Demain auront lieu en Tunisie les élections législatives, qui, de façon tout à fait inédite, sont organisées entre les deux tours de l’élection présidentielle, dont le calendrier a été bouleversé par la mort du président Béji Caïd Essebsi le 25 juillet. Ce sont, pour la deuxième fois depuis le printemps arabe, sept millions de tunisiens et tunisiennes qui iront demain élire leurs députés. Alors que la situation politique se polarise entre les soutiens de Nabil Karoui et Kaïs Saïed, les deux candidats victorieux au premier tour, ces législatives détermineront dans les grandes lignes la politique gouvernementale des prochaines années, la Tunisie étant une république parlementaire où le Président n’exerce finalement qu’un pouvoir de représentation.

L’élection présidentielle.

Nabil Karoui

Après un premier tour mouvementé, animé par des soupçons de corruption pesant sur plusieurs candidats et la division du camp centriste, qui s’était réuni en 2014 autour de Béji Caïd Essebsi pour contrer la montée des partis islamistes, deux candidats se retrouvent face à face. Ce duel pourrait être invalidé par l’Instance Supérieure Indépendante pour les Élections (ISIE), Nabil Karoui, incarcéré depuis le 23 août, ne pouvant mener activement campagne à égalité avec son concurrent. Ce sulfureux homme d’affaires tunisien, arrivé en seconde position de ce premier tour, sous la bannière du parti Qalb Tounes, qu’il a créé suite à une scission avec le parti présidentiel dont il était membre (il a même dirigé la communication de l’ancien chef d’Etat), a en effet été inculpé de manière préventive dans une affaire de blanchiment d’argent impliquant l’une de ses ONG en 2016. Depuis le début de la campagne, les soutiens de ce candidat, dont les doctrines libérales sont enrobées d’un discours ayant énormément recours aux affects populaires, dénoncent un procès politique orchestré par l’ancien premier ministre Youssef Chahed, lui-même candidat au premier tour, dans le but de l’affaiblir politiquement. Ils pointent du doigt un nombre important d’irrégularités dans le dossier qui pourraient laisser penser qu’il a été bâclé pour correspondre aux échéances politiques. Cependant, Nabil Karoui bénéficie d’un soutien populaire massif, grâce notamment à la chaîne de télévision, Nessma TV, qu’il possède, et qui est très prisée des classes populaires, cœur de son électorat, et à ses actions humanitaires dans les régions les plus pauvres de la Tunisie, où il fait distribuer des vivres aux familles les plus précaires.

Kaïs Saïed semble incarner une rupture avec une classe politique sclérosée.

Kaïs Saïed

Face à lui, Kaïs Saïed, surnommé Robespierre, bien que son discours soit antinomique à celui de l’incorruptible, professeur de droit respecté, connu pour son discours conservateur, qui, s’il rejette les discours partisans et s’est présenté sans appareil, est soutenu par les partis islamistes pour ses positionnements fermes quant aux réformes sociétales engagées par Béji Caïd Essebsi. Véritable pourfendeur du rapport de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe), remis au président en exercice en juin 2018 et qui préconise notamment la disparition de la peine de mort de l’arsenal juridique tunisien, ainsi que la mise en place de l’égalité entre les femmes et les hommes en matière d’héritage ou de la dépénalisation de l’homosexualité. Il s’est élevé comme l’un des porte-paroles d’une société bien plus traditionnelle aux relents d’archaïsme.  Ce positionnement lui a valu d’être qualifié “d’islamiste” par Bochra Belhaj Hmida, la députée qui présidait ladite commission, bien qu’elle se soit rétractée ensuite face aux attaques des soutiens du candidat. Pour autant, le vote Kaïs Saïed apparaît plus complexe qu’un blanc-seing donné à un discours ultraconservateur sur le plan sociétal. Il semble incarner plus globalement une rupture, par rapport à une classe politique sclérosée par le débat renvoyant face à face modernistes et conservateurs et qui a systématiquement écarté les revendications de justice sociale portées par la révolution du printemps arabe.

Symptôme de ce « dégagisme », le premier tour de cette élection présidentielle a d’ailleurs été marqué par l’impressionnant délitement du Nidaa Tounès, le parti présidentiel, fondé en 2014 sur le modèle d’une grande coalition de circonstance réunissant sous la même bannière des personnalités issues de la gauche sociale-démocrate à la droite néo-libérale, qui, si il s’est révélé être un appareil surpuissant d’accession au pouvoir, a toujours été confronté à la même question : qui, à la mort de Béji Caïd Essebsi, figure présidentielle et seul garant d’unité, pourrait incarner de la même manière le combat contre les partis islamistes et prendre le pouvoir ? Les luttes internes se sont retrouvées exposées au grand jour lorsque se sont approchées les échéances présidentielles : le fils du président en exercice, Hafedh Caïd Essebsi, qui, n’ayant comme légitimité que sa filiation, a écarté l’ancien directeur de campagne Mohsen Marzouk afin de diriger le parti. Il a d’ailleurs un temps envisagé de se présenter aux élections présidentielles, puis aux législatives dans la première circonscription de Tunis, avant de se rétracter dans un statut Facebook le 29 juillet 2019, puis a engagé il y a plusieurs mois un bras de fer politique avec le premier ministre Youssef Chahed, dont il conteste la politique et les méthodes. Ce dernier, candidat à la présidentielle, n’a donc pas obtenu l’investiture

Hafedh Caïd Hessebsi

du Nidaa Tounès, qui lui a préféré le ministre de la défense. Après cette décision et ces luttes fratricides, Hafedh Caïd Essebsi s’est exilé à l’étranger pour ce qu’il définit comme un « long voyage », craignant d’être arrêté par le pouvoir s’il était amené à rentrer en Tunisie. Certains y voient surtout une stratégie de victimisation destinée à renforcer sa crédibilité et l’image négative du premier ministre, les autorités ayant à plusieurs reprises annoncé qu’aucun mandat d’arrêt ne serait utilisé contre lui. Selon une source interne de l’administration tunisienne, que nous avons pu contacter, le fils de l’ancien président, jusqu’ici protégé par son ascendance, se sait impliqué dans une affaire de corruption, et à l’annonce de l’incarcération de Nabil Karoui, aurait choisi l’exil après avoir pris conscience de sa fragilité nouvelle relative à la mort de son père. Aussi, pas moins de sept candidats issus de ce camp centristes se sont retrouvés en lice lors de ces élections présidentielles, syndrome symptomatique de l’éclatement du parti, privé de sa figure charismatique.

Ce second tour apparaît comme une fade parodie de la situation de 2014.

Si les deux candidats sont considérés par les analystes comme « anti-systèmes » et ont été élus sur fond de dégagisme, ce second tour de cette élection présidentielle apparaît donc malgré tout comme une fade parodie, sur le fond politique, de la situation de 2014, incarnée par un clivage classique entre le candidat centriste dissimulé sous un discours tourné vers la défense des faibles et des classes populaires, et le candidat islamiste aux faux airs professoraux sympathiques teintés d’un socialisme feint. Les grands partis ayant été désavoués par un peuple qui s’est abstenu massivement, la situation politique se redessine autour de ces nouveaux pôles. Cependant, son résultat sera tout à fait symbolique, le président n’ayant en Tunisie qu’un rôle subsidiaire de représentation (Bien que Nabil Karoui ambitionne dans son programme de « restaurer la fonction présidentielle » en prévoyant notamment de présider le conseil des ministres). Ainsi, en réalité, la politique est conduite par le premier ministre, dont la désignation est conditionnée par la construction d’une majorité au parlement ; cette situation explique pourquoi Youssef Chahed n’ambitionnait pas au départ de se présenter aux élections présidentielles. Il a finalement pris la décision de se lancer dans la course, comprenant qu’il n’obtiendrait pas l’investiture de son parti et donc que ses chances d’obtenir une majorité étaient faibles, lui qui souhaitait capitaliser sur la figure politique centrale qu’il incarnait et promouvoir sa capacité à être la seule figure charismatique à même de réunir son camp centriste divisé.

 

Les élections législatives

 

C’est donc dans ce contexte que se tiennent demain les élections législatives. Ce scrutin à la proportionnelle voit s’affronter sur 27 circonscriptions plus de 1500 listes, dont plus d’un tiers sont indépendantes de tout parti politique, soit plus ou moins 15 000 candidats, se disputent les 217 sièges à pourvoir dans l’Assemblée Représentative du Peuple. Si les sondages sont interdits en période électorale, plusieurs blocs politiques se démarquent et pourraient dessiner les contours des futurs rapports de force dans le pays. Pour autant, la division des partis ainsi que le nombre inédit de forces en présence inquiète quant à la capacité de la future Assemblée à former une majorité assez stable pour gouverner le pays. Tour d’horizon.

Si les quelques partis qui forment l’essentiel de la vie politique tunisienne depuis le printemps arabe se retrouvent à nouveau en lice, de nombreux mouvements, comme le relativement populaire Aïch Tounsi (vivre à la tunisienne), jeune mouvement associatif fondé en avril 2018 par Olfa Terras, épouse d’un soutien d’Emmanuel Macron. Cette organisation, qui se revendique progressiste et hors système, s’appuie sur une dynamique dégagiste pour faire valoir son regard nouveau sur la politique tunisienne, revendiquant de n’avoir jamais participé à aucune élection et n’avoir pas d’anciens responsables politiques sur ses listes. Cette rhétorique, qui s’inscrit dans la continuité de l’émergence globale et internationale de mouvements similaires dans les dernières années, se heurte dans l’opinion aux discours mettant en évidence l’instabilité des organisations de ce type, et à l’incapacité de ceux-ci à mettre en place un fonctionnement pérenne en période non-électorale : c’est le cas par exemple de la France Insoumise ou de Podemos en Espagne ; ainsi, le projet défendu par Aïch Tounsi, s’il séduit parmi les plus jeunes, apparaît comme trop faible sur l’échiquier du rapport de force et semble incapable, une fois élu, de s’imposer dans les négociations ministérielles.

