Écologie

Écologie : quand le concept renverse la table

L’écologie est devenue un principe structurant de la gauche : s’il fallait trouver un énième motif rationnel du renversement du capitalisme, cette fois-ci entendable pour une partie de la bourgeoisie, l’écologie l’a fait. On ne peut pas continuer à produire et consommer comme si nous vivions dans un monde sans limites. Voilà le credo écolo qui discrimine tout à fait du néolibéralisme : quel avenir pour la croissance, alors que la Terre a des ressources finies ?

Si l’on met de côté les cornucopiens (terme établi à partir de la corne d’abondance, définissant ces personnes qui pensent que la technologie et l’innovation résoudront toujours tous nos problèmes), les cyberlibertariens et les transhumanistes ; bref, tous les technophiles qui ont une philosophie si radicale de la liberté d’entreprendre qu’ils veulent se soustraire au gouvernement d’État et qu’ils ne se sentent pas concernés par les défis écologiques, la question de la poursuite effrénée de la croissance pose problème. Comment, en effet, imaginer répondre aux problèmes de la désertification et de la pollution des sols, de la dévastation des océans, de l’effondrement de la vie sur Terre, du bouleversement climatique, de l’accroissement subséquent des inégalités, des migrations croissantes liées aux famines et aux difficultés d’accès à l’eau, etc., avec une stratégie qui consiste à radicaliser son indifférence en niant tout bonnement le sujet ?

La gauche a ici une longueur d’avance. On a récemment vu apparaître dans les champs de représentation médiatiques le mot « décroissance », qui comme l’expliquent Serge Latouche et Paul Ariès, est un « mot-obus » en ce qu’il explose dans nos cerveaux en mille fragments, tellement sa discordance avec le modèle économique actuel est flagrant. C’en est même une contradiction dans les termes. En effet, l’apport le plus intéressant du terme « décroissance » est que dans toute sa violence, il expose son incompatibilité avec le système capitaliste : c’est donc un mot « irrécupérable ». Jamais nous n’entendrons dans la bouche d’un libéral parler de décroissance, comme on peut entendre parler de « sobriété » ou, mieux encore, de « transition », l’autre grand mot de l’écologie du début du XXIème siècle, largement récupéré par les gouvernements de droite aujourd’hui. D’abord popularisée par les écologistes, jugée « anxiogène » par certains (Ségolène Royale utilise ce terme lorsqu’elle est pourtant ministre de l’écologie en 2014) ou sans ambition par d’autres, l’expression « transition verte » est rapidement devenue un facteur de renouvellement du capitalisme, dont on sait depuis Marx que sa grande force est d’incorporer en son sein les contradictions qui lui sont faites. Eh bien, pas cette fois. La décroissance résiste, car la décroissance définit précisément ce qui est non-capitaliste. La difficulté qu’avait Yannick Jadot à employer le mot est d’ailleurs un bon indicateur de son positionnement « pragmatiste », cette nouvelle doctrine d’Etat censée faire le tri entre les gens responsables et les autres, de facto inaptes à diriger.

Gauche et Écologie, nouveaux synonymes

Jusqu’alors, à gauche, on avait des ressources théoriques profondes, que l’on croyait déjà suffisantes. On connaissait les critiques conceptuelles de Karl Polanyi1, qui soulignait l’absence de naturalité et d’universalité de concepts comme « l’Homo œconomicus », « le marché » ou « la compétition », souvent présentés comme évidents dans la discipline économique ; celles d’un Frédéric Lordon, qui pose le caractère essentiel des luttes au sein des faits sociaux, faisant des structures sociales, inégalitaires par nature dans un régime capitaliste, la base ontologique de sa critique, dans la tradition marxiste ; ou encore les écrits de Gilles Lipovetsky2, qui analysait le désinvestissement de la sphère publique et la perte de sens des grandes institutions collectives sociales et politiques, pointant le besoin urgent de renouveau démocratique dans notre ère post-moderne. Et naturellement, voilà qu’une autre invitée s’ajoute à la table : l’écologie, nouvelle Raison structurante de la gauche radicale.

Si l’écologie s’est à ce point infiltrée dans les discours (la nouvelle Trinité de la gauche, c’est : social, écologie, démocratie), c’est d’abord que les représentants de partis ont compris qu’elle était un vecteur d’identification partisane très fort (Emmanuel Macron en fait aussi la démonstration dans sa campagne de 2022 : son discours de Marseille et son discours d’investiture totalisent ensemble 53 fois le mot écologie), mais c’est surtout qu’ils ont saisi qu’elle était un appui considérable dans la critique du néolibéralisme économique. Ainsi, ce n’est pas que l’écologie s’est radicalisée, c’est que la gauche a commencé à la prendre vraiment au sérieux, dans ses fondements comme ses finalités. Jean-Luc Mélenchon et plus largement la NUPES en font donc, à l’orée des législatives de 2022, leur structure théorique profonde : le considérable défi écologique est devenu une source puissante de distinction politique.

