Culture

Les livres à mettre sous le sapin : coups de cœur de la rédaction.

Paralysé par les grévistes qui prennent le pays en otage, vous n’avez toujours pas bouclé les courses de Noël ? Heureusement, Reconstruire se mobilise du côté de la France qui se lève tôt, la France qui travaille, et vous aide à choisir les ouvrages à offrir à vos amis et à votre famille. Nos collaborateurs se sont mobilisés pour vous parler de leurs coups de cœur, récents ou anciens. Science-fiction, roman graphique, essais, romans… Nous espérons que vous y trouverez votre bonheur.

Le coup de cœur de Sacha Mokritzky : Leurs enfants après eux 

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu

« Ils étaient donc là, peut-être pas tous, mais nombreux, les Français. »

Leurs enfants après eux, c’est un portrait de cette France qui n’a pas pris le grand train de la mondialisation. Il plaira à tous ceux qui s’intéressent au sort de ces grands espaces désindustrialisés, ces grands espaces vides où rien ne passe sinon le temps. Nicolas Mathieu signe avec ce deuxième ouvrage un roman de contemplation qui accompagne une génération d’adolescents dans leur combat contre eux-mêmes et contre la reproduction sociale qui leur colle à la peau. Qu’il s’agisse d’Anthony, fils d’un ouvrier licencié et d’une employée de bureau, d’Hacine, petit dealer sans ambition sinon celle de faire fortune dans un pays qui ne veut pas de lui, ou de Steph, petite bourgeoise qui affronte de plein fouet le décalage entre la ville et la ruralité lorsqu’elle part vivre à Paris, tous se heurtent à la douleur d’une société de clivages où la ségrégation sociale est au cœur des rapports. Sans misérabilisme, Nicolas Mathieu brosse, avec amour et passion, un portrait de cette France désabusée, où l’ennui flirte avec la résignation.

Ce livre, c’est la France des malheureux, des gaulois réfractaires, des sans-dents, la France de ce qui ne sont rien et qui s’y sont résignés. La France qui n’accepte plus qu’on la piétine, qu’on la maudisse et qu’on mente sur ce qu’elle est. Celle qui ne prend pas le train, qui connait chaque pierre de ses villages mais qui n’a des villes que des mirages, celle qui se soulève, qui souffre, sans se mettre en grève, mais qui, en 2018, a cédé à l’errance l’espérance. La France périphérique. La France des gilets jaunes.

Ainsi parle l’auteur : « Je suis né dans un monde que j’ai voulu fuir à tout prix. Le monde des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans. Ce monde, je n’en serai plus jamais vraiment, j’ai réussi mon coup. Et pourtant, je ne peux parler que de lui. Alors j’ai écrit ce roman, parce que je suis cet orphelin volontaire. »

La plume de cet orphelin volontaire, lyrique et brute à la fois, sublime avec talent cette ambiance où les vieux fument plein de regrets, où les jeunes boivent plein de rêves et d’espoir, pourtant sans jamais croire vraiment que l’avenir puisse se dessiner au-delà de leurs champs désaffectés. Application amère de la reproduction sociale, fiction malheureuse d’une réalité sociale inconnue des discours dominants, ce roman qui frise l’analyse sociologique est à mettre entre toutes les mains.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, 2018, Actes Sud, 21,80 euros.


Le coup de cœur de Manon Milcent : Manuel indocile de sciences sociales 

Manuel indocile de sciences sociales,
Fondation Copernic

Ce livre compile une série de textes, écrits par une centaine d’universitaires de toutes les disciplines des sciences sociales. De l’histoire, à l’économie en passant par la science politique ou l’ethnologie, il offre tout un panel d’arguments d’autodéfense intellectuelle contre la propagande libérale. Parfait pour répondre pertinemment à votre tonton macroniste, favorable aux dernières diableries du gouvernement macroniste, à votre tata qui répète à longueur de temps que la réussite passe par l’école, ou encore à votre cousine qui explique que tous les maux de la société sont dus aux migrants. Bref, un bon moyen de clouer le bec aux réacs de toute la famille autour du bon repas familial et de rendre le moment que plus animé !

Manuel indocile des sciences sociales, dirigé par Philippe Boursier et Willy Pelletier, 2019, éditions La Découverte, 25 euros.


