Germaine de Staël (1766-1817) était une femme de lettre. Intellectuelle reconnue de son temps, elle s’est rendue célèbre en se montrant favorable à la révolution. Sa célébrité et ses idées sur la liberté lui valurent la haine de Napoléon Bonaparte, qui la censura avant de lui interdire de séjourner en France. Elle fut sa plus farouche opposante. Sous la plume de Richard Vacquer, elle a accordé un entretien à Reconstruire.

Nota bene : Cet entretien est fictif. L’auteur a collecté, organisé et adapté les propos de Germaine de Staël dans un souci de rester fidèle à sa pensée. Les propos de cet entretien reposent avant tout sur les ouvrages De l’Allemagne, dix années d’exil et Réflexions sur le suicide.

Depuis 200 ans, vous reposez à Coppet auprès de vos parents sans jamais accorder d’entretien à qui que ce soit. Pour quelles raisons avez-vous accepté de rompre votre silence ?

Ce n’est point pour occuper le public de moi que j’ai décidé de revenir d’outre-tombe ; les malheurs que j’ai éprouvés dans ma vie sont liés à la grande cause de l’humanité, et je crois qu’au milieu des désastres publics dont vous êtes témoins, je puis éclairer ce vaste tableau que commence à composer
votre XXIè siècle. J’aimerais vous parler de cette première année de coronavirus dont l’influence a changé le sort de tout le monde. Je m’explique : dans cette époque où la France se compare à l’Allemagne, dans cette époque qui propose de s’exiler en sa propre demeure, je pense vous être utile. Dans une époque où la jeunesse même éprouve les plus grandes difficultés de l’âme à percevoir son avenir, je ne pouvais rester sans
mot dire. Cela fait désormais 200 ans que j’ai écrit De l’Allemagne, Dix années d’Exil, ou Réflexions sur le Suicide, mais je crois que mes œuvres sont plus que jamais d’actualité. Rien n’est plus universel que l’expérience personnelle.

Vous dites que la France se compare à l’Allemagne, mais n’a-t-elle pas plutôt tendance, et surtout depuis la crise du coronavirus, à se dévaloriser devant sa voisine germanique ?

La France n’a pas su encore trouver la force pour surmonter cette crise. Elle s’est rendue par défaut de patriotisme dans l’imitation des étrangers. C’est une erreur fondamentale : il n’y a pas de pays plus médiocre que celui qui en imite un autre. La véritable force d’un pays, c’est son caractère naturel. Le caractère de l’Allemagne, le voici : la division de ce pays en diètes, funeste à sa force politique, est cependant très favorable aux essais de tout genre que peuvent tenter le génie et l’imagination. Il y a une sorte d’anarchie douce et paisible, en fait d’opinion, qui permet à chaque individu le développement entier de sa manière de voir. Ainsi a-t-elle fait figure de bonne élève lors de la première vague de la Covid-19.

Mais, pour accomplir de grandes choses, il faut une persévérance que l’événement ne saurait décourager. Les Allemands ont eu souvent le tort de se laisser convaincre par les revers. Les individus doivent se résigner à la destinée, mais jamais les nations ; car ce sont elles qui seules peuvent
commander à cette destinée : une volonté de plus, et le malheur serait dompté. Hélas, ce revers, les Allemands l’ont éprouvé pendant la seconde vague ; et ils appellent désormais à toutes les mesures les plus restrictives. Cette nouvelle manière de faire me parait réunir tout à la fois le machiavélisme français à la lourdeur allemande. Ils se sont persuadés qu’ils se sont trompés faute d’avoir autant d’esprit que les Français, et que l’esprit des Français consiste dans leurs moyens de police. Ils se sont mis à imiter un état Jacobin, et paraissent désormais parmi les mauvais élèves.