Depuis quand la gauche a-t-elle pris publiquement ce sujet comme fondement de sa critique du capitalisme ? À l’échelle médiatique, il semble que ce soit cette élection qui ait accouché définitivement de cet alignement des causes, fameuse synergie des luttes. Encore en 2017, le parti insoumis n’avait pas tout à fait rompu avec le productivisme des communistes. Jean-Luc Mélenchon concédait lui-même, le 16 novembre 2021 : « j’ai connu une période où nous critiquions le capitalisme en étant aussi productiviste que lui ». Les termes en attestent : le mot « bifurcation » a remplacé en 2022 l’expression « transition écologique » de 2017 dans le programme insoumis, pointant bien le changement de système induit par une vraie politique écologique, qui n’a de sens que comme motif du renversement du capitalisme.

Cette révolution conceptuelle est pourtant récente. La sociologue Ève Chiapello disait en 2013 : « une nouvelle forme de critique – la critique écologiste – qui était très présente dans les années 1970 – mais pas au point de pouvoir réorienter le capitalisme – est aujourd’hui devenue centrale dans la récupération et la restructuration du capitalisme »3. On date aux années 2010 cette identité essentielle entre critique écologiste et critique structurelle du capitalisme ; identité qui a mis plus de temps à trouver sa place dans les discours politiques. Aujourd’hui, écologie, gauche et anti-capitalisme veulent devenir de complets synonymes.

« Une lutte ne peut pas nuire aux autres luttes »

Paul Guillibert, à cet endroit, cherche dans Terre et Capital, à « redéfinir le capitalisme à partir de son rapport aux natures qu’il transforme, à son régime écologique ». À penser donc le capitalisme comme un système intrinsèquement destructeur, qui doit être « renversé » dans son concept. Il pose alors la question : « Comment politiser le mouvement climat pour l’amener à prendre en compte la centralité de l’exploitation du travail ? Comment “écologiser” les luttes sociales pour leur faire admettre l’urgence du réchauffement climatique ? » En effet, comment ne pas radicaliser comme en 2018 la différence entre des classes populaires qui doivent payer les frais de la transition écologique et une « classe écologique » qui poursuit l’accumulation capitaliste par une transformation écologique de l’économie ? Comment organiser cette « écologisation » des luttes sociales sans accentuer le phénomène de « distinction » au sens de Bourdieu, qui apparaît dès qu’une injonction à la conversion écologique se fait violence symbolique, c’est-à-dire dès que les habitants bourgeois des grandes villes se drapent involontairement de vertu (« je ne prends plus l’avion », « j’ai arrêté de manger de la viande », « je n’achète que du Bio ») en culpabilisant rétroactivement les autres, populaires et périphériques ? « Une lutte ne peut pas nuire aux autres luttes », écrivait Frédéric Lordon4.

Ensuite, comment sortir définitivement du productivisme, tandis que nous vivons dans un monde où la décorrélation entre croissance du PIB et croissance de la consommation d’énergie, c’est-à-dire des émissions de CO2, n’est jamais advenue, et est peut-être impossible ? Pour Paul Guillibert, sortir du productivisme suppose trois grands chantiers (et pas des moindres) : « forger des modes d’organisation dans lesquels la production n’est pas indexée sur le profit ; arracher l’univers technique à sa fétichisation marchande ; produire des imaginaires de l’usage qui ne soient pas intégralement calqués sur la consommation (c’est-à-dire sur la destruction productrice d’une marchandise qui nécessite une nouvelle marchandise). » Au boulot les amis.

Pour aller plus loin :

  • Un exemple de politique publique permettant de réduire les inégalités de comportement et les effets rebond : cliquez ici
  • Pourquoi les pratiques écologiques sont encore fondamentalement inégalitaires : cliquez ici
  • Discussion avec Paul Guillibert : vers un « communisme du vivant » : cliquez ici
  • L’interview par Reconstruire de Nicolas Dufresne, co-auteur avec Alain Grandjean du livre Une monnaie écologique (Odile Jacob, 2020) : cliquez ici

 

Sources et références

  1. Par exemple dans La Grande Transformation, 1944
  2. Notamment dans L’Ère du vide, 1983
  3. Ève Chiapello, Sociologie des outils de gestion. Introduction à l’analyse sociale de l’instrumentation de gestion, Paris, La Découverte (en coll. avec P. Gilbert), 2013.
  4. Frédéric Lordon dans le Monde diplomatique, mars 2021
Douglas Benchetrit
Douglas Benchetrit est rédacteur en chef de Reconstruire. Diplômé en sciences politiques et en philosophie, c'est un militant de gauche républicaine engagé dans divers associations et mouvements politiques mettant en avant les enjeux de maillage du territoire, de démocratie, de technique et d'écologie. Il est également auteur de poésie.

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