Depuis le début de la campagne en vue des élections européennes, la campagne pour l’Union Européenne est menée tambour battant, à grand renfort d’infantilisation, à coup d’Eurolapins et de Captain Europa. Les citoyens européens sont entretenus dans l’idée qu’ils ne seraient que de fragiles fétus de paille livrés aux appétits voraces d’un grand méchant loup, russe ou populiste. L’Union européenne bascule dans une sorte de paranoïa d’autant plus préoccupante, qu’elle semble croître à mesure que l’Union elle-même échoue à résoudre ses propres contradictions. 

 

« Il était une fois le pays des Eurolapins (…). A l’Est, Vladimir le loup lorgnait avec gourmandise sur leur territoire. Un peu plus loin encore, Ping le loup les regardait en se léchant les babines, pensant à toutes les bonnes affaires qu’il pourrait faire sur leur dos (…) »

Vous ne rêvez pas : l’Union européenne est en train de réveiller l’enfant qui sommeille en chacun de nous. Enfin, soyons précis : ce n’est pas l’UE elle-même qui a réalisé cette série de petites vidéos au graphisme rudimentaire, visant à nous inciter à voter aux élections de mars prochain. C’est la sympathique association Pulse of Europe, fondée en Allemagne en 2016 par un professeur de droit, afin de promouvoir « une identité pan-européenne ». C’est avec un sens particulièrement aiguisé de l’à-propos que le Parlement européen lui a donc remis, en 2017, le Prix du citoyen européen. Naturellement, toute réflexion sur le sentiment de vase-clos que pourraient éventuellement donner ces pratiques de promotion/gratification entre amis, relèverait du populisme le plus abscons.

 

Choisir sa case : enfant naïf ou populiste nauséabond ?

Car si Pulse of Europe ne représente pas juridiquement l’UE, les électeurs européens ont en revanche eu droit, depuis deux semaines, à l’irruption de deux super-héros directement bricolés par la Commission européenne, d’un style original : Captain Europe et sa compagne. Vêtus tous deux de costumes moulants qui pourraient faire passer les tenues les plus osées de Rihanna pour des robes de bure, ces deux personnages ont une mission : faire de la pédagogie.

Car l’électeur européen, qu’on se le dise, est un enfant. Il faut l’éduquer, lui expliquer. S’il ne veut pas comprendre en quoi l’Union européenne est son avenir, mais également celui de son pays, de ses enfants, il est inutile d’engager un débat politique rationnel avec lui, argument contre argument. Non, ce qu’il faut, c’est se placer sur son terrain : celui de la bêtise et de la naïveté enfantine. Car qui, sinon un enfant ou un simple d’esprit, pourrait, de bonne foi, ne pas adhérer au projet européen actuel ? Tel est le message que nous envoient ces surprenantes productions.

En réalité, pour toute personne osant remettre rationnellement en cause le projet européen, osant souligner ses impasses, ses lacunes béantes, ses limites politiques qui sont autant d’éléphants dans la pièce du fédéralisme européen le plus béat, il n’existe que deux cases, qui sont autant de prisons intellectuelles et politiques. La première est bien connue : c’est celle du populisme, sinon du complotisme. Les deux termes sont devenus tellement voisins dans le lexique progressiste contemporain, qu’on pourrait même parler de populo-complotisme.

La seconde, plus récente, n’est guère plus réjouissante : c’est celle de l’infantilisme. Si vous ne parlez pas ce langage progressiste, foncièrement internationaliste, au mépris parfois des réalités politiques les plus élémentaires (exemple : les Allemands auront-ils envie, un jour, de financer l’assurance-chômage des Grecs ?), c’est donc soit par mauvaise volonté nauséabonde, éventuellement due à une toxique influence étrangère, soit par défaut de matière grise. Là où cette infantilisation de l’électeur n’est guère réjouissante, au fond, c’est qu’elle ressemble furieusement à une manière soft de le psychiatriser, et de transformer son désaccord en pathologie. Certes, aujourd’hui, cette pathologie n’est qu’un manque de maturité, justifiant qu’on lui parle comme à un enfant. Mais demain, ne sera-t-elle pas purement et simplement considérée comme le symptôme réel d’une grave maladie mentale ? Rêvons un peu.