Voilà maintenant le caractère de la France ; la grande force des chefs de l’État dans ce pays est le goût prodigieux qu’on y a pour les places : la vanité les fait encore plus rechercher que le besoin d’argent. Tout ce qui distingue une personne d’une autre est particulièrement agréable aux Français ; il n’est
point de nation à qui l’égalité convienne moins. Ils l’ont proclamée pour prendre la place des anciens supérieurs : ils voulaient changer d’inégalité, mais non se résigner au seul code politique digne d’être admiré, celui qui rend toutes les personnes égales devant la loi. Les ministres, ces auxiliaires du chef de l’État dont on hésite à prononcer le nom, comme s’il était temps encore de le cacher à la postérité ; ces auxiliaires, dis-je, ne sont conduits ni par l’opinion ni même par l’intérêt, encore moins par l’honneur : mais par une peur imprévoyante, celle de perdre leur place si le chef n’est pas satisfait. Ils servent le plus fort, sans réfléchir qu’ils sont eux-mêmes la cause de cette force d’apparat devant laquelle ils se prosternent. Ils ont oublié qu’au-dessus du chef de l’État, se trouve le véritable souverain, le peuple, et que c’est à lui seul qu’il faut donner satisfaction. C’est ainsi que le gouvernement français n’a pas su prendre autre chose que des mesures toutes plus arbitraire les unes que les autres.

Vous mettez en cause l’action du gouvernement français pendant la crise sanitaire. Que déplorez-vous dans ses mesures ?

Je ne crois pas que jamais un pays ait été plus misérablement gouverné que ne l’est en ce moment la France. Comme je vous l’ai dit, le gouvernement oublie le vrai souverain. Il considère la démocratie comme une formule qui ne tire pas plus à conséquence qu’une formule de politesse à la fin d’une lettre.
Cette amnésie ne poserait pas de problème si le chef de l’Etat lui-même était éclairé de la source de son autorité. Un despote éclairé peut toujours créer l’illusion de la démocratie. Mais Macron suit, dans toutes ses nominations, à peu près la même règle, de prendre pour ainsi dire, tantôt à droite, tantôt à
gauche. Il choisit alternativement ses agents parmi les technocrates et parmi les énarques : les partis mitoyens, ceux des amis du peuple et de la liberté, lui plaisent moins, parce qu’ils sont composés de citoyens qui, en France, ont une opinion. La seule espèce des créatures humaines que Macron ne comprends pas bien, c’est celle dont les membres sont sincèrement attachés à une opinion, quelles qu’en puissent être les suites. Il considère de telles personnes comme des niais. Il aime mieux avoir à affaire à ceux qui sont attachés à des intérêts.

Au début de son mandat, je croyais qu’il s’agissait d’une erreur de jeunesse, un enivrement passager du pouvoir, dans la suite immédiate de son élection. Pourtant, après quelques scandales politiques et une crise sanitaire désastreuse, il continue à choisir dans les mêmes prototypes de personnels pour les divers emplois. La première condition d’éligibilité à un ministère étant le dévouement à son pouvoir ; la vie précédente ne compte pour rien, en bien ou en mal ; on dirait que la naissance politique de chacun de ses auxiliaires date du 7 mai 2017. Et peu importe ceux qui l’entourent, sa méthode de gouvernement est invariable. Il fait répandre comme bruit des résolutions qu’il a envie de prendre, afin d’essayer l’opinion. D’ordinaire même, il a soin d’exagérer ce qu’il projette, afin que la chose même, quand elle arrive enfin, soit un adoucissement à la crainte qui avait circulé dans le public. Macron ne s’intéresse point à l’opinion pour elle-même, il l’utilise parce qu’il veut apprendre une chose aux Français : c’est qu’il peut tout, afin qu’ils lui sachent gré du mal qu’il ne fait pas, comme à d’autres d’un bienfait. C’est là la méthode d’un tyran. Mais sa méthode ne s’arrête pas là. Quand il est en état d’irritation, il maudit les circonstances, comme un enfant bat la table contre laquelle il se heurte ; et quand il est satisfait des événements, il se les attribue tout entiers, en se complaisant dans les moyens qu’il a employé pour les diriger. Ces deux façons de voir sont également erronées. Ce sont les manières d’un tyran puéril.

Vous parlez là d’un homme en particulier aux commandes d’un système général, mais, je vous le redemande, que reprochez-vous plus précisément au gouvernement, ou au chef de l’Etat, dans cette crise sanitaire ?

