Entretiens

Djordje Kuzmanovic : “On est toujours dépassé par le peuple quand il se soulève.”

A l’aube de la mobilisation du 5 décembre qui s’annonce très forte, dans un contexte de crise des services publics, de crise écologique, Djordje Kuzmanovic revient avec Reconstruire sur les principales actualités du moment. Deuxième partie de notre entretien :

Que pensez-vous de la future mobilisation du 5 décembre contre la réforme des retraites? Pensez-vous que les syndicats sont en capacité de mener encore des mobilisations de grande ampleur capable de faire reculer le gouvernement ?

On verra… Je pense qu’ils ne sont pas en mesure de mener une bataille d’ampleur, pour les raisons que j’ai évoquées. Car ils ont perdu de leur représentativité et parce qu’ils ont eux-mêmes fait des erreurs stratégiques assez importantes, on l’a vu avec l’épisode des gilets jaunes. On copie quand même très fortement les États-Unis. Quand je faisais mes études au MIT, j’ai eu la chance de participer à un groupe de travail en socioéconomie sur l’évolution de la société américaine. Et j’ai été frappé de voir, selon la problématique dans laquelle on était en 2002, qu’ils avaient 15-20 ans d’avance sur ce qu’il se passe en France. La privatisation de tout, la privatisation des universités, l’augmentation des frais universitaires, la dette étudiante… Et donc, là-bas, j’avais étudié, avec les travaux entre autres de Rick Fantasia, l’évolution de la FLCIO, un très grand syndicat combatif. On ne se rend pas compte, dans les années 20, 30, combien, avant Eugène Debbs, qui était un très grand leader international syndical, le premier mai ça vient des révoltes aux Etats-Unis, c’était le premier parti communiste au monde, une puissance syndicale de lutte colossale, qui est très bien raconté par Steinbeck, qui est de moins en moins lu, malheureusement, je pense à cet ouvrage qui décrit le travail de deux militants communistes pour faire se soulever une grève, et qui s’appelle En un combat douteux. Bref. Comme le montrait cet expert Rick Fantasia, les syndicats ont été domestiqués. On peut avoir des syndicats comme la CFDT, qui ont été domestiqués. Alors des fois ils se réveillent un peu, comme Laurent Berger qui s’est rendu compte qu’ils se sont fait avoir sur les assurances chômages (même lui a dit que c’était honteux)

Il y a quand même une question de rapport de force entre les syndicats et le gouvernement. Les syndicats, actuellement, ont quand même une primauté de gestion dans le modèle par répartition qu’ils n’auraient plus avec le modèle par points puisque c’est le gouvernement qui fixera la valeur du point.

Oui oui bien sûr. Mais les syndicats auraient pu se renforcer avec les gilets jaunes, justement, ils ne l’ont pas fait. Ils ont complètement loupé le coche, et d’ailleurs ont même été inquiets de perdre leur part de pouvoir, de contrôle sur la société, d’être dépassé par le peuple. On est toujours dépassé par le peuple quand il se soulève. On ne peut pas y faire grand-chose, et c’est ainsi que les choses évoluent. Alors, ils ont essayé d’endiguer en n’y allant pas. Ils ont fait des grèves un peu bizarres, comme la grève perlée, qui a juste énervé tout le monde, compliqué la vie des cheminots, et qui n’a rien changé du tout alors qu’il y avait là l’occasion de faire une grève assez solide. Espérons que le cinq, ils reviennent à leurs fondamentaux, à ce pour quoi ils sont là, et qu’ils acceptent de laisser un peu de place. C’est ce que devraient faire les partis politiques, les syndicats : laisser la place à ces gilets jaunes, à leurs nouveaux leaders. Si ce n’est pas lié à cette colère fondamentale et sérieuse, profonde, du peuple, le cinq décembre ne pourra pas fonctionner.

