Fabien Olicard est mentaliste. Sur sa chaîne YouTube, qui compte plus d’1,3 millions d’abonnés, il multiplie les concepts de vulgarisation et de divertissement. Après le succès de ses deux premiers ouvrages, sur les secrets du cerveau humain, il publie en 2019 un essai, Votre temps est infini (Editions First). Pour Reconstruire, il revient sur son rapport au temps et développe ce concept complexe.

Bonjour Fabien Olicard. Vous êtes quelqu’un d’hyper-productif. En trois ans, vous avez sorti trois livres, un jeu de société, une chasse aux trésors, écrit, monté et produit votre seul-en-scène, et réalisé des dizaines de vidéos pour votre chaîne. Votre temps est-il infini ?

Du coup, oui, mon temps est infini de base, mais les journées sont finies car elles ont une nomenclature imposée par la rotation du soleil, qui est de vingt-quatre heures. Mais ne se fixer que là-dessus, c’est déjà se limiter énormément sur son rapport au temps.

Mais au fait, le temps, pour vous, c’est quoi ?

Le temps est associé à de l’énergie. C’est simplement de l’astrophysique : le temps réel est associé à l’énergie, les deux sont apparus au moment du big-bang, donc à chaque fois que l’on « perd son temps » ou que l’on utilise mal son temps, on utilise mal son énergie et on en perd. Pour moi, le temps, c’est ça. Soit bien se servir de son énergie personnelle (mentale, physique, etc.), soit mal s’en servir et la perdre, et c’est là que ça commence à m’intéresser. Est-ce que faire une pause, c’est perdre son temps ? Je pense que non. A partir du moment où c’est fait consciemment, que l’on se dit « Ok, je prends le temps de prendre une pause d’une heure, deux heures, une journée, une semaine ». C’est vraiment le rapport au temps qui m’intéresse : savoir où va mon énergie, et où j’ai décidé de l’orienter.

Votre temps est infini, Editions First.

Et vous, quel est votre rapport au temps ?

C’est génial, je me dis que mon énergie n’est pas infinie car on a une durée de vie, on est préprogrammés pour être périmés et décéder. Le jour où j’ai compris ça, j’ai compris pas mal de choses. Aujourd’hui, j’ai 37 ans, je sais qu’il me reste environ 38 ans à vivre. On célèbre toujours les anniversaires et le passé d’une personne, mais on se voile complètement la face sur le futur qui reste. Cela peut paraître morbide de dire ça, alors que je trouve que c’est essentiel pour se dire « Je n’ai pas le temps de pouvoir le gâcher, ce temps-là, de pouvoir faire des choses ou ne pas les faire sans m’en rendre compte. » Mon rapport au temps, c’est faire tout ce que j’ai envie de faire. C’est aussi simple que ça. Cela peut être créer des projets, puisque je suis dans la créativité, donc j’ai forcément une sorte de boulimie, j’aimerais réaliser toutes les idées que j’ai en tête. Et à côté de ça, tout ce que j’ai envie de faire pour le personnel, jouer à la console, ne rien faire… il faut aussi que je prenne le temps de faire ça. Donc j’essaie de prendre le temps dans tous les secteurs qui me plaisent. Je ne subis pas le temps, je n’ai pas peur des années qui passent, j’ai plus peur de me réveiller un jour en me disant « Merde, c’est la fin de ma vie ». En fait, le temps passe vite. Enfin, ce n’est pas qu’il passe vite : c’est qu’il est inexorable, et de m’en rendre compte trop tard. J’ai eu la chance de m’en rendre compte assez tôt.

