Symbole d’un “autoritarisme de gauche”, la répression au Venezuela alimente les procès en illibéralisme des mouvements populistes-sociaux. Mais quid des enjeux géostratégiques ?

Victime d’une crise économique depuis quatre ans suite à la chute vertigineuse du cours du pétrole, le Venezuela intéresse désormais le bloc « occidental ». Celui-ci a récemment volé  au secours de Juan Gaido, social-démocrate allié à plusieurs partis d’opposition du centre gauche à l’extrême droite putschiste. Auto-proclamé « président par intérim » à la suite d’un important mouvement social, son objectif est de chasser du pouvoir le régime en place par tous les moyens possibles. Nicolas Maduro conserve cependant son rôle de président et le contrôle des institutions, appuyé  par une forte base sociale animée par la nostalgie du chavisme et par l’armée qui lui reste pour l’instant fidèle.

Le Venezuela peut-il devenir le brasier de l’Amérique latine ?

Une évidence pour commencer :  le Venezuela est au bord de l’asphyxie économique. Selon le FMI, le secteur du gaz et du pétrole représentent plus de 95 % des exportations du pays et la baisse de leur cours a donné un coup dur à l’économie. Mais si ces informations sont vérifiables, elles ne justifient pas à elles seules la crise qui traverse le Venezuela.

Tout d’abord, le blocus du pays s’est intensifié au cours des dernières années. Initié par les États-Unis,son extension à l’ensemble des transactions effectuées en dollars avec le Venezuela a refroidi les velléités d’investissements de la communauté internationale. Pour les Etats-Unis et leurs alliés, les vrais enjeux sont à la fois géostratégiques et économiques . Les Etats-Unis voient dans cette crise la possibilité de prendre le contrôle des riches sous-sols vénézuéliens tout en achevant un des derniers bastions de la gauche bolivarienne sociale et souverainiste d’Amérique du Sud. D’autant que le Venezuela entraînerait dans sa chute Cuba, fortement dépendante énergétiquement de la république bolivarienne.

« la chute successive des différents pouvoirs de gauche en Amérique Latine, à commencer par le Brésil, avec lequel le pays partage une frontière directe, a également contribué à isoler géopolitiquement le Venezuela »

Enfin, par le durcissement de la position américaine, Donald Trump réaffirme la volonté de son pays de récupérer son hégémonie sur l’Amérique du Sud, réévaluant les priorités géopolitiques des États-Unis, désormais moins tournés vers le Moyen-Orient que vers le contrôle de son continent et de la zone Pacifique. En outre, la chute successive des différents pouvoirs de gauche en Amérique Latine, à commencer par le Brésil, avec lequel le pays partage une frontière directe, a également contribué à isoler géopolitiquement le Venezuela. S’en est suivi une suspension de sa participation au MERCOSUR  (zone économique de libre-échange d’Amérique latine) le 5 aout 2017, décidée par ses voisins dans la même logique d’alliance que supposait le passage à droite des pays anciennement alliés du chavisme.  Manque d’approvisionnement, blocus terrestre à travers les routes, chute du cours du pétrole et manque de capacité de raffinage sur place ont eu pour conséquence logique la récession et l’hyperinflation, générant une crise économique et politique sans précédent dans une économie déjà bien mal en point.

Frontière Colombo/Vénézuélienne en 2018.

Le contexte géopolitique, seul responsable de la crise ?

 

