Hier, le foyer « Manouchian », rue des Fusillés à Vitry-sur-Seine dans le quartier des Ardoines, était un triste symbole. Le 24 décembre 1980, le maire, ses adjoints, un sénateur, le secrétaire général de la fédération PCF du 94 et des militants CGT pénètrent dans le foyer pour y commettre des dégradations, mettant hors d’état de marche l’alimentation en électricité, eau, gaz, chauffage, et les lignes téléphoniques pour protester contre l’installation de ces nouveaux arrivants précaires dans une ville déjà très populaire. Aujourd’hui, l’association gestionnaire de ces foyers menace d’expulser les résidents. Reportage de Nina Seron.

Chargé de cette histoire particulière, le foyer est aujourd’hui géré par l’ADEF, une association de droit privé, créée il y a 30 ans à l’initiative d’entreprises pour loger les salariés, notamment dans le secteur du bâtiment. Elle logeait à l’origine exclusivement des travailleurs migrants et s’est progressivement diversifiée, mais gère toujours une cinquantaine de foyers à travers l’Ile-de-France. 

Or, les foyers gérés par l’ADEF donnent lieu à des mobilisations des résidents, soulèvent colère et révolte comme à Saint-Ouen, où elle expulse ses résidents pour vider progressivement le foyer en vue d’une démolition, le site étant situé sur le périmètre du futur village olympique.  Ainsi, des travailleurs étrangers s’apprêtent à quitter le foyer dans lequel ils vivaient, pour certains depuis des décennies pour laisser place aux Jeux de 2024. 

La plupart seront relogés dans des petits préfabriqués dont l’agencement individuel atomise toute la vie collective et solidaire qui s’organisait dans ces foyers. Une cinquantaine de personnes en situation régulière mais sans contrat de travail, sont laissées sans solution d’hébergement. Une centaine d’autres, sans-papiers, ne sont pas du tout prises en compte car ces “surnuméraires”, hébergés chez un cousin, un frère,un oncle, ne sont pas titulaires de leur place. Ils se retrouvent sans solution d’hébergement.

La situation est similaire à Vitry-sur-Seine, où l’ADEF a grignoté par des procédures d’expulsion le nombre de personnes à reloger. Pour 524 titulaires ne sont prévus que 469 hébergements, mais on estime que le foyer actuel abriterait au moins le double sinon le triple, la plupart d’origine malienne. Aucune initiative ne prévoit le relogement des surnuméraires, membres de la famille ou originaires du village qui cohabitent avec les résidents traditionnels.  Tel qu’organisé par l’ADEF, ce déménagement signifie la mise à la rue de tous les habitants hébergés, surnuméraires et sans-papiers du foyer, accompagné d’un encasernement dans des logements individualisés dont les titulaires et habitants hébergés ont toutes les chances d’être expulsés très rapidement, et doublé de la liquidation de toute leur vie collective.  

Nathalie Levallois, militante de la Marche des Solidarités, présente au blocus du foyer du 6 avril nous explique : « Pour les africains, il y a une tradition de solidarité : on ne laisse personne dehors. Ce qu’ils essaient de créer en détruisant les foyers, en les remplaçant par ces résidences sociales individuelles avec kitchenettes, c’est de casser la solidarité délibérément. Ils cassent la solidarité en interdisant de loger qui on veut dans l’intimité de son foyer, et  en arrêtant de faire des salles collectives ou des cuisines collectives, pour les empêcher de se réunir et de s’auto-gérer comme ils ont toujours fait. Sur le site du gestionnaire du foyer d’Alfortville, ils indiquent par exemple que les foyers sont faits pour apprendre l’autonomie aux résidents. Mais vous n’allez pas apprendre l’autonomie aux travailleurs immigrés maliens! C’est eux qui auraient des leçons à vous donner : ils s’auto-organisent tous seuls depuis des années. » Christian Schweyer du Collectif des Travailleurs Sans-Papiers ajoute : « C’est finalement une histoire de capitalisme, de façon de voir le monde: on veut tout individualiser, atomiser la vie collective et les mettre en concurrence au travail comme dans le logement. » Également mobilisé aux côtés des résidents, le collectif des travailleurs sans-papiers fait le constat d’une double lutte pour les résidents sans-papiers : « Deux choses s’articulent pour eux : le droit aux papiers et le droit au logement, foulé au pied depuis des années par les gouvernements successifs et qui expliquent qu’un nombre croissant de sans-papiers se retrouvent hébérgé chez un pair, dans de toutes petites chambres, par solidarité, et pour réduire les coûts et envoyer plus d’agent au village. 