Dans le même temps, il y a une crise assez majeure dans le système de santé français. Il y a une pénurie organisée des médicaments en France, les pompiers, qui sont dans la rue, ce qui est assez rare, de nombreux services d’urgences en grève… Quelle est la position de République souveraine en matière de santé ?

République Souveraine soutient  les mouvements de grève des urgentistes. Je crois qu’on est toujours à 267 sites en grève. Bien évidemment les pompiers, les policiers également, bien que certains n’apprécient pas les leaders de Policiers en Colère, dont la dernière responsable s’est quand même suicidée, des pans entiers du corps enseignants, ne parlons pas de la justice, bref, tous ceux qui sont utiles et essentiels au bon fonctionnement de la société. Tous les rouages sont grippés et je pense qu’ils sont grippés à dessein depuis très longtemps. Tous ces problèmes ont existé, ont été de nombreuses fois soulevés, et les élites dirigeantes, dont Macron, sont là pour détruire la souveraineté nationale, la souveraineté populaire, ce qui passe par les moyens d’expression de cette souveraineté nationale, de cette souveraineté populaire. C’est par l’affaiblissement de l’Etat. Il y a là, je crois, un clin d’oeil amusant à l’Histoire. Lénine, dans Que faire ?, théorisait le dépérissement de l’Etat, au final l’Union soviétique, comme Cuba, sont des sur-états, avec tous les problèmes que cela implique, mais qui ont permis l’éducation massive pour tous, la santé, la conquête de l’espace, tout un tas de choses du genre. Alors que ceux qui organisent concrètement le dépérissement de l’Etat, c’est la seule internationale fonctionnelle actuellement : celle du capital. Et, le travail d’homme politique, comme Macron, et ceux qui l’ont précédé, c’est de rendre non fonctionnel l’Etat et tous les dispositifs qui ont fait l’époque de l’Etat-providence. Comme vous le savez la sécurité sociale a été mise en place après la seconde guerre mondiale, elle a été mise en place par une figure dont parle trop peu, Ambroise Croizat, mais a été mise en place par les gilets jaunes. Non, ma langue n’a pas fourché. A l’époque la CGT et le Parti communiste étaient très forts, donc ça passait par ces organismes-là, mais elle a été mise en place par le peuple. Les premières caisses d’assurance santé, les premiers espaces sur les territoires ont été construits le week-end par les ouvriers. Il faut se rendre compte de ce que c’est ; et Ambroise Croizat a dit qu’il s’agissait d’un acquis qui n’était possible que par le dévoiement de la bourgeoisie, la victoire de la résistance et le fait qu’il y avait 500 000 FFI en armes. Ce n’est pas pour rien qu’un Denis Kessner, ancien numéro 2 du MEDEF, dans une interview à Challenge en 2007, a dit que le travail était de récupérer ce qui avait été pris par le CNR et la sécurité sociale après la deuxième guerre mondiale. On en revient à ce qu’a écrit, avec d’autres, Piketty : cette reprise, ce transfert du public vers le privé. C’est pour cela que ça ne va pas dans les services d’Etat, dans les services publics, parce que c’est ce qui est visé. Il faut rendre, par le manque de moyens, le manque d’effectifs, le manque de formation, telle ou telle branche de l’Etat, et spécifiquement la santé, non fonctionnelle. Ceci pour pouvoir dire “vous voyez, ça ne marche pas” et permettre au privé de prendre le relais. Cela s’inscrit, encore une fois, dans ce transfert général qu’a décrit Karl Polony dans “La grande transformation”, du public vers le privé. Le moyen le plus efficace passe par la dette : on ne se finance plus directement par le biais des banques centrales. On pourrait se financer auprès de la Banque centrale européenne, ou bien nationale ; mais c’est interdit. Les banques centrales prêtent aux banques qui prêtent ensuite aux Etats, avec des taux fluctuants. Là c’est pas cher, c’est même négatif, ce qui montre que l’économie se porte très mal. Néanmoins, la dette vient principalement d’ici, et l’impossibilité de rembourser vient de là aussi : on ne peut pas faire défaut à ce type de dette. Et c’est l’argument qui est utilisé systématiquement ! On a encore vu très nettement pendant la dernière présidentielle, comme la précédente, celle d’avant et celle d’avant-avant. C’est