La crise une fois déclarée, l’égard pour la liberté individuelle ne dura pas longtemps, et bientôt après les habitants de Wuhan, les Français et Françaises furent confinés sans aucune forme de procès. Le gouvernement n’a eu, je crois, qu’à parler de la mort ; toutes ses idées viennent d’elle, ou s’y
rapportent : la mort apparaît au public comme le monarque souverain de cette guerre. On commence alors à mettre en œuvre le système qui doit se manifester quand la mort guide toutes les pensées, on fait une prison de sa demeure, en arrachant toutes les jouissances de la vie et de l’amitié. On ne gère point les circonstances mais sa peur. Ainsi la cruelle peur se change en un sentiment très doux de sécurité et de reconnaissance. Et la terreur qui fait le fond du tableau, empêche que le grotesque du premier plan ne soit ridiculisé comme il aurait dû l’être.

N’exagérez-vous pas en qualifiant la mesure de confinement de grotesque ? Quoi de plus normal que de chercher à se prémunir de la mort ? 

Doit-on tout sacrifier pour s’y dérober ? Non, ce faisant nous sommes des poltrons, ce faisant nous nous retirons dans une forteresse, parce que nous ne nous sentons pas le courage de nous battre en plaine. Ce faisant, nous choisissons le lieu de notre mort, certainement pas sa date. Je vous accorde cependant un avantage à l’isolement. Quand nous sommes malades et qu’un ami le devient après nous, le remord d’avoir fait porter sur lui la contagion ne se présente pas. Ni celui de porter sa mort sur la conscience s’il venait à mourir. Porter avec soi la contagion du malheur, ne pas oser se rapprocher de ceux qu’on aime, craindre de leur parler, de les embrasser, être l’objet tour-à-tour, ou des preuves d’affection qui font trembler pour ceux qui vous les donnent ou de celles que l’on donne, c’est une situation à laquelle il faut se soustraire, si l’on veut encore vivre. D’où le sentiment de reconnaissance que l’on peut éprouver d’abord envers le gouvernement qui permet de s’y soustraire.

Vous êtes donc d’accord avec les Français pour saluer les mesures strictes que le gouvernement a instauré pendant la crise sanitaire. Non ?

Tout repose donc, disais-je avant que vous ne me coupiez, à ce qu’il m’a paru, sur la puissante idée de la mort. Les institutions et les amusements de la société sont destinés dans le monde à tourner notre pensée uniquement vers la vie ; mais ces institutions ont supprimé l’amusement pour tourner notre pensée uniquement vers la mort. De leur devoir de cohésion sociale, elles ont fait un devoir de désagrégation.

Croyant donc échapper à la mort et pour soi et pour les autres, on échange la contagion du malheur contre le malheur de la solitude, et on s’y morfond.

Et cette mise à distance sociale, sans savoir même si l’on est coupable de contagion, ce n’est pas seulement se tenir à distance d’autrui, c’est aussi tenir autrui à distance. Ce n’est rien de moins qu’une condamnation à l’exil, une condamnation à la mort. On s’étonnera peut-être que je compare l’exil à la
mort ; mais de grands personnages de l’Antiquité et des temps modernes ont succombé à cette peine. On rencontre plus de braves contre l’échafaud que contre la perte de la société. Dans tous les codes de lois, le bannissement perpétuel est considéré comme une des peines les plus sévères ; et le caprice d’un homme inflige en France, ce que des juges consciencieux n’imposent qu’à regret aux criminels. Bien sûr, cette rupture sociale ne possède aucun caractère perpétuel, mais qui sera ici-bas capable d’indiquer une date déterminée, qui soit un jour de libération pour tous ? Il y a dans toute durée indéterminée, l’espoir ou la peur, selon les circonstances, d’une durée longue, pour ainsi dire interminable.

Germaine de Staël.