Le coup de cœur d’Augustin Herbet : Un cantique pour Leibowitz.

Un cantique pour Leibowitz,
Walter M. Miller

Publié en plein âge d’or de la science-fiction américaine dans une époque optimiste et rêvant d’un avenir vu comme meilleur (que ce soit dans la fondation d’Asimov ou dans l’empire de Poul Anderson), il inaugure le genre post apocalyptique. Après une guerre nucléaire, tout a été oublié d’autant que celle-ci fut suivie d’une explosion de haine contre les savants. Cependant l’ordre du bienheureux Leibowitz (anciennement physicien nucléaire) s’est voué à préserver la mémoire du savoir. Les moines de l’ordre de Leibowitz recopient des formules qu’ils ne comprennent pas en attendant le jour ou l’humanité pourra les déchiffrer. Mais quand ce jour arrivera sera-t-il si positif ?

Le roman se déroule à trois époques différentes. Lors de la première un jeune novice, Francis, recopie un dessin potentiellement de la main du bienheureux Leibowitz pour les générations futures. C’est très émouvant car ça pose la question de la préservation ou non du savoir et de la beauté de cette dévotion faisant qu’il passe sa vie à transmettre le dit savoir (même s’il y a une ironie cruelle car nous savons que le dit dessin n’a aucune importance scientifique). Dans une époque à la fois marquée par des angoisses d’effondrement et où nous perdons à identifier des moyens de transmission, cela résonne assez bien avec ces inquiétudes et ces questionnements. Le second passage montre la rivalité entre les moines de Leibowitz et le savoir scientifique profane ré-émergent. Il est également très paradoxalement actuel car posant la question des rapports entre science et pouvoir (un état expansionniste subventionnant la recherche) alors même que la science-fiction de l’époque avait une vision purement positive ou neutre du savoir (fondation étant exemplaire a cet égard). Enfin, la dernière nouvelle pose la question de la survie de l’humanité face a la destruction par elle-même de sa biosphère ainsi qu’un débat extrêmement actuel sur la thématique de l’euthanasie. On peut également noter que là où une bonne partie de la science-fiction de l’époque imaginait des voitures volantes et la conquête d’Alpha centauri ; Miller imagine l’hypothèse grinçante d’un progrès technique se dirigeant vers une non amélioration des conditions de vie concrète. Enfin, il s’agit d’un cri d’alarme pacifiste d’un homme (ancien pilote de bombardier) ayant une conception à la fois très pessimiste de l’humanité (une des phrases favorites du roman est « ce fut une bonne année pour les busards ») et malgré tout une foi en le pardon et en la capacité qu’a l’humanité à se relever

Ce roman est à la fois une réflexion humaniste sur la science, un cri d’alarme pacifiste et une analyse passionnante du catholicisme. À lire sans hésiter

Un cantique pour Leibowitz, Walter M.Miller, 1960, éditions diverses.


Le coup de cœur de Manon Herraez: Speak.

Speak, Emily Carroll

L’entrée au lycée n’est une pas une étape facile pour tout le monde. C’est un véritable saut vers l’inconnu pouvant être source d’angoisse à l’âge où l’adolescent se construit. Cette nouvelle étape est d’autant plus difficile pour Melinda, 15 ans, qui, suite à une soirée l’été précédent, s’est mis tous ses camarades à dos. Durant la fête de fin d’année, elle sera victime d’un drame. Elle appellera la police mais personne de comprendra la raison de son geste, si ce n’est d’avoir gâché la fête. Seule face à un milieu scolaire hostile, Melinda, prisonnière de son mutisme, tentera de trouver une échappatoire dans l’expression artistique afin de pouvoir peut-être mettre des mots sur ce qu’elle a subi. À travers ce roman graphique adapté de l’œuvre de Laurie Halse Andersen, Emily Carroll réussit intelligemment à retranscrire avec beaucoup de sensibilité le traumatisme de cette jeune adolescente qui accumule toute cette souffrance de peur du jugement d’autrui, de décevoir, ou qu’on ne la croie tout simplement pas. À l’heure où la parole des femmes est enfin libérée, cette lecture s’avère plus que nécessaire, posant un univers graphique sur ce qui peut être souvent difficilement dit.

Speak, Emily Carroll d’après le roman de Laurie Halse Anderson, 2019, rue de Sèvres, 20 euros.


