Benjamin Huet est élu municipal et formateur en rhétorique. Dans cet article-pamphlet, Convaincre et persuader  ou Comment remettre l’ouvrage démocratique sur le métier ?, il propose des pistes stratégiques pour que la gauche se ressaisisse en vue des échéances électorales.

C’est désormais un cliché de le dire. Et les élections régionales et départementales l’ont encore montré, l’abstention, en France est massive. 

Des explications, on en trouve. Il s’en distribue comme des tracts sur le marché en période électorale. Des explications en forme de patchwork sur les thèmes de la défiance des citoyens, du désenchantement, de la déconnections des élus et des promesses oubliées… Mais les explications ne donnent pas de solution. Et celles qui sont généralement proposées donnent dans la facilité et l’aggravation. Lundi matin, sur France Inter, une élue (son étiquette compte-t-elle?) avançait le sempiternel « Il va falloir faire de la pédagogie. » . Merci à la grosse toile d’un élément de langage élimé et infantilisant… La toile dont est cousue la vive mobilisation populaire. Ou pas.

Et passons sur l’ahurissante proposition de Christophe Barbier d’interdire les votes suivants à ceux qui n’auraient pas voté. Pour sûr, le pourcentage d’abstention baisserait… à la mesure de la démocratie, de l’amputation aux ciseaux du corps électoral et de la déchéance d’un droit qui ne devrait pas se discuter.

Quant à rendre le vote obligatoire, il a la faiblesse du passage en force. La démocratie doit-elle se produire à contre-coeur? Et même à reconnaître le vote blanc, que ferait-on d’un candidat arrivé en premier mais qui recueillerait peu de suffrages, encore et encore?

Une piste de solution émerge lorsqu’on précise la différence entre convaincre et persuader…

Convaincre, c’est transmettre des idées, faire évoluer des points de vue, transformer les modèles d’explication du monde. Dans convaincre, il y a de la compréhension, du sens, des mots.

Persuader, c’est faire passer à l’acte, faire prolonger la pensée par le geste, faire transformer le monde. Dans la persuasion, il y a de l’action, du concret, des réalisations.

La gauche est convaincante.

L’enquête réalisée en mai dernier par l’Ifop pour « l’Humanité Dimanche » apporte des éléments en ce sens. Les taux d’adhésions à des mesure indéniablement de gauche sont massifs.

  • Augmenter le smic de 250€ : 81 %
  • Rétablir l’ISF : 78 %
  • Baisser la TVA sur les produits de la vie courante : 92 %
  • Taxer des dividendes des actionnaires des plus grandes entreprises : 85 %
  • Instaurer un plan d’investissement dans les services publics, en particulier de santé : 93 %

Et la liste continue ainsi…

La gauche est convaincante. Mais la gauche n’est pas très persuasive.

Elle a même les techniques de persuasion en horreur. La vente, le marketing, quelles horreurs! La droite n’a pas cette retenue. Combien de plainte contre le clientélisme et autres « Merci de votre invitation. J’en profite pour vous informer que votre subvention est reconduite. Votez bien dimanche… »? Réduite à ses grosses ficelles, cette stratégie montre son peu d’éthique.

Alors comment faire quand on est de gauche, qu’on a un peu d’honnêteté, et que l’on n’est pas résigné? Il faut revenir à ce par quoi passe la persuasion : l’appel à agir.

L’appel à agir.

L’appel à agir, c’est, dans un discours, l’action que l’on propose à son audience pour solutionner les soucis que l’on diagnostique. L’action que les membres de l’audience peuvent faire et porter en leur nom. Le point de couture qui est de leur responsabilité entre le problème et la solution..

La plupart du temps, en politique, l’appel à agir se résume à « Votez pour moi, j’ai un programme, je le réaliserai pour vous. ». C’est un appel à l’action à double fond. Extérieurement la veste a une couleur, mais la doublure en a une autre… Car il dit, en somme, « Votre responsabilité est de me déléguer votre responsabilité. ». Soit ce qu’on identifiera en rhétorique, comme le contraire d’un appel à agir. 

Et ce n’est pas un problème de formulation. C’est un problème de fond. Si vous attendez des citoyens qu’ils ne fassent « que » voter, ce ne sont pas des citoyens, ce sont des votants.

Des personnes que vous cherchez à séduire afin qu’elles vous cèdent leur capacité à créer du droit.

« Séduction » suivie de « Recueil du suffrage ». Voilà la stratégie qui en arrive au bout de sa bobine. Car passés les grands rituels électo-matrimoniaux,  les princes se sont souvent transformés en crapaud…

Il serait judicieux de passer à un autre type d’appel à agir.

Engagez-vous !

C’est le titre de l’essai de Stéphane Hessel, l’essai suivant Indignez-vous !

Dit comme cela, c’est tellement gros que c’en est décourageant. Mais conservons juste l’idée et et reprenons le fil. Bien peu de gens apprécient les réunions politiques. Rébarbatives, déconnectées, sans intérêt… En revanche, le mouvement associatif français est vif. S’impliquer dans des actions concrètes fait partie des mœurs. A quoi bon passer des heures à discuter sur un monde meilleur si on peut plutôt passer ces heures à le faire ?