 

La méfiance permanente des élites face au processus démocratique

Le président Macron, dans sa « Lettre aux Européens » d’il y a quelques jours, va bien plus loin que nos chers Eurolapins. Son idée ? Créer une « Agence européenne de protection des démocraties », qui « fournira des experts européens à chaque Etat membre pour protéger son processus électoral contre les cyberattaques et les manipulations ». Ce n’est qu’un début : le président français souhaite également « bannir d’internet, par des règles européennes, tous les discours de haine et de violence ». Passons sur l’irréalisme absolu du projet, qui est une constante des propositions d’Emmanuel Macron dans le domaine européen, à côté de la taxe GAFA, du budget européen, du Buy European Act… La liste est interminable, mais ce n’est pas notre sujet.

« Vous ne rêvez pas : le président français propose, de son propre chef, que les scrutins européens nationaux soient contrôlés par des « experts européens » non élus »

Imaginons donc à quoi pourrait ressembler, demain, une telle agence : une sorte de super CSA européen des élections, constitué de membres non élus, naturellement, mais plus probablement codésignés par le Conseil et par la Commission. Ces experts seraient donc envoyés dans chaque Etat membre pour surveiller le bon déroulement des opérations électorales (campagne et scrutin). C’est à peu près ce que fait la communauté internationale quand ont lieu des élections au Venezuela ou en République démocratique du Congo : en somme, une belle marque de confiance des institutions européennes dans la capacité des Etats membres à assurer eux-mêmes la tenue d’élections indépendantes… Sur leur propre sol.

Vous ne rêvez pas : le président français propose, de son propre chef, que les scrutins européens nationaux soient contrôlés par des « experts européens » non élus. Et après ? Que faire si, par malheur, l’Agence européenne de protection des démocraties venait à conclure à une ingérence russe ayant faussé le résultat d’une élection ayant porté, par exemple, Jean-Luc Mélenchon au pouvoir ? On frémit.

Bien sûr, ce scénario reste hautement improbable, pour la bonne et simple raison que personne, en-dehors d’Emmanuel Macron, ne souhaite sérieusement la création d’une telle agence. Mais cette proposition est éloquente quant à ce qu’elle dit du niveau de méfiance, sinon de haine, des élites contemporaines vis-à-vis des processus démocratiques, qu’il s’agisse des manifestations ou des élections dont les motivations ou les résultats n’ont pas l’heur de leur plaire.

 

Les dessous de la paranoïaque chasse au complotisme

Souvenez-vous : comme le relève cette semaine le Canard enchaîné, nous avons déjà eu le bonheur de connaître des « associations », naturellement bienveillantes et soucieuses du bien commun, un peu promptes à prendre leurs désirs d’ingérence pour des réalités politiques. Ainsi de l’ONG belge EU DisinfoLab qui, à l’été 2018, nous expliquait sans rire que l’affaire Benalla était une manipulation russe. Tout cela, bien sûr, est pavé de bonnes intentions : sur son site, l’ONG explique œuvrer à « un renforcement du projet européen, en utilisant des outils technologiques innovants pour lutter contre la désinformation ».

« Tout ceci serait donc imputable, naturellement, à un complot russe visant à déstabiliser le pouvoir »

Or, au mois d’août dernier, Benjamin Griveaux n’avait pas hésité à reprendre lui-même les résultats d’une « étude » de cette ONG (rapidement oubliée par la suite du fait de lacunes méthodologiques et de biais manifestes, auxquels s’ajoutait le fichage illégal d’un nombre massif d’utilisateurs de Twitter), l’utilisant comme argument pour affirmer que près de la moitié des tweets émis au début de l’affaire Benalla avaient été publiés par des comptes basés en Russie. On connaît les développements de cette affaire depuis lors : le coffre-fort de Benalla disparu avant la perquisition des policiers, sans que la moindre enquête ne soit diligentée à ce sujet ; l’utilisation répétée de son passeport diplomatique par M. Benalla, révélée par Mediapart ; les contrats signés par le même Benalla avec de sulfureux oligarques russes, là aussi soulevée par Mediapart. Tout ceci serait donc imputable, naturellement, à un complot russe visant à déstabiliser le pouvoir. A posteriori, une telle appréciation porte, pour le moins, à sourire.

 

Le fantasme d’une ingérence étrangère permanente

Où l’on constate à quel point le recours au complotisme et au fantasme d’une ingérence étrangère permanente est lui-même devenu, au fil du temps, une illustration supplémentaire…. de ce même complotisme qu’il prétend dénoncer. Car il faudrait veiller à ne pas se contenter de relever systématiquement l’ingérence qui nous dérange (celle de nos adversaires). Qui pourrait aujourd’hui douter du fait que la Russie, les Etats-Unis, la Chine, la France, l’Allemagne, et tout ce que ce monde compte de grandes puissances, se livrent à des manœuvres visant à espionner et influencer les comportements d’autres pays, qu’il s’agisse d’adversaires ou d’alliés ? Le scandale des écoutes de la NSA en 2013, mais aussi les récents développements de l’affaire judiciaire opposant la Chine et les Etats-Unis au sujet de Huawei, tout comme la récente intervention polémique de la France au Tchad : chaque jour nous livre son flot d’évènements attestant de pratiques étatiques récurrentes, souvent menées aux frontières de la légalité internationale.

S’indigner, en soi, de l’existence même de telles pratiques, relève au mieux de l’angélisme ; mais choisir de ne s’indigner que de celles auxquelles se livrent des rivaux politiques, que l’on pointerait comme étant les auteurs exclusifs de tels agissements, s’apparente à du cynisme aggravé.

 

Paranoïaque…Et malhonnête

Et nous voilà revenus à nos Eurolapins. En infantilisant ses citoyens, et en les entretenant dans l’idée selon laquelle ils ne seraient que de fragiles fétus de paille livrés aux appétits voraces d’un monde décidément très méchant, leur rend-on service ? A force d’être incapables de résoudre ses propres contradictions, l’Union européenne est en train de basculer, et avec elle notre président, dans une sorte de paranoïa d’autant plus préoccupante qu’elle semble empreinte de mauvaise foi.

« Les impasses européennes d’aujourd’hui (fiscales, budgétaires, industrielles) n’ont pas attendu la moindre ingérence extérieure pour miner l’Union européenne »

Car les impasses européennes d’aujourd’hui (fiscales, budgétaires, industrielles) n’ont pas attendu la moindre ingérence extérieure pour miner l’Union européenne. Ce ne sont pas Poutine, Xi et Trump qui ont décidé de mener depuis des décennies ces politiques industrielles, économiques, monétaires, sociales ou de concurrence absurdes, dont la naïveté le dispute à l’incompétence. Ce ne sont pas eux qui ont fait de l’Union européenne ce désormais célèbre idiot du village global. Ce sont nos gouvernants, nationaux et européens. Et finalement, comme de vulgaires populistes rendant systématiquement Bruxelles responsable de leurs erreurs de politique intérieure, ces mêmes gouvernants, au premier rang desquels notre président, trouvent soudainement bien commode, aujourd’hui, d’utiliser l’argument d’un hypothétique « parti de l’étranger », sournois et omnipotent, pour expliquer les échecs et surtout, le désamour profond que suscite le projet européen dans un nombre croissants d’Etats membres. Mais il est peu probable que Captain Europe et les Eurolapins soient à la hauteur de la tâche qui leur est donnée : rendre démocratique et fédérateur un projet qui l’est de moins en moins.

 

Article réalisé par Ambroise de Rancourt.

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