Le Front populaire a fini par disparaître quasi-intégralement
du champ politique tunisien.

Mongi Rahoui

A gauche, le front populaire, qui jusqu’ici pouvait prétendre à une certaine hégémonie sur le camp social, apparaît, à l’instar du camp centriste, ultra-divisé. En mai 2019, neuf députés avaient décidé de quitter le bloc parlementaire de la coalition de façon tonitruante, accusant Hamma Hammami, candidat malheureux en 2014 et chef de file de cette alliance fragile, d’instrumentaliser les instances de concertation pour écarter l’autre candidat à l’investiture Mongi Rahoui, proposé par le Watad. En effet, celui qui, une nouvelle fois, a été sanctionné par le vote des tunisiens au premier tour, a refusé les primaires proposées par son rival en interne. Il a ensuite réuni en conseil l’ensemble des secrétaires généraux des partis composant le front populaire, en prenant soin d’en exclure le Watad, pour obtenir l’investiture, afin d’assurer à sa candidature une légitimité discutée jusqu’alors. Cette démission collective avait abouti à la dissolution du premier groupe parlementaire et de la création d’un nouveau groupe alternatif portant malgré tout le même nom, les députés frondeurs se réclamant de la tradition historique de la coalition. C’est alors que, le 22 juillet 2019, Mongi Rahoui provoque un coup d’éclat en annonçant la création d’un Parti politique nommé Front populaire, destiné à appuyer sa candidature à l’élection présidentielle. Ainsi, les deux leaders se sont-ils retrouvés face à face sous deux labels homonymes, chacun revendiquant l’héritage du Front populaire. Par un jeu d’alliances et de compromis, Rahoui a réussi finalement à obtenir l’investiture officielle de la coalition, contraignant Hammami à se présenter sous une étiquette indépendante. Cette division a joué en défaveur des deux hommes, Rahoui l’emportant finalement de très peu sur son ancien dirigeant, obtenant 0,81% des suffrages contre 0,69% pour celui qui, en 2014, avait monopolisé 8% des voix. Ainsi, le camp socialiste sort très affaibli des élections présidentielles et ne semble pas en capacité d’obtenir une majorité franche à l’Assemblée Représentative du Peuple ; pourtant, la philosophie politique de ce qui aurait pu être la plus grande coalition socialiste au Maghreb est inspirée directement des revendications révolutionnaires du printemps arabe, et, sur papier, correspondait aux aspirations populaires de ce mouvement social inédit. Affaibli par les luttes internes et l’éclatement en microgroupes du camp social, celui-ci a fini par disparaître quasi-intégralement du champ politique tunisien, laissant la part-belle aux centristes libéraux.

Il existe peu de points de comparaisons avec les élections législatives précédentes tant la proportion de nouveaux partis, coalitions ou mouvements est importante. Renforcés par des scores acceptables à la présidentielle, des partis comme le Parti Destourien Libre, qui se revendique d’une extrême droite séculariste et ultra-laïque inspirée du bourguibisme (du nom d’Habib Bourguiba, premier président de la République), pourrait obtenir des sièges, contrairement au mouvement destourien dont il est issu, candidat infructueux aux précédentes législatives.

Si Kaïs Saïed a décidé de ne soutenir aucune liste, pour rester fidèle à la tradition anti-partisane dont il se revendique, Nabil Karoui, lui, espère qu’Au cœur de la Tunisie, son parti, occupera un maximum de circonscriptions, ce qui serait un signe tout à fait positif pour son propre sort à l’élection présidentielle. Quoiqu’il en soit, les députés nouvellement élus seront confrontés à un défi de taille : le parti qui arrivera en tête, dans un délai de deux mois à compter du début de la mandature, devra proposer à l’Assemblée Représentative du Peuple une proposition de gouvernement. Celui-ci devra recueillir 109 voix pour commencer son travail. Ainsi, il s’agira pour le parti vainqueur de composer avec les sensibilités parfois antagonistes des blocs parlementaires, ce qui, au regard de la fragmentation politique incroyable, semble quasiment impossible. S’il échoue, le Président nommera un premier ministre temporaire qui devra s’atteler à la même tâche. Ainsi, les quatre mois qui suivront l’élection de demain sont susceptibles d’être très mouvementés. Il est à prévoir, notamment, une réconciliation de circonstance de la mouvance centriste, affolée à l’idée de perdre l’exercice du pouvoir, peut-être au sein d’un nouveau label commun. Reconstruire tâchera, au terme de cette période politique, de fournir un bilan analytique de ce début de mandature.

Sacha Mokritzky.