Croyant donc échapper à la mort et pour soi et pour les autres, on échange la contagion du malheur contre le malheur de la solitude, et on s’y morfond. Car la maladie et la douleur morale sont une et même chose dans leur action ; la maladie est une peine aussi bien qu’une souffrance ; mais la douleur physique fait d’ordinaire périr par le corps, tandis que les douleurs morales font périr par l’âme. On croirait en effet quand on est coupé de l’animation sociale, que la vie a pour but de renoncer à la vie. Mais ce qui m’étonne et m’attriste en même temps, c’est de voir des enfants élevés avec cette rigueur ; leurs pauvres menottes hydro-alcoolisés après chaque geste, leurs jeunes visages déjà masqués à chaque conversation, cette habitude mortifère de distance dont ils sont marqués avant de connaitre la vie, avant de l’avoir abdiquée volontairement, tout me révolte contre les parents qui les placent là.

Il y a beaucoup d’exemples de cette manière de penser, mais il y en a peu de l’impudence qui porte à la dire. J’éprouve une douleur mortelle en voyant cette situation peser sur vos enfants, à peine entrés dans la vie. On doit se sentir très ferme dans sa propre conduite, quand elle est fondée sur une conviction sincère ; mais, dès que ceux qui sont en incapacité de décider leur propre sort souffrent de nos convictions, il est presque impossible de ne pas se faire de reproches.

Que voulez-vous que les parents fassent ? Ils sont bien obligés de faire quelque chose, surtout que le gouvernement a fait de ces mesures force de loi.

Il ne s’agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense. Quand les Français ont peur, ils sont excusables, car sous l’empire de la maladie, il s’agit au mieux dans les choix que laissent le gouvernement, ou du confinement et de la distanciation sociale, ou de la mort. Je n’attends pas que vous soyez immédiatement convaincus. Les opinions qui diffèrent de l’esprit dominant, quel qu’il soit, scandalisent toujours. L’étude et l’examen peuvent seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est impossible d’acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver même celles qu’on a : car on se soumet à de certaines idées reçues, non comme à des vérités, mais comme au pouvoir ; et c’est ainsi que la raison humaine s’habitue à la servitude, dans le champ même de la philosophie et de la politique.

Je pense que cette triste dégradation de la personne est un grand sujet de réflexion ; et qu’il en coûte excessivement de voir la figure humaine ainsi masquée, devenue un objet de répugnance et d’horreur.

De mon vivant, je n’ai jamais rompu avec les grandes idées, même quand le nombre était silencieux, et je ne les proclame pas moins dans la mort si cela est nécessaire. Quant à vous qui, comme moi, pensez autrement, tant d’honnêtes gens vous blâment, qu’il n’est pas possible de vous appuyer assez ferme sur votre propre manière de voir. Non, Macron n’a rien fait de précisément coupable ; beaucoup de gens assurent même qu’il préserve la France de l’anarchie ou du chaos. Mais quand le chef de l’État propose de survivre coûte que coûte, il se trompe. Il faut vivre vaille que vaille. Par ailleurs, de tous les recueils, le plus bizarre, c’est celui des proclamations de cet homme ; c’est une encyclopédie de tout ce qui peut se dire de contradictoire dans le monde ; et si le chaos était chargé d’endoctriner le monde, Macron en serait le sergent recruteur. Je pense également qu’il y a deux routes à prendre en toutes choses : retrancher ce qui est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. La vaccine répond à ses deux possibilités pour ce qui est physique. Mais tant qu’elle ne peut-être inoculée à tous ceux qui le désirent, le rôle des institutions est de donner la force morale de surmonter la peur, à défaut de pouvoir la retrancher. Chaque personne citoyenne doit pouvoir dire comme un Français très connu : « Je tremble des dangers auquel mon courage va m’exposer ».

Pensez-vous sincèrement qu’il faut reprendre le cours normal de l’existence quoi qu’il arrive ?