toujours les mêmes arguments qui sont utilisés par tous les tenants du néolibéralisme, de gauche comme de droite, qui sont tenus par les éditorialistes. “Mais qu’est-ce qu’on va faire avec cette dette ? Il faut bien la rembourser ! Qu’est-ce qu’on va laisser à nos petits enfants ?” Alors je vais vous le dire ce qu’on va laisser à nos petits enfants : une dette qui aura été multipliée par trois ou quatre, et moins d’hôpitaux, moins de routes et bon état, moins de policiers, moins d’armée, moins de services publics, moins d’écoles fonctionnelles. Pour République souveraine, c’est essentiel. La santé est le principe civilisationnel premier. Il faut assurer une santé accessible et de qualité pour tout le monde, sans dire que les citoyens ne doivent pas être responsabilisés. Nous proposons deux façons de responsabiliser et de réduire les coûts de la santé, tout en ayant une santé publique efficace et accessible à tous. Bien évidemment, on continue de financer par répartition, chacun à hauteur de ses moyens, mais également,en imposant une médecine préventive, en renforçant ce qui a été complètement détruit, pas à pas. La médecine du travail, par exemple, qui est moribonde. Il nous faut une médecine du travail obligatoire, qui ne soit pas une voie de garage pour les médecins mais qui soit obligatoire. Tous les six mois, chacun va faire des prises de sang, des analyses demandées par le médecin, avec des amendes si cela n’est pas fait, pour vérifier avant que ce ne soit grave si quelqu’un a un souci. La seconde mesure est d’ordre plutôt symbolique. Plutôt que de vouloir faire payer aux gens ce qu’ils ne peuvent pas payer – le modèle est encore une fois les Etats-Unis, qui sont largement en avance, où quasiment 50 millions de citoyens, sur 330, n’ont aucun accès aux soins, et où plus de 120 millions ont un accès aux soins très maigres (il ne faut vraiment pas avoir de maladie grave.). C’est un tiers de la population, c’est délirant ! Alors qu’ils ont le PIB investi dans la santé le plus important, le plus faible étant dans les pays scandinaves, la Suède en particulier, où ils ont une véritable médecine préventive. La mesure symbolique, donc. Quand on se fait soigner, on reçoit une lettre à la maison disant “Le peuple français et l’Etat sont heureux d’avoir pu contribuer à votre santé. Votre bras cassé, accouchement, passage aux urgences a coûté tant de milliers d’euros.” Je pense que quand les gens apprennent, et c’est rare, combien coûte ne serait-ce qu’un passage aux urgences avec une jambe foulée, ils se rendent compte des chiffres. Voilà pourquoi, en fait, malgré la doxa, et les délires néolibéraux, beaucoup de jeunes qui vont vivre en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, s’ils ont eu le malheur de se marier et d’avoir des enfants, se rendent compte qu’il faut se rapatrier très vite en France, car jamais les revenus, ou très rarement, ne leur permettront de couvrir des frais de santé en cas de problème réel. Autre grande mesure, à laquelle on pense finalement très peu, mais qui est ahurissante : il n’y a pas d’agence de production de médicaments nationale. Il y a une base militaire au Nord d’Orléans, où il y a une capacité de production en cas de crise bactériologique liée à une crise militaire, mais, d’Etat, il n’y a rien. On l’a vu, il y a une agence du médicament qui est un truc bancal, problématique, poreux avec les laboratoires pharmaceutiques. Il faudrait créer une agence nationale du médicament afin de s’assurer d’une souveraineté pharmaceutique, et se préparer au grand défi qui nous menace, et notamment au problème numéro un de l’OMS, très peu connu. Ce problème, c’est la résistance des bactéries aux antibiotiques. Le principal problème étant le MDM1, une enzyme qui se fixe sur les bactéries, les modifie extrêmement rapidement et les rend résistantes à tous les antibiotiques qui existent actuellement, y compris les carapadènes, les antibiotiques de dernière ligne dans les hôpitaux. Il y a déjà des morts aux Etats-Unis, qui ne peuvent plus être soignés par ces antibiotiques. Or, dans un contexte de mondialisation où les risques environnementaux sont très graves, ne pas avoir de souveraineté pharmaceutique est un grand danger pour notre pays et nos concitoyens.