Mais dire « Engagez-vous ! », comme cela, sans plus de précision est aussi un appel à l’action nettement améliorable. Pour être pertinent, un appel à l’action doit être proportionné et réalisable. Un appel à l’action flou, donne un résultat flou.

Ainsi, il est utile d’identifier un besoin précis (une école délabrée, un problème d’accès à une alimentation de qualité, une précarité énergétique). Pourquoi pas, à partir d’enquêtes de terrain sous formes de porteur de parole ou d’enquête conscientisante. Mais si vous êtes d’un quartier, simplement écouter les gens et entendre les complaintes qui reviennent régulièrement est déjà un bon début. Des besoins, il y en a, de nombreux, de tous types, de toute ampleur. Prenez l’existant, prenez celui à votre mesure.

A ce besoin précis, relier ensuite un plan d’actions, d’actions au début petites, petites puis de plus en plus grosses. On a beaucoup moqué la pétition, de moqueries émanant généralement de militants chevronnés. Mais c’est une action. Qui a, notamment dans les petites villes et sur des causes précises, souvent des effets. Car les élus en connaissent les effets : Les gens se réunissent, les organisateurs ont les coordonnées de tout le monde et, en peu de temps, cela peut devenir un collectif de gens qui commencent à parler.

Et c’est là qu’arrive l’étape suivante, la plus risquée pour un gouvernant, l’étape cruciale. 

Éduquons-nous !

La gauche est convaincante. Mais la gauche n’est pas très persuasive.

Et niveau éducation populaire, elle s’est laissée déshabiller. Par exemple, on voit depuis quelques années, une explosion de « food coop », d’épiceries qui selon les lieux se disent autogérées, coopératives, participatives, des supérettes détenues et gérées, jusque dans les tâches les plus quotidiennes, par les consommateurs.

Utilisons des mots forts : A quel moment les membres de ces lieux sont-ils conscientisés au fait qu’ils gèrent une enclave communiste ? Rarement, voire jamais.

Résultat, l’improbable et pourtant fréquente présence parmi les adhérents de personnes qui, dans les urnes, s’affirment macronistes, progressistes, abstentionnistes alors qu’elles adhèrent et s’impliquent sans s’en rendre compte, dans un modèle qui relève nettement de l’anticapitalisme. Des Monsieurs Jourdain de la prise des moyens de production.

Cela passe par bien sûr, par de la discussion. Réfléchir ensemble à ce qu’on fait effectivement, ce n’est pas de la parlote autour de ce qu’il faudrait faire… Ce peut être des discussions parfois informelles, parfois bien conduites.

Cela passe par des rencontres avec des personnes qui sont plus loin sur le chemin de la réflexion : Il y a probablement une conférence gesticulée sur le thème de votre initiative. Et sinon, faites votre conférence gesticulée. Individuellement et collectivement. Cela passe par des actions culturelles, au sens large, où on donne l’occasion de voir dans quel système d’idées, votre initiative est incluse, en réalité. Ce n’est pas encore l’hégémonie culturelle de Gramsci, mais c’est déjà un début.

Bienvenu dans LE politique.

Dans ces conditions, le vote, et pas n’importe lequel, devient le prolongement de l’action, du cadre d’idées dans lequel on s’inscrit. Nous pouvons même penser que le fait de candidater soit un autre prolongement. Regardons comment se composent les listes aux élections municipales. La plupart du temps, ce sont des gens déjà impliqués quelque part. Loin du « Séduire – Recueillir », la stratégie devient alors « Impliquer – S’éduquer – Prolonger. »

C’est autrement plus compliqué que les raccourcis démocratiques qui tirent les électeurs par la manche, mais c’est nettement plus structurel. Et cela fabrique des citoyens, susceptibles d’expliquer pourquoi la démocratie est préférable à la tyrannie. Ce qui n’est pas la moitié d’un bonus.

Bien sûr, on pourra trouver milles défauts au vote en lui-même. Parler du jugement majoritaire, du tirage au sort et de bien d’autres options. La déprise démocratique a de nombreux facteurs et on peut s’atteler à plusieurs. Mais en tant que militant que l’abstention interroge, il semble judicieux de commencer à repriser les trous de ses propres manches et les défauts de ses propres stratégies. Voici donc un appel à l’action : Observez votre stratégie et, si elle existe, définissez à quel modèle elle s’apparente. Si vous ne cherchez qu’à convaincre, à séduire ou à attirer le vote, ne vous étonnez pas d’être mis dans le même sac que ceux qui…font la même chose.

Cette piquante prise de conscience passée, il sera possible de proposer de suivre un fil autrement plus solide et enthousiasmant que « Votez pour moi. »

Sans quoi la démocratie n’a pas fini d’avoir les poches percées.

 

Benjamin Huet
Benjamin Huet a participé à l’animation sur plusieurs années, d’un mouvement ayant abouti à une liste citoyenne aux municipales. Il est maintenant élu d’une ville de 20 000 Hab en Isère. Impliqué dans son quartier à travers un groupement d’achat, il milite pour l’éducation populaire et forme à la rhétorique.

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