« Les mantras sont des buts ultimes qui résonnent autant intellectuellement qu’émotionnellement. »

Dans votre ouvrage, vous évoquez le concept de mantra. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le mot mantra existe beaucoup dans la méditation, j’ai emprunté ce terme, mais c’est un truc que j’ai mis en place parce que j’avais du mal à prendre des décisions rapidement. J’avais toujours peur de ne pas prendre les bonnes décisions, dans le sens où j’allais peut-être perdre ce fameux temps, et mettre mon énergie où il ne le fallait pas. Alors un jour, je me suis dit que je devais trouver ce qu’étaient mes buts dans la vie. On parle toujours des « gros buts » : « Mon but c’est de faire l’Olympia, mon but c’est de faire ceci », et assez rapidement j’ai compris que c’était une erreur de se dire ça. Ce sont des goals, mais ce n’est pas un but de vie, c’est une échéance que l’on aimerait avoir. Pour moi, les mantras sont des buts ultimes qui résonnent autant intellectuellement qu’émotionnellement. Et après une recherche, que j’expliquerai juste après, il s’est avéré que les miens étaient « autonomie » et « liberté ».

A chaque choix qui se présente à moi, je me dis « Est-ce que je vais être plus libre ? Est-ce que je vais être plus autonome ? ». Et si la réponse est non pour l’un des deux, c’est que ce n’est pas la bonne direction. Même si je peux en avoir l’impression. On peut me proposer un projet qui a l’air hyper séduisant, et si cela ne me rend pas libre et autonome, je me dis « C’est peut-être bon pour l’ego, pour la satisfaction, pour la carrière, ou pour le fun, mais cela me rend moins libre ou moins autonome donc ça n’est pas fait pour moi puisque ce sont ces choses-là qui me rendent heureux. » Ce sont des mots très simples qui représentent des concepts très précis et dont tu es certain que ça te rendra heureux.

Comment faire pour trouver ces mantras ? Je n’ai pas trouvé de méthode plus simple que de prendre une feuille et un papier pour lister tout ce que tu veux dans ta vie. Cela peut être « Je veux gagner 2000 euros par mois, je veux une nouvelle voiture… », des choses aussi primaires que cela, voire aussi mercantiles. Une fois que tu as tout noté, il faut chercher à trouver des concepts qui réunissent plusieurs de ces choses, pour affiner cette liste. Si nous gardons ces exemples : tu veux gagner plus d’argent, donc tu vires cinq lignes grâce à celle-ci. Ta liste devient de moins en moins épaisse, et il faut continuer à affiner cette liste jusqu’à n’avoir que deux ou trois mots. L’idéal, pour moi, c’est deux mots. Trois mots, c’est rare que l’on ne puisse pas affiner encore. Ce processus peut prendre une journée, une semaine, dix jours de faire ça, mais c’est une vraie introspection assez géniale. Au bout d’un moment, pour reprendre cet exemple de l’argent, il y a de fortes chances que ça aille après vers le confort, ou vers l’autonomie, ou vers la liberté. Si c’est « Je veux voir mes amis, je veux une grande carrière artistique », il y a de fortes chances que ça aille vers le mot amour tout simplement. Cela permet de comprendre pourquoi on veut les choses, quelle est l’essence de nos souhaits. Un peu comme les huiles essentielles : ils pressent des centaines de kilos de feuilles pour avoir quelques gouttes ; c’est un peu l’idée ici. Presser des centaines de buts différents que l’on croit avoir pour trouver l’essence qui se cache derrière. Une fois que tu as ce mantra, c’est un peu comme une boussole. A chaque fois que tu dois prendre une décision, il faut vérifier que la boussole indique bien tes mantras principaux et ce qui te rend heureux de base. Ce qui est génial, c’est que quand je ne prends pas une décision qui ne va pas vers l’autonomie ou la liberté, je le sais et c’est en pleine conscience, et je sais pourquoi je le fais. Tu as une meilleure maîtrise de ton temps car tu sais où tu vas. On en revient toujours à cette idée d’avoir conscience ou pas des choses.

Fabien Olicard à l’Olympia. Photo : Laura Gili

« Il nous faut en moyenne soixante-six jours pour acquérir une nouvelle habitude. »

Vous constatez dans votre ouvrage que nous faisons un mauvais usage du temps. Est-ce possible de modifier nos comportements ?