Le coup de cœur de Guillaume Pelloquin : Dernière sommation.

Dernière sommation,
David Dufresne.

ATTENTION IMAGES TRES DURES. Cet avertissement accompagnant une vidéo de violences policières publiée par David Dufresne sur Twitter est reproduit tel quel dans son roman paru en septembre 2019, Dernière Sommation. Le livre s’ouvre sur une scène de manifestation des Gilets Jaunes certes fictionnelle mais qui a tous les attributs d’une scène similaire répertoriée par l’auteur, dans l’un de ses innombrables signalements effectués sur le réseau social. La scène en question se conclut par une main arrachée, d’où l’avertissement ; et si, d’internet aux éditions Grasset, la vidéo se perd, la force de l’image demeure.

Le livre reprend des thèses sur le mouvement qui sont maintenant connues : les changements dans la doctrine de maintien de l’ordre, les violences judiciaires qui suivent les violences policières, et finalement, la notion de droit de manifester qui file comme une balle de lanceur de défense. Par ailleurs, l’auteur distille des éléments d’enquête inédits qu’il a récoltés durant ces mois de soulèvement social[1]. Ainsi, ses contacts au sein des forces de l’ordre lui permettent d’avoir un aperçu de la vision du monde telle qu’elle est de l’autre côté de la barricade. Un horizon bouché là aussi, faits de petites frustrations et de mépris des faibles par les importants – même si le roman ne laisse jamais croire que policiers et gendarmes puissent pour autant sauter le pas et enfiler la chasuble fluo. Comme on l’a maintenant vu même sur des grands médias, on découvre des policiers zélés prêts à tout pour écraser ceux qui leur paraissent soit comme des fous, soit comme des dangers pour la société. Mais on trouve également des fonctionnaires à bout de souffle face aux ordres et contre-ordres du pouvoir politico-médiatique. Ainsi de certains gradés éberlués quand « le château » s’invite dans la salle de commandement de la préfecture de police de Paris pour adjurer les CRS à des manœuvres dangereuses, comme aller éteindre en urgence une poubelle qui brûle car elle passe en boucle sur BFMTV ; ou encore des officiers de la « PJ » descendus avenue George V compter les cuillères du Fouquet’s après qu’il ait brûlé (à cause d’une grenade lacrymogène, faut-il le rappeler).

Au fil des pages, le fameux « allô @Place_Beauveau » prend corps. La victime se voit dotée d’un prénom, d’une histoire, d’une pensée politique. Pour ceux qui ont participé aux manifestations du samedi, la plongée dans l’intrigue sera immédiate ; pour les autres, l’écriture romancée permet de marcher aux côtés des personnages. Les images minutieusement documentées par David Dufresne et celles narrées par son personnage Etienne Dardel se répondent et se trouvent empuissantées par cette dialectique, pour reprendre le terme de Frédéric Lordon[2]. Tout lecteur en sort frappé, ici, au sens figuré bien sûr.


[1] Voir notamment « Gilets Jaunes : des violences policières jamais vues », Le Média, Youtube, 7 janvier 2019 ; « Gilets Jaunes : l’histoire d’une incroyable insurrection », Le Média, Youtube, 6 octobre 2019 

[2] Frédéric Lordon, Les affects de la politique, éditions du Seuil, 2016

Dernière sommation, David Dufresne, 2019, Grasset, 18 euros.


Le coup de cœur de Victoria Astier : Les faire taire.

Les faire taire,
Ronan Farrow

Si vous croyiez tout savoir sur l’affaire Weinstein, vous vous trompiez. Tout au long de ses 446 pages, Les faire taire nous tient en haleine à la manière d’un roman policier, d’un thriller d’espionnage, alors même que l’on connait pourtant l’issue de cette histoire révélée au grand jour fin 2017. 