Avec le dérèglement climatique, les villages accumulent sécheresse sur sécheresse, mauvaises récoltes sur mauvaises récoltes et dépendent des revenus des immigrés en France. Des jeunes se retrouvent à traverser la méditerranée, une partie meurt, une partie se retrouve dans ces foyers à devoir accepter n’importe quel travail avec une pression incroyable des villages et des patrons, avec des conditions de travail précaires et de bas salaires. Dans le bâtiment, la règle c’est le travail au noir, avec parfois seulement la moitié de la somme promise. La manière dont les patrons traitait les sans-papiers s’est progressivement étendue aux personnes en règles qui, contraintes par le chômage, doivent accepter précarité et flexibilité » 

Les résidents, délégués et comités de résidents des foyers ADEF se mobilisaient le 6 février, en manifestant jusque la Mairie de Vitry, puis le 12 mars devant le siège de l’ADEF pour demander le relogement de tous les habitants sans filtrage, pour la prise en compte des demandes de relogement des surnuméraires, et pour exiger la tolérance et une vie digne pour tous, avec ou sans papiers.

Or, l’ADEF refuse la contractualisation de tous ces remplaçants qui paient les lits des membres de leurs familles partis à la retraite, de toutes les personnes ayant été récemment et injustement expulsées pour diminuer le nombre de personnes à reloger ; Elle refuse le relogement de tous les surnuméraires avec ou sans papiers. Elle refuse la reconnaissance du droit à une vie privée et familiale entière en s’immisçant,  contrôlant et fliquant ses résidents, refuse la reconnaissance du fait que ce qui se passe à l’intérieur du logement privé des résidents n’est pas leur affaire. Elle refuse toute négociation sur ses tarifs hallucinants : pour un travailleur immigré qui paie 450€ pour 15m² dans une résidence « sociale » où il est privé de tous ses droits, le loyer par mètre carré est de 30€, quatre fois celui qu’il payerait dans un logement social où il bénéficierait de tous les droits des locataires.

Or, jusqu’à ce que tous les habitants puissent partir dans la dignité et la garantie de leur sécurité et d’un logement, les résidents du foyer Manouchian de Vitry refuseront de partir du foyer nous affirmait Demba Doucouré, délégué et représentant du foyer, qui y vit depuis 32 ans, lors du blocus du 6 avril :  « L’ADEF ne veut rien entendre malgré les manifestations. On nous traite en moins que rien, ce qui nous amène aujourd’hui à bloquer le foyer pour dire haut et fort à l’ADEF et aux autorités locales qu’il n’y aura pas de déménagement tant que les discussions ne sont pas engagées et n’amènent pas de consensus. Le comité des résidents se réunit en conseil de concertation avec les décisionnaires mais c’est plutôt un comité de validation : l’ADEF vient avec des décisions arrêtées et ne nous propose pas de discussions. L’ADEF veut que nous abandonnions nos frères et cousins que nous hébergeons. Nous ne laisserons personne sur le côté, ca nous parait inconcevable de laisser les nôtres dormir à la rue ,au moins 340 personnes, c’est inadmissible. Les camions et la police sont venus, et ils sont repartis aussitôt.Tant que les délégués ne disent pas au résident qu’un terrain d’entente a été trouvé, il n’y aura pas de déménagement. » 

 

Nina Seron
Socialisme au sens propre, antiproductivisme, planification écologique, 6è République. Penseuse de l’imbrication des rapports sociaux, du post-capitalisme, héroïne du rien.

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