On a des organisations politiques qui peuvent vendre ces nouveaux rêves Greta-Thunbérisés de lutte pour l’environnement mais sans lutter pour l’environnement, tout en continuant à laisser passer le train colossal du néolibéralisme qui ravage, lui, toute la planète

Formulé de cette manière, c’est le nouvel enjeu de ceux qui pensent représenter les classes moyennes. Bien évidemment, ils se sont rendus compte, y compris à EELV, que vendre cette Union européenne devient de plus en plus compliqué, et donc qu’il faut trouver une nouvelle manière. C’est très intéressant le comparatif que vous faites dans cette question, car c’est servi aux classes moyennes, ces catégories qui votent encore, comme a été servie l’Union européenne, c’est à dire sans être radical, sans aller au fond des choses. Des organisations comme EELV et, globalement, toutes les organisations écologistes, ne remettent pas en cause les modes de production et tout ce qui va avec, cette Union européenne, les traités de libre-échange qui l’organisent, puisque les structures, les institutions, les textes de cette organisation vont au profit quasi exclusif des intérêts des multinationales, et des grands groupes financiers. On a des organisations politiques qui peuvent vendre ces nouveaux rêves Greta-Thunbérisés de lutte pour l’environnement mais sans lutter pour l’environnement, tout en continuant à laisser passer le train colossal du néolibéralisme qui ravage, lui, toute la planète, en imposant une société de consommation débridée. C’est un problème que l’on ne prend pas assez au sérieux. Nous, on aborde à République Souveraine les questions environnementales d’une façon tout à fait autre. On voit ce qui sort depuis de nombreuses années ; il y a une vraie crise environnementale, en particulier sur la dégradation du climat et de la biodiversité, de l’accès aux ressources naturelles, une crise de l’accès à l’eau, et une augmentation de la population mondiale. Tout cela mis en équation donne un avenir mauvais. Or, comme on ne fait strictement rien, pour se prémunir contre aucune de ces menaces graves, il devrait être du sérieux des responsables politiques, au moins, de préparer les France à la résilience. Et ça, ça n’est proposé par aucun parti, et en particulier par aucun parti écologiste. Ils seront là pour discuter de l’environnement, pour dire “Il faudrait que” – et là-dessus certains font très bien le travail. Ils vont à des colloques internationaux, pointent du doigt ce qui est bon, ce qui est mauvais, disent que les Etats devraient changer. Le problème, c’est que, déjà, nous avons des vagues de chaleur inhabituelles. Déjà, nous avons tous les ans vingt départements dont les rivières débordent. On a des problèmes de nappes phréatiques, de pollution, de biodiversité, avec un déplacement de la biodiversité vers le nord, un changement visible des espèces animales et végétales. Un gouvernement sérieux devrait donc préparer le pays à la résilience, y compris, on l’a vu à Rouen, en ce qui concerne les catastrophes écologiques. Personne n’a aucune idée de la signification des différentes sonnettes d’alarme. Il n’y a pas de masques distribués, les gens descendent dans la rue, on leur ment, on ne sait toujours pas ce qui a mis le feu à Lubrizol ni ce qui a réellement brûlé dedans, ni quelles sont les conséquences. Je me permets une petite incise. Il y a 25 000 lobbyistes à Bruxelles, dont la moitié sont de l’industrie pétrochimique. Leur travail, pendant des décennies, a été de bloquer une chose centrale. Vous savez qu’on analyse les produits chimiques et leur nocivité sur la population, sur la nature, sur les animaux, de façon individuelle. Mais ce qu’ils bloquent, c’est les analyses croisées des agents chimiques, et des rencontres entre deux éléments. Or c’est ce qu’il s’est passé à Lubrizol. Chacun des produits pris individuellement, n’étaient peut-être pas si nocifs que ça (même si ça n’est jamais terrible). Le problème, c’était de savoir ce que feraient leur rencontre. Et ces lobbyistes ne veulent pas. Ils bloquent depuis des décennies toute analyse. Et quand c’est bloqué par tant de lobbyistes, c’est qu’on n’a pas forcément envie de voir les conséquences néfastes. J’ai fait une incise sur