Oui. C’est encore possible de modifier ses comportements, bien que ce soit très dur, pour deux raisons : la première raison, c’est parce que l’on fait partie d’une société qui a des règles du jeu, et déjà, comprendre que ces règles ne sont pas naturelles, c’est faire un pas spirituel ou intellectuel, ou philosophique, de se dire « Ce n’est pas parce que c’est comme ça que ça doit être comme ça ».

Prenons le principe de l’écologie. On a tous des toilettes chez nous, on urine tous dans de l’eau potable, en utilisant des tonnes de rouleau de papier toilette. Ce n’est pas normal. Ce n’est pas parce que nous faisons cela depuis notre enfance et que tout le monde fait cela que c’est normal. Et c’est la même chose ici : il faut se décentrer dans son rapport au temps. Ce n’est pas parce qu’on a décidé qu’une journée c’était la rotation du soleil, qu’on faisait huit heures de travail par jour, qu’on doit s’y plier ou qu’on ne peut pas modifier un peu ces règles-là. Premier point, qui permet par exemple de prendre du recul, sur le sommeil. Je pratique souvent le sommeil polyphasique, je ne dors pas huit heures par nuit en une seule fois, ce n’est pas parce que c’est ainsi qu’on nous l’a appris depuis notre enfance qu’il faut absolument le faire.

« La vraie liberté, c’est de se dire : « Je suis contraint d’agir, et j’accepte d’être contraint d’agir. » »

Seconde chose : plus on est vieux, plus il est dur de transformer un comportement. Ce n’est pas confortable pour notre cerveau. Notre cerveau cherche le confort en permanence, la rapidité, tout ce qu’il connaît. On sait, grâce à une étude de Philippa Lally, chercheuse argentine, qu’il nous faut en moyenne soixante-six jours pour acquérir une nouvelle habitude. Une nouvelle habitude, c’est faire quelque chose sans souffrance, comme se brosser les dents le matin par exemple. Il n’y a pas si longtemps que ça, ce n’était pas une habitude, et pourtant aujourd’hui, quand tu vas te brosser les dents, tu ne te dis pas chaque matin « Oh non ! Faut encore que je me brosse les dents ! ». Tu ne te dis jamais ça, et le but de tenir quelque chose soixante-six jours, c’est justement de changer ce comportement. C’est pourquoi je rigole beaucoup quand je vois les méthodes du style « Trente jours pour faire ceci ou cela ». On devrait dire « Soixante-six jours pour… » C’est une moyenne, évidemment, qui diffère d’un individu à l’autre. Il est donc possible de modifier ces comportements, mais ce n’est pas simple. Lorsque l’on modifie quelque chose dans notre comportement, surtout dans notre vie quotidienne, c’est très facile la première semaine. C’est tellement fort que l’on en parle à tout le monde. Il suffit de regarder quelqu’un qui vient de se mettre au sport : il y va deux fois la première semaine, il en parle à tout le monde : « C’est génial, ça a changé ma vie, j’ai récupéré du souffle… ». La deuxième semaine, c’est un peu plus dur, mais la personne y va. Et la troisième semaine, c’est la phase de l’excuse. On trouve une bonne excuse pour ne pas y aller. Cela nous permet de ne pas avoir de dissonance cognitive dans le cerveau. L’excuse est viable, toujours, mais néanmoins le projet est abandonné. C’est à partir de ce moment que l’on abandonne et qu’on a lâché. Il faudrait tenir encore quatre semaines pour que cela devienne un réflexe agréable.

Ne serait-ce pas une façon, finalement, de fuir le déterminisme ?

Je ne sais pas si cela cherche à fuir le déterminisme. Par contre, ça cherche à améliorer la « conscience de ». Ce n’est pas très grave si quelqu’un ne change pas, tant qu’il a conscience de pourquoi il fait les choses et comment il les fait. On peut se tromper : le livre est recommandé pour avoir une meilleure productivité par pas mal d’articles que j’ai pu lire, ce qui est vