Entretiens

« De l’audace ! Reprendre le contrôle ! Avec de Gaulle et avec Jaurès. » – Entretien avec Georges Kuzmanovic

Ancien porte-parole et conseiller de Jean-Luc Mélenchon sur les questions internationales, Georges Kuzmanovic est désormais candidat à l’élection présidentielle de 2022. Le président du parti politique République souveraine souhaite à travers sa candidature dépasser le clivage gauche droite et ainsi allier les concepts de souveraineté nationale et populaire. Première partie d’un entretien en deux parties. 

Votre pensée, vos textes et votre «orientation programmatique» sont tournés en faveur des principes de souveraineté nationale et populaire. En quoi la France n’est pas souveraine actuellement ?

Avez-vous lu le traité de Lisbonne ? Ou les autres traités européens qui entravent l’action politique. C’est en les lisant que vous aurez la réponse à votre question. Depuis presque quarante ans, avec l’acte unique en 1986, le traité de Maastricht en 1992, le traité de Lisbonne en 2008, le pacte budgétaire en 2012 (TSCG), etc., ont chacun été des moments de transferts de souveraineté majeurs pour la France. Elle n’a plus de politique monétaire, c’est la Banque centrale européenne (BCE) qui la décide, largement sous influence allemande. De plus, la France ne peut plus décider seule de son budget puisque le pacte budgétaire impose de présenter son budget d’abord à Bruxelles. La Commission européenne est en capacité de le modifier avant les parlementaires. 

Par ailleurs, pas à pas, on se dirige vers la perte définitive de notre dernier élément de souveraineté : la souveraineté géostratégique. Cette politique a débuté avec le retour dans le commandement intégré de l’OTAN décidé par Nicolas Sarkozy. Elle est poursuivie depuis par l’ensemble de la caste dirigeante qui est mue par un atlantisme aveugle. 

Au niveau européen, on abandonne des pans entiers de notre souveraineté géostratégique à l’Allemagne qui est en train de se réarmer. Je rappelle que la trajectoire budgétaire de l’armée allemande pour 2027 est de 60 milliards d’euros par an contre 35 milliards d’euros pour la France. Quand l’Allemagne réarme, ça n’est jamais une bonne nouvelle pour la France au regard de l’histoire européenne des 150 dernières années. 

Cette politique d’inféodation de la France est de la responsabilité de ceux qui nous dirigent depuis 40 ans. Mais elle est accélérée par Emmanuel Macron, qui est pour moi est fac-similé contemporain d’Adolphe Thiers, c’est-à-dire des politiciens prêts à sacrifier les intérêts nationaux, même stratégiques, les intérêts du peuple français, y compris en usant de violence, pour privilégier une oligarchie financière et en favorisant une Allemagne bismarckienne garante de la stabilité et de l’ordre – c’est l’application française du concept d’ordo-libéralisme. Pour réaliser cet objectif, Emmanuel Macron a pour grand projet la construction d’une improbable « souveraineté européenne » (inexistante puisqu’il n’y a pas de peuple européen) qui se manifeste dans l’insupportable traité d’Aix-la-Chapelle. Insupportable car il prône la coopération et l’intégration entre l’Allemagne et la France, mais systématiquement dans le sens de l’alignement de Paris sur Berlin, au point d’envisager la cession du siège de la France au conseil de sécurité de l’ONU à l’Allemagne par le truchement d’un siège « européen » – interprétation que confirme le député LREM Roland Lescure dans un interview au Figaro : le prochain quinquennat de Macron sera le premier « puissance dix » et aura pour horizon géopolitique le transfert du siège de la France à l’ONU à l’UE.

Et c’est un « déjà là » industriel : lorsque des mutualisations industrielles sont mises en place, les usines partent systématiquement en Allemagne et non en France.  Exemples simples : dans le cadre de la fusion entre Nexter et Krauss-Maffei Wegmann (KMW) pour créer une holding européenne de l’armement terrestre, les usines sont parties en Allemagne et des sites historiques français ont été fermés. L’entreprise Nexter fabriquait les chars Leclerc et a une longue histoire puisqu’initialement ce furent les arsenaux royaux qui produisirent le fameux canon Gribeauval, celui-là même qui nous donna l’avantage lors de la bataille de Valmy contre les… Prussiens menés par Brunswick – tragique clin d’œil de l’histoire et qui illustre amèrement l’effondrement de notre souveraineté. Jusqu’à récemment avec les moteurs d’Ariane 6, produits dans l’Eure, et qui viennent d’être délocalisés en Allemagne.

Ces « mutualisations » sont la stricte application de la volonté des USA d’affaiblir les capacités géostratégiques de la France et de maintenir une UE inféodée. Cela s’est fait par le truchement de l’OTAN où a été imaginé le concept de Smart Defense, à savoir l’intrication complète des industries de défense européennes en les soumettant aux standards OTAN, afin que sous couverts « d’efficacité » et de réduction des coups aucun pays européen n’ait plus les moyens d’une décision souveraines en matière d’industrie de défense. Force est de constater que c’est pour le moment une réussite, au détriment principal de notre pays.

L’autre problème, tout aussi fondamental est l’effondrement de la souveraineté populaire, c’est-à-dire de la démocratie. La souveraineté populaire qui pose que le peuple décide par lui-même et pour lui-même sa destinée a aussi été rompue en 2008 avec le non-respect des résultats du référendum de 2005 sur le Traité Constitutionnel européen (TCE). L’ensemble de la caste médiatique et politique appelait à voter oui, mais le peuple avait démocratiquement et largement voté non. C’est à Versailles, en 2008, que les parlementaires de gauche et de droite se sont assis sur l’article 3 de la Constitution française qui affirme que la souveraineté de la nation appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. 2008 fut une trahison de notre constitution et de l’idéal démocratique. Il ne faut pas s’étonner du rejet de la politique actuelle par une vaste majorité de citoyens.

Je considère, pour être clair, que La France est ainsi dans un moment politique ou les quatre premiers articles de la Constitution française ne sont pas respectés. Les Français ont subi un coup d’Etat lent consenti par une « élite » politique de gouvernement au profit des institutions financières – l’union européenne a été l’instrument de ce coup d’Etat.

Le mouvement des gilets jaunes a remis au centre du débat ces thématiques démocratiques. Comment expliquer que le camp souverainiste est en déliquescence à gauche alors que pas moins de quatre candidats semblent vouloir répondre à ces préoccupations (Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg, Fabien Roussel et Georges Kuzmanovic (ndlr)) ?

La gauche, en tout cas la gauche de gouvernement, le Parti dit Socialiste (PS), a trahi le peuple depuis le milieu des années 1980 de manière répétée, et le peuple le lui rend bien. Même si un tribun semble vouloir défendre le peuple, ce dernier n’est pas nécessairement en obligation le croire. Il le peut, mais cela nécessite un certain nombre d’efforts au vu des trahisons successives de la gauche. On l’a vu à travers le mouvement des Gilets jaunes avec des revendications communes comme le Référendum d’initiative citoyenne (RIC), mais aussi dans des luttes plus sectorisées.

L’année précédant la crise de la Covid-19 a été le théâtre de grèves et de mouvements sociaux contre la réforme des retraites. Ce fut également une année de mouvements sociaux multisectoriels : personnel soignant pendant plus d’un an, mais également les policiers ou encore les pompiers. D’ailleurs, Emmanuel Macron a réussi l’exploit de mettre en colère toutes les strates professionnelles, avocats et notaires compris. 

Après la crise des Gilets jaunes, Emmanuel Macron a été obligé de faire semblant d’être à l’écoute de ces différentes colères. Mais… avec sa détestable méthode de faire semblant d’organiser des concertations, des débats, pour au final s’offrir un grand show médiatique et parler de lui-même, sans que les revendications soient réellement traitées. Il en a été ainsi avec les Etats-généraux sur l’alimentation, le Ségur de la santé, la convention pour le climat, le Bauveau de la sécurité, le groupe de citoyens tirés au sort pour suivre la stratégie vaccinale du gouvernement, et, surtout le « Grand débat » qui a fait suite à l’immense mouvement des Gilets Jaunes. Il faut se rendre compte que cela a conduit à la rédaction de milliers de cahiers de doléances – on n’avait pas vu cela depuis… 1789. Toutes ces différentes initiatives (…) ont donné lieu à divers débats qui n’ont finalement débouché sur rien, ou si peu, en tout cas, pas les modifications structurelles profondes qui sont demandées par les citoyens.

Le macronisme est aussi une intelligence, retors, mais une intelligence. Emmanuel Macron a bien compris qu’il y a une demande extrêmement forte et donc il est obligé de singer l’intérêt pour cette demande ce qui donne diverses farces communicationnelles. Il y a une demande de souveraineté du le peuple – ce fut le moteur de la Révolution française. Dès lors, je pense au travail de Coralie Delaume, la souveraineté nationale va de pair avec la souveraineté populaire. Ces deux notions sont nées ensemble, se confondent. Le serment du jeu de paume, la prise de la Bastille, la bataille de Valmy ou la première constituante sont l’expression de ces notions. Le pays devient souverain par son peuple et l’espace de l’expression de cette souveraineté est la nation. Dans un pays comme la France qui détient le record de révolutions dans son histoire, je ne crois pas que cette exigence profonde puisse être cantonné ou contraint par la propagande néolibérale ou par la répression sauvage qu’on a pu connaître durant la crise des Gilets jaunes. Je pense aux Gilets jaunes : la répression fut digne d’un véritable régime illibéral selon ce terme qu’affectionne Emmanuel Macron : plus de 700 blessés graves, 12000 arrestations, souvent « préventives », 3000 condamnations, 1200 peines de prison ferme (alors que presque tous avaient un casier judiciaire vierge), le tout souvent en comparution immédiate ! En ce domaine, la répression et la justice ont tourné à plein régime et on n’a constaté aucun « laxisme ». Les ordres et consigne venaient de l’exécutif, l’engrenage ordolibérale a fonctionné à plein régime. 

Cela signifie que le pouvoir a pris peur. Cette répression des manifestants, cette tendance à vouloir acheter l’électorat, l’endormir, et ces farces communicationnelles successives d’Emmanuel Macron ne suffiront pas à cantonner cette exigence de démocratie et de justice. La rivière va déborder un jour.

Pourtant, au regard des sondages, Emmanuel Macron semble disposer d’un socle électoral solide. Est-ce que la crise de la Covid-19 n’a pas remis en cause le phénomène dégagiste ?

En l’état actuel, les sondages ne valent rien. J’ai fait suffisamment de sociologie politique pour savoir que les catégories populaires, c’est-à-dire celles qui sont le plus affectées par les crises successives n’ont pas de désamour pour la politique, mais désavouent les politiciens. Cet électorat se plonge de la campagne présidentielle trois mois avant le scrutin. Avant les fêtes de fin d’année, il n’y aura pas de mobilisation totale des consciences sur cette campagne. Si on analyse les notices et la méthodologie des sondages, on observe qu’ils tablent tous sur une participation entre 55 et 60 %. Ces chiffres sont ridicules. Les populations qui sont exclues de cette part non comptabilisée sont évidemment les plus populaires, et donc les plus nombreuses, augmentant mécaniquement le poids relatif des catégories sociales plus aisées. Cela s’appelle la fabrique du consentement pour tenter de formater les esprits, phénomène parfaitement décrite par Noam Chomsky, ce qui n’est rien d’autre que de la propagande adaptée aux régimes démocratiques. Les abstentionnistes des élections régionales iront voter à l’élection présidentielle !

Mais, il est vrai néanmoins qu’Emmanuel Macron est le candidat le mieux placé pour le moment, car il dispose d’un socle électoral peu nombreux mais très stable. Ce socle est au minimum de 16 % et rassemble les 0,1% super riches et tous ceux qui ont le sentiment – légitime ou pas – « d’en être », d’être du groupe des gagnants, de ceux qui ont réussi et qui professionnellement sont insérés dans les rouages économiques les plus favorables du système en place – ce qui a parfaitement été décrit par Christophe Guilluy, entre autres dans « Le crépuscule de la France d’en haut ». On pourrait dire que ce sont les valets, les domestiques modernes de l’oligarchie. Ça n’est pas pour rien que la première constituante française excluait du vote les valets des nobles d’ancien régime. Les révolutionnaires avaient peur qu’ils votent comme leurs bons maitres. Cette catégorie de votants qui pensent qu’ils sont les gagnants de ce système, parfois à tort alors que leur pouvoir d’achat et celui de leurs enfants est en train de décliner également. 

Cette classe pense que la souveraineté, c’est le nationalisme, du nationalisme découle la guerre et que la mondialisation est l’expression d’un monde meilleur, sans frontières. Bien évidemment, ils ont du mal à se rendre compte que « ouverture », leur perception que nous serions dans le « meilleur des mondes possibles » ne sont possibles que parce qu’ils disposent, eux, de frontières mobiles parfaitement hermétiques : capital social, capital économique, capital culturel qui les protègent. 

Le représentant de ce corps électoral est Emmanuel Macron. Historiquement, ce socle votait alternativement pour la gauche ou la droite de gouvernement et Macron a réussi à faire la synthèse de ces deux faces du même pouvoir qui a sévi durant ces quarante dernières années. Jérôme Sainte-Marie appelle cet électorat le bloc bourgeois. Emmanuel Macron est fort puisqu’il n’existait pas de bloc constitué en face qui regroupe des gens de gauche ou de droite, qui se revendiquent comme l’antithèse parfaite du bloc bourgeois, un bloc populaire et qui lui opposent :

la souveraineté nationale contre la mondialisation et l’européisme ; la souveraineté populaire et la démocratie contre la concentration oligarchique du pouvoir ; l’avantage donné au travail plutôt qu’au capital ; les services publics contre les privatisations tout azimut ; le collectif, le partage et la fraternité contre l’individualisme ; le commun et l’intérêt général contre « les eaux froides du calcul égoïste » ; la laïcité et l’unité de la nation contre le communautarisme anglo-saxon ; l’indépendance et la grandeur de la France contre l’atlantisme…