Lubrizol, mais je reviens à ce que je disais. Je suis frappé par cette naïveté incroyable incarnée par cette adolescente, Greta Thunberg. Elle a seize ans. Que ce soit manoeuvré ou non, à la limite, c’est secondaire. Mais elle a une réaction de gamine de seize ans, derrière laquelle emboîte le pas tout un tas de gens qui ne veulent pas changer les choses. Qu’est-ce qu’ils disent ? Qu’est-ce qu’ils reprochent et qui ils attaquent ? L’Etat. Les Etats. “Les Etats ne font rien”. C’est génial ! Parce qu’on a parlé des Etats qui sont affaiblis, appauvris, n’ont plus les moyens d’agir, par le capital organisé ; les tribunaux privés, le CETA… Spontanément, ils s’attaquent aux Etats comme s’ils voulaient ce qui se passe. Or, le problème c’est que les Etats, sont, à cause du pantouflage, des élites qui nous gouvernent dans tous les pays,  en France, c’est Sciences Po / ENA, les plus compétents sont repérés par les grands partis politiques, qui leur assurent une carrière dans laquelle on sert les intérêts du capital avec une idéologie néolibérale. Et ces gens là, au service des groupes multinationaux, affaiblissent les Etats, cela va jusqu’aux traités de libre-échange, comme le CETA, ou le TAFTA, qui a visiblement repris, si l’on en croit les quelques paroles de Bruno Le Maire qui s’est trahi et montrent qu’ils y travaillent, y compris avec Trump. Ce sont ces tribunaux d’arbitrage, où des gens nommés par des multinationales, et dont les décisions prévalent, en défaut de l’article 4-3 de la Constitution française, sur le droit national et tout ce qu’on aurait pu décider. Les peuples le voient bien. Je pense aussi à ce chouette astrophysicien, Aurélien Barreau, qui n’arrête pas de faire des tribunes avec des scientifiques. Tout ce qu’ils disent est très juste, mais ils attaquent l’Etat. Et tous omettent d’attaquer où il le faut : c’est le système économique, la manière d’organiser la production, la manière d’organiser la richesse et tout ce qui le sous-tend, tous les traités de libre-échange, l’OMC, et, pour chez nous, les traités européens. Si l’on ne remet pas cela en cause, les Etats ne peuvent rien faire. Greta Thunberg est idéal-typique. Elle est comme une enfant, au lycée, ne comprend pas bien les choses. Elle l’a dit lors de son passage à l’Assemblée Nationale (le jour de la ratification du CETA – c’est génial tant c’est caricatural.) : elle n’en sait rien, finalement, ce qu’est ce foutu CETA, et ne voit pas le rapport avec son combat pour sauver le monde. Alors, jeune fille, tu vas retourner à l’école, et on va te donner un cours d’économie pour t’expliquer que les crétins qui sont venus t’applaudir viennent de ratifier un texte qui les empêche de faire quoi que ce soit. Elle est un écran de fumée extraordinaire. Sur les questions d’écologie également, nous ne sommes pas de gauche schtroumfesque. Nous nous sommes opposés à l’arrêt des recherches sur les moteurs des générateurs nucléaires de quatrième génération. Les Etats-Unis, la Russie et la Chine continuent de travailler dessus ; c’est donc encore une perte de souveraineté. Un Etat fort, c’est un Etat stratège qui, sans être dirigiste en économie, oriente et pense les grands investissements nécessaires sur des décennies, ce que ne peut pas faire le privé qui cherche le bénéfice immédiat. Et donc, un générateur de quatrième génération fonctionnerait avec les déchets nucléaires, donc, encore mieux que ce que ne fonctionnent certains actuellement. Nous sommes pour le financement massif de grandes recherches, mais pas tel que c’est fait actuellement, de façon dévoyée, en ne laissant pas la possibilité de faire réellement, sur la fusion nucléaire. Si quelque chose peut sauver notre rapport à l’énergie et aux hydrocarbures c’est bien cela ; et on voit que la solution totalement anti-nucléaire conduit à ce qu’a fait l’Allemagne. Renoncer au nucléaire, mais, de facto, remettre en route tout un tas de centrales à charbons, et devoir acheter, y compris de l’énergie nucléaire, parce qu’ils n’en produisent pas assez. Moi, j’ai travaillé dessus. Les modèles présentés par ceux qui disent que l’on peut passer entièrement au renouvelable sont délirants en termes d’ingénierie : ça n’est pas physiquement possible.