Si le contexte géopolitique joue pour beaucoup dans la situation actuelle du pays, on pourrait cependant reprocher aux autorités vénézuéliennes de ne pas avoir assez diversifié leur économie. Ce choix stratégique malheureux ne date pas du chavisme, mais remonte à la période où ont été découvertes les richesses des sols vénézuéliens. Si le chavisme a mis au coeur de sa politique la redistribution des sommes issues de la manne pétrolière dans le secteur social, de l’éducation et de l’accès à la santé, ce même choix a aussi fragilisé la pérennité de ses réformes qui se retrouvent aujourd’hui remises en cause. C’est dans ce contexte que s’inscrit la tentative d’ingérence coordonnée par les Etats-Unis et leurs alliés.  Les multiples provocations orchestrées par des mercenaires pro-colombien aux frontières entre la Colombie et le Venezuela ne visaient qu’à l’envenimement d’une situation déjà éminemment complexe. Ces phénomènes ne sont pas nouveaux et ont déjà abouti à une crise entre le Venezuela et la Colombie en 2015. Ce qui s’était terminé par des mesures d’état d’urgence dans les régions frontalières vénézuéliennes et la fermeture partielle ou totale des différents postes frontière. L’escalade a cette fois pris un autre tournant avec le refus exprimé par Maduro de recevoir l’aide humanitaire offerte par des pays soutenant ostensiblement son opposant. Ce refus ne peut être compris sans revenir aux fondamentaux idéologiques de la « révolution bolivarienne », basés sur la notion d’indépendance nationale. Dans ce contexte, ces dons sont interprétés par Maduro comme une sorte de cheval de Troie au service du soft power américain, voire de l’entrée d’armes dans le pays. Préférant l’aide de ses alliés historiques – russes, chinois et cubains – le gouvernement vénézuélien semble vouloir à tout prix désenclaver son économie des nouvelles alliances en cours en Amérique du Sud, quitte à accorder de nombreuses prérogatives à d’autres super-puissances hostiles aux Etats-Unis. Si ces dernières ont des relations beaucoup plus cordiales avec le Venezuela depuis les années Chavez, nul doute qu’elles cherchent elles-aussi à préserver leurs intérêts dans la région.

 

Souvenons-nous du Panama

 

Histoire en tête, la situation et les stratégies d’alliance qui se nouent actuellement contre le Venezuela – ou avec lui – ne sont pas sans rappeler les péripéties ayant accompagné la construction du canal de Panama, au début du XXe siècle. A l’époque, les Etats-Unis souhaitent reprendre de l’influence sur le continent américain. Peu avant leur entrée en guerre aux côtés des alliés pendant la Première Guerre Mondiale, ils décident de financer et armer des groupes indépendantistes panaméens pour contrer l’influence exercée par la Colombie – avec la bénédiction de l’Espagne – dans la région. Une fois l’indépendance des Panaméens obtenue grâce au soutien américain, les Etats-Unis obtiennent une influence décisive sur le canal du Panama.

 « Mais, dans le même temps, des groupes paramilitaires se sont constitués dans la région, haut lieu du trafic de drogue et de marché noir en tout genre »

Difficile de ne pas établir un parallèle avec la situation actuelle.  La région frontalière du golfe du Venezuela est habitée par une population constituée en majorité de descendants de colombiens, de l’ordre de trois millions de personnes sur les six millions de la diaspora vivant sur le territoire. Ces derniers avaient fui la dictature militaire des années 1970 au Venezuela et avait été recueillis par le gouvernement Vénézuélien de l’époque. Durant les années Chavez, cette diaspora avait même eu accès aux mêmes droits civiques que les citoyens vénézuéliens, notamment le droit de vote et les aides sociales. Mais, dans le même temps, des groupes paramilitaires se sont constitués dans la région, haut lieu du trafic de drogue et de marché noir en tout genre. C’est également cette zone qui est la plus riche en pétroles, gaz et minerais en tous genres. Alors que la situation à la frontière est déjà explosive, tout porte à croire que cette minorité colombienne est devenue un acteur prépondérant dans le conflit qui oppose le gouvernement et l’opposition.

Confrontation entre la police et des manifestants pro Guaido à Caracas.

Et la sauvegarde de la démocratie ?

 

La question démocratique semble pour sa part relativement en dehors de ces considérations géopolitiques. En effet, l’opposition, en refusant de participer aux dernières élections présidentielles, a ôté toute légitimité à un scrutin qui était pourtant organisée en accord avec la constitution. En exigeant un report de date  – une demande pour le coup inconstitutionnelle – car se sentant en incapacité de remporter le scrutin, elle tentait essentiellement de gagner du temps. Le coup politique était double, il s’agissait à la fois enlever toute légitimité à l’élection de la présidence sortante et de capitaliser sur l’aggravation de la crise sociale. La différentes manifestations organisées par l’opposition avaient dans un premier temps remporté un franc succès, structurées autour des classes moyennes qui réclament davantage de liberté économique et par les minorités colombiennes, moins enclines à soutenir un régime de gauche radicale à la suite des conflits entre les Farcs et le gouvernement colombien. Néanmoins, l’échec récent de Guaido et sa baisse de popularité risquent de compromettre à court et moyen terme les chances de voir la présidence de Nicolas Maduro écourtée. La décision du gouvernement Vénézuélien de convoquer des élections législatives anticipées risquent au final de renforcer son pouvoir en faisant passer l’assemblée national du côté du parti Chaviste.

 

Charles Demange.