En d’autres termes, le programme d’un Conseil National de la Résistance (CNR) renouvelé. C’est le programme défendu par République souveraine dans la Charte que nous proposons à tous ceux qui veulent rejoindre ce bloc populaire. C’est le sens de ma candidature à la présidentielle. Le CNR n’est ni de gauche, ni de droite, le bloc populaire non plus. C’est la voix de ceux qui n’ont que la patrie en bandoulière et qui souhaitent la République sociale. Je souhaite défendre cette vision, la sécurité sociale, le service public et tous les acquis du CNR. 

Je vois trois représentants parfaits du bloc bourgeois, très honnêtes parmi mes ennemis, nos ennemis. Je les cite car leurs propos sont limpides :

-Alain Madelin qui disait que l’Union européenne est l’assurance-vie contre le socialisme.

-Jean-Claude Junker qui disait qu’il ne peut pas y avoir de démocratie contre les traités européens.

-Denis Kessler, qui en 2007, déclarait dans Challenges que « le programme » était de reprendre ce que le peuple avait pris au bloc bourgeois avec le CNR.

Emmanuel Macron incarne aujourd’hui la vision politique de ces trois hommes et ma candidature s’y oppose. Je ne sais pas si le dégagisme va s’exprimer en 2022, mais tout est là pour.

Il peut aussi se manifester d’une autre manière. Un parti politique comme le Rassemblement National n’est-il pas en train de lui-même subir ce dégagisme ?

Tout à fait. Beaucoup ont tendance à considérer que le peuple est stupide, mais, une énième fois, le référendum de 2005 a prouvé que non. Même des gens peu diplômés, peu connectés aux métropoles, supposément peu informés se sont appropriés un texte illisible, épais, dense, presque illisible tellement il est écrit dans un sabir technocratique, le TCE. Lors d’innombrables réunions, les gens ont discuté ce texte et se sont appropriés, par eux-mêmes et pour eux-mêmes tout ce qui y était abordé, en comprenant parfaitement les enjeux et ce qui’il allait leur en coûter si le TCE passait. On connaît la suite : immense mobilisation du peuple et un vote NON massif le 29 mai 2005. 

Les citoyens ne sont pas bêtes et le dégagisme ne peut se faire qu’en appui de représentants politiques qui vont sembler sincèrement servir les intérêts du peuple. Marine Le Pen s’est tirée deux balles dans le pied puisqu’elle a encore changé son programme sur l’Union européenne. Elle ne veut même pas changer ses fondements, ni même remettre en question Schengen. De plus, elle n’a aucun programme économique, et par ses silences en ce domaines, elle essaye, en ca de victoire à la présidentielle, d’ouvrir une porte à une alliance avec la droite conservatrice libérale – chacun comprend qu’en ce cas, son programme économique sera celui du MEDEF. Les gens le sentent. La chute lente de Marine Le Pen est liée à ça. 

Aucune figure n’émerge pour le moment pour récupérer cet électorat populaire. Arnaud Montebourg patine et Jean-Luc Mélenchon s’est fourvoyé dans le gauchisme culturel « woke » et l’approche communautarisme anglo-saxonne, ce qui est un comble. Pourtant, le peuple sent la dureté du moment. La crise de 2007-2008 n’est pas résorbée. La France compte 10 millions de pauvres, plus de 12% de chômage réel, un travailleur, souvent une travailleuse, sur cinq est précaire, donc travailleur pauvre. Les dettes des ménages et la dettes des entreprises sont colossales et sont une épée de Damoclès menaçant l’avenir de beaucoup. La mâne financière du gouvernement pendant la crise de la COVID-19, qui a été nécessaire pour éviter un effondrement économique, va devoir être payée d’une manière ou d’une autre, et le peuple sait très bien qu’à terme, c’est lui qui payer : impôts, mais surtout attaques contre la sécurité sociale, les retraites et les services publics, comme l’a déjà annoncé Bruno Le Maire et exigé Madame Von der Layen. Si on y ajoute la crise climatique, l’inquiétude pour l’avenir des enfants, toutes les conditions sont réunies pour que le dégagisme s’exprime.

Le problème sera l’incarnation politique de ce dégagisme. Je suis convaincu que la ligne que je défends avec République souveraine est cette incarnation politique. 

« De l’audace ! Reprendre le contrôle ! Avec de Gaulle et avec Jaurès ».

Charles Demange
Charles Demange est un ancien rédacteur en chef de Reconstruire.

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