » fait-il savoir aux médias. Pourtant, la présidente républicaine du département des Bouches-Du-Rhône, Martine Vassal, a pu se faire dépister « par mesure de précaution », alors même qu’elle ne présentait aucun symptôme, ainsi que plusieurs ministres, responsables politiques ou diplomates.

Dans la fable Les animaux malades de la peste, Jean De la Fontaine conclut ainsi : « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Drôle de parallèle lorsque l’on sait que l’histoire s’ouvre par une « peste » qui « faisoit aux animaux la guerre » (l’analogie semble claire avec le discours martial d’Emmanuel Macron). « Ils ne mouroient pas tous mais tous étoient frappés » nous dit également la fable. Chacun aura compris comment métaphoriquement expliquer ce texte à l’aune de l’épidémie de Covid-19. On comprendra également comment la morale de cette histoire résonne brutalement dans un pays où les tests asymptomatiques semblent réservés à une petite élite. 

 

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire.Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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