Les faire taire, c’est avant tout l’histoire d’un incroyable sauvetage, celui d’une enquête d’utilité publique qu’on a tenté de museler à tout prix. L’auteur Ronan Farrow y raconte par le détail comment, en se lançant dans une traque sans pitié envers Harvey Weinstein, il s’est heurté à toutes sortes d’obstacles à mesure qu’il avançait vers la vérité : pressions répétées par sa hiérarchie, intimidation de nombreux témoins clés, menaces sur sa vie personnelle et celle de ses proches… Et pourtant Farrow persévère. Peut-être parce qu’il semble tout indiqué pour écrire cette histoire. De par sa vie personnelle (sa sœur adoptive, Dylan Farrow, a accusé leur père, le réalisateur Woody Allen, d’agressions sexuelles alors qu’elle était encore mineure), parce qu’il est journaliste d’investigation pour l’un des plus grands médias américains (le groupe audiovisuel NBC), mais aussi grâce à son écriture jamais lourde ni alambiquée, malgré le nombre astronomique de personnes citées dans l’ouvrage. 

En cinquante-neuf chapitres à la force parfois inégale, l’auteur s’attaque à de grands noms d’Hollywood et de la vie publique étasunienne. Si le lecteur s’attend forcément à découvrir les détails de l’affaire Harvey Weinstein, il sera peut-être surpris par le récit d’autres histoires de harcèlement et d’agressions sexuelles. Ronan Farrow accable ainsi notamment Leslie Moonves, (ex-)PDG de CBS, Matt Lauer, (ex-) présentateur vedette pour NBC, ou encore l’actuel président des États-Unis, Donald Trump. Enfin, Farrow souligne à plusieurs reprises les accusations que porte sa sœur envers Woody Allen. Le livre prend alors un peu de distance avec l’enquête en cours pour apparaître comme une catharsis pour cet auteur que l’on sent vivement regretter d’avoir trop longtemps gardé le silence, et qui soutient aujourd’hui sans équivoque Dylan Farrow. 

Par-delà les individus accusés, c’est un véritable réseau que le journaliste s’attelle à démanteler, page après page. De l’implication de services de détectives privés israéliens à la complicité d’avocats renommés, en passant par la falsification d’articles Wikipédia, c’est tout l’entrelacs de protection des prédateurs susnommés qui se déroule sous les yeux ébahis du lecteur.

Finalement, la force du propos de Ronan Farrow repose dans l’importance de la ténacité qu’il a mis à poursuivre son enquête. Il rappelle ainsi que la presse est essentielle à la démocratie, et qu’elle ne peut en aucun cas être contrôlée et muselée par les puissants – car c’est le peuple qui a tout à y perdre.

En tout point fascinant, le profond travail de recherche mené par le journaliste laisse le souffle coupé au lecteur, qui ne peut s’empêcher de tourner les pages de manière frénétique. Et s’il devait rester sur sa faim quant aux détails précis des différentes accusations citées dans le livre, tout intéressé pourra aller consulter le podcast éponyme (Catch and Kill en version originale) développé par l’auteur. Ce dernier prend soin de donner la voix directement aux concernées, afin que plus jamais on ne tente de les faire taire.

Les faire taire : Mensonges, espions et conspirations : comment les prédateurs sont protégés, Ronan Farrow, 2019, Calmann-Levy, 21,90 euros.


Le coup de cœur de Paul Deboutin : Dune.

Dune,
Franck Herbert

Par son univers aux intrigues politiques complexes, aux puissances suivant des intérêts propres et changeants, à la force des mythes et des croyances, Dune ressemble à bien des égards à une illustration romanesque du Prince de Machiavel. Il délivre de multiples leçons politiques fondamentales pour tous ceux qui souhaitent réfléchir sérieusement à la nature et à la conquête du pouvoir. Ainsi, l’honorabilité ne suffit pas pour l’emporter dans un monde où tout le monde n’est pas juste, bon ni droit. La recherche du bien commun ne s’arrête pas à l’adoption d’un bon comportement personnel, mais nécessite une vision honnête de la réalité et de ce qu’elle permet ou non. Par ailleurs, Dune insiste sur ce que Gramsci appelait la « dureté de granit, fanatique, des croyances populaires dont l’énergie équivaut à celle des forces matérielles », c’est-à-dire sur le fait que le renversement d’un ordre établi ne peut se faire sans créer un récit alternatif ancré dans les croyances collectives et soucieux de correspondre à la façon dont les gens perçoivent les choses dans leur vie quotidienne. « Combien il est facile de tuer une plante déracinée. Surtout lorsqu’on la replante en un sol hostile » clame ainsi une litanie bene gesserit dans le roman.

Dune, Franck Herbert, 1965, éditions diverses.


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Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire.Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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