Sortir du nucléaire d’ici 2025, 2030, paraît effectivement impossible et irréaliste. Néanmoins, et on l’a vu aujourd’hui avec le tremblement de terre (qui a fissuré un barrage, rendant possible une inondation de la centrale du Tricastin) il y a un risque qui se présente de catastrophe nucléaire. 

Centrale du Tricastin @pixabay

Sans rentrer dans les détails, la centrale du Tricastin n’est pas la même que celle de Fukushima dans la structure. Il y a des chambres de confinement qui n’existent pas dans la centrale de Fukushima. Mais, par contre, cela montre très clairement qu’il ne faut pas privatiser les barrages, ce qu’ils sont prêt à faire. Oui, il y a un risque inhérent à toute activité industrielle, et un risque inhérent au nucléaire. Prenons réellement au sérieux les conséquences des travaux du GIEC – les climatosceptiques disent que le GIEC est payé par je ne sais quelle force obscure venue du mordor, ce qui me paraît très étrange comme argumentation. Il y a des rapports comme les scientifiques sur le climat du MIT, encore plus grave que ceux du GIEC, un rapport signé par des scientifiques récemment en France qui est effrayant, qui est du GIEC au cube. Et les conséquences sont bien plus tragiques qu’une centrale nucléaire qui tournerait mal. Deux centrales nucléaires ont tourné mal dans l’histoire du nucléaire, ça a été grave, mais la gravité comparée à la gravité de quelque chose qu’on ne peut absolument pas contrôler – l’évolution d’une planète qui est dérégulée, y compris dans son atmosphère, car elle a trop de CO2, on n’a aucune idée de quoi faire. Les options sont celles-ci, ou alors l’Occident accepte de fonctionner en dictature. On a tous été élevés dans une idéologie qui conditionne d’ailleurs les interventions militaires de l’Occident. On est conditionnés dans l’idéologie selon laquelle nous défendons les droits de l’Homme et de la démocratie dans le monde. Mais soit on continue avec ce modèle économique, et dans ce cas la planète explose. Ou alors, on a une planète avec une forteresse Occident, et les autres qui vivent au Moyen-âge, ou en tout cas selon des critères qui permettent à la planète de ne pas disparaître. Or, et c’est pourquoi on insiste sur le travail sur la fusion nucléaire. Compte tenu ce problème de risque d’accident industriel dû au nucléaire – car ce sont des centrales à scission, donc à l’Uranium. S’il y a un problème, il y a une irradiation qui peut être grave. Dans une centrale à fusion, c’est de l’hydrogène, il n’y a pas de radiation. Ce sont des centrales sans aucun déchet radioactif : ce qui est produit, c’est de la vapeur ! Le seul problème avec la fusion, c’est ce qu’on fait maintenant, à savoir des armes, car une bombe à hydrogène a besoin pour être enclenchée d’une explosion atomique au préalable. Bien évidemment, on ne peut pas lancer une centrale nucléaire en faisant exploser une bombe atomique, on ne sait pas faire en civil, c’est trop chaud et on n’a aucun matériau qui permette de confiner. La seule chose qui peut confiner, ce sont des gaines magnétiques. Il faudrait maîtriser la physique magnétique. Caricaturalement, les boucliers magnétiques que l’on voit dans les films seraient la solution. C’est pourquoi nous serions pour qu’il y ait un financement massif, que l’on travaille vraiment, internationalement si certains le veulent, mais nationalement, dans ce domaine, mais également dans les autres domaines de recherche pour être une Nation forte, ce qu’a toujours été la France, une Nation d’ingénieurs. J’ai encore amené ma fille hier sur la tour Eiffel. 1889. La plus haute tour au monde, le phare le plus puissant, le génie français.