On n’a pas l’idée, quand le travail où la routine au moins garantit les particuliers de l’injustice, de l’état où jette l’exécution subite de certains actes arbitraire. J’ai une pensée émue pour ceux qui sont en chômage contraint, et un vif sentiment pour les étudiants. On souffre de mille manières, on souffre par des sentiments divers, opposés, contradictoires ; et nul n’a le droit de contester à qui que ce soit sa douleur. Le moindre sentiment de douleur peut révolter l’âme, s’il ne tend pas à la perfectionner ; car il y a plus d’injustice dans un léger mal, s’il est inutile, que dans la plus grande peine, si elle tend vers un noble but. Quand le gouvernement ne conserve dans la société que les emplois utiles, il déclare à tous ceux qui sont dans un autre emploi qu’ils sont inutiles ; c’est leur offrir comme seul horizon de dévouement, la mort sociale. Et c’est une très grande erreur d’avoir clos tous les lieux d’amusement et de culture. Car c’est précisément le besoin des jouissances
animées qui conduit le plus souvent au désespoir, il rend la résignation bien difficile, sans eux on ne peut supporter les vicissitudes de l’existence. C’est une peine double, pour ceux qui tiennent ces établissements, et pour ceux qui en jouissent. Cependant la jouissance n’est pas tout. Les Français ont plus besoin qu’aucun autre peuple d’un certain degré de liberté de réunion ; il faut qu’ils pensent et qu’ils sentent en commun ; l’électricité de l’émotion de leurs voisins leur est nécessaire pour en éprouver à leur tour ; leur enthousiasme et leurs facultés ne se développent point d’une manière isolée. L’ennui véritable, celui des esprits actifs, c’est l’absence d’interaction avec tout ce qui nous entoure, combinée avec des facultés qui rendent cette interaction nécessaire : c’est la soif sans la possibilité de se désaltérer. Tantale est une assez juste image de l’âme dans cet état. L’interaction rend de la saveur à l’existence, et le partage culturel a tout à la fois l’originalité des objets particuliers et la grandeur des idées universelles. Elles nous maintiennent en rapport avec la vie. En effet, nos désirs sont momentanés, mais nos facultés sont permanentes et leurs besoins ne cessent jamais : il se peut donc que la conquête du monde fut nécessaire à Alexandre, comme la conquête d’un amphithéâtre est nécessaire à un étudiant, comme la conquête des ventres est nécessaire à un cuisinier, comme la conquête du public est nécessaire à un comédien. Il y a un avenir dans toute occupation, et c’est d’un avenir en rapport avec ses talents dont l’homme a sans cesse besoin. Les facultés nous dévorent, quand elles n’ont point d’action au dehors de nous, et le travail en société exerce et dirige ces facultés. Malgré cela, certains s’étonnent de voir de l’agitation chez les étudiants, chez les artistes, ou encore chez les restaurateurs. Ils la prennent pour de la pédanterie, tandis qu’il y a dans ce mouvement non seulement une ressource contre la monotonie mais surtout une ressource contre l’érosion des facultés.

Il y a la volonté de dire oui à l’avenir. Il me semble qu’un sentiment élevé sans être hostile inspire ce mouvement, et qu’on y trouvera un langage qu’on ne parle plus. Celui de la vie. Ceux qui souffrent s’examinent eux-mêmes, et cherchent, comme un malade qui se retourne de douleur dans un lit, quelle est la position la moins pénible qu’ils puissent se procurer. Et la position la moins pénible qu’ils ont trouvé est celle qui se place dans l’avenir. Le gouvernement s’étonne moins : il fait une déclaration devant la souffrance des citoyens, mais il continue bientôt sa route, car depuis longtemps il est accoutumé à voir souffrir sans agir. Dans son inaction, il renouvelle le supplice de Mezence par l’union d’une âme détruite et d’un corps encore vivant, ennemis inséparables ? Et que signifie ce triste avant-coureur que seul un tyran peut ordonner ?

Si ce n’est l’ordre d’exister sans bonheur et d’abdiquer chaque jour, fleur après fleur, la couronne de la vie. L’excès de malheur fait naitre la pensée du suicide, cette question ne saurait être trop approfondie ; car elle tient à toute l’organisation sociale de l’homme. Toutefois, le chef de l’état a raison de s’amuser de toutes les manières aux dépends de ses concitoyens qui le souffrent. L’homme n’est arrêté dans la mauvaise route où il s’engage que par l’obstacle ou par le remords : personne de lui a présenté l’un, et il s’est très facilement affranchi de l’autre.

Le règne de Macron a commencé sous les auspices de Jupiter comme il se terminera sous ceux de Pluton.