Hier on a vu les résultats en Espagne, on a vu le PS qui va garder le pouvoir avec une majorité très friable, et deux phénomènes intéressants. La poussée de Vox, et l’apparition d’Errejon au parlement national, qui s’accompagne de l’affaissement complet de Podemos. Quelles similarités pourrait-on retrouver entre l’Espagne et la France ?

Il s’est passé un événement en Espagne, voulu par Rajoy, le fait il y a deux ans de ne pas organiser de manière tranquille le référendum sur l’indépendance de la Catalogne, ce qui aurait donné en gros 25% de Catalans pour l’indépendance. La droite post-franquiste voyait bien qu’elle n’arrivait pas à maintenir une majorité. Et c’est là que je rejoins ce que dis François Cocq, et ce qu’il a dit dans votre entretien, c’est l’effondrement des capacités de représentation. On le voit en Allemagne, où ils sont obligés de faire une coalition CDU-SPD, qui elle-même n’arrive même plus à représenter suffisamment de monde, on le voit avec le Brexit, on le voit en France, et cela montre bien l’effondrement démocratique et le fait que les peuples n’en peuvent plus, et ils sont obligés de trouver des combinatoires pour pouvoir en faire encore quelques années de ce régime. Or, c’est ce que fait Rajoy en se disant qu’agir ainsi va mettre le feu aux poudres et réveiller les nationalistes. Bien joué. Politiquement, c’est ce qu’il s’est passé. J’étais en Espagne, on aurait cru halluciner. Voir des gens à Madrid défiler en chantant des chants franquistes, repris par d’autres, des drapeaux partout, on se dit : “Il y a une couille dans le potage, ça ne va pas très bien.” . Et, je pense que tant Errejon que Podemos, et là est le parallèle que je fais avec la France, c’est que cela les a flingués. Sans la Catalogne, ils auraient continué leur progression. De la même manière, l’incapacité de la gauche à se sortir de ce rapport pauvres – SOS Racisme “On aime les communautés alors que l’on est dans un Etat laïc”, les condamne à ne pas gagner les élections et à faire des scores catastrophiques. C’est une erreur stratégique, ce qu’il s’est passé le 10 Novembre. La Catalogne, c’est le 10 Novembre espagnol. Mettre le doigt là-dedans, en Espagne, c’est la mort assurée pour les partis de gauche. C’est ce qu’il s’est passé pour Podemos, et on le voit très nettement. C’est pareil pour la France. Mettre le doigt, et c’est ce qu’on fait certains partis, dans ces tambouilles communautaristes où tout le monde va s’affronter pendant des mois sur ce qu’est la laïcité, est une erreur énorme. C’est le coup qui est bien joué par la droite – entre guillemets, car ça tend malgré tout les choses socialement. J’aime bien Errejon et sa ligne, et cela a un effet sur les nôtres, sur ceux qu’on a soutenu.

Sacha Mokritzky et Charles Demange

Charles Demange

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