Vous en voulez décidément au président. Je vous sens très tendue chaque fois que vous parlez de lui. Changeons donc de sujet pour aborder un thème plus pacifique, et qui vous tient à cœur : l’Europe. La fervente européenne que vous êtes doit se réjouir de la réalisation de l’Union européenne ?

Au contraire. C’est un grand mot que l’Europe. En quoi consiste-t-elle aujourd’hui ? L’Union européenne a pour but premier de fournir un marché commun, en réglant le commerce dans tous les pays qui la compose. Elle n’est pas différente de l’Europe napoléonienne. On peut dire en vérité, que
le principal but de la guerre de la France et de l’Europe contre la Russie,c’était pour que la maison Bonaparte et Cie régla le commerce des marchandises. Rien n’a changé de ce point de vue. Quant à la réalisation d’une Europe politique telle qu’elle est souhaitée par certains défenseurs de l’Union européenne, c’est la promesse d’une catastrophe. Le plus grand fléau dont l’espèce humaine puisse être menacée, et la cause assurée de la guerre éternelle, c’est la monarchie universelle. Contre le malheur d’être anéanti comme nations et méprisés comme peuples, c’est pourtant l’ordre de marche qu’ont adopté les états européens.

Les malheurs de l’Europe sont causés depuis toujours par une seule idée, se fondre en un gouvernement unique.

L’Union européenne voudrait séduire les européens à la force du temps et à la ruse, et désigner tout le reste sous le nom de bêtise ou de folie. De mon temps comme du vôtre, les Anglais l’irritent, parce qu’ils ont trouvé moyen d’avoir du succès avec de l’honnêteté, chose que l’Union européenne voudrait faire regarder comme impossible. Ce point lumineux du monde a offusqué ses yeux dès la première lueur de son souverainisme ; et ne pouvant atteindre l’Angleterre par les armes, elle n’a cessé de diriger contre elle toute l’artillerie de ses sophismes. L’Union européenne a tourné autour de la figure de Boris Johnson, comme autour des principes de la liberté anglaise, sans pouvoir ni les atteindre, ni les tolérer. Aussi bassement que l’on s’amusait de mon temps à dire que les Anglais avaient jeté des balles de coton du Levant sur les côtes de la Normandie, pour donner la peste à la France, de votre temps, dès la rupture consommée avec l’Union européenne, l’on n’hésitait plus à proclamer la dangerosité du variant Anglais de la Covid-19 ; alors qu’un an plus tôt on avait pris dans nos contrées toutes les précautions pour que le virus ne fut pas nommé Chinois. Je crois qu’il y a des principes communs à tous les pays d’Europe, ce sont ceux qui assurent les droits civils et politiques de peuples libres ; mais que ce soit une monarchie comme l’Angleterre, une république fédérale comme l’Allemagne ou les vingt-six cantons suisses, qu’importe ? Et faut-il réduire l’Europe à une idée, comme le peuple romain à une seule tête, afin de pouvoir commander et changer
tout en un jour ? Est-il Européen celui qui veut se servir de l’Europe pour faire disparaitre une seule nation européenne et avec elle un peuple entier ?
Ils ont tort ceux qui veulent une Europe souveraine au-dessus de la souveraineté nationale, car tout vaut mieux que de perdre le nom de nation ; car les malheurs de l’Europe sont causés depuis toujours par une seule idée, se fondre en un gouvernement unique.

Nous aurions peut-être dû continuer sur Macron… Le temps a déjà beaucoup passé, un mot de conclusion ?

Les événements de ce monde, quelques importants qu’ils nous paraissent, sont quelques fois mus par les plus petits ressorts, et le hasard en réclame sa forte part. Mais il n’y a ni petitesse ni hasard dans un sentiment généreux : soit qu’il nous ait fait donner notre vie, ou qu’il n’ait exigé que le sacrifice d’un jour : soit qu’il ait valu la couronne ou qu’ilse perde dans l’oubli : soit qu’il ait inspiré des chefs-d’œuvre ou conseillé d’obscurs bienfaits ; qu’importe. C’est un sentiment généreux : et c’est à ce seul titre que les hommes doivent admirer les actions d’un homme. C’est à ce seul titre que l’engagement compte.

Richard Vacquer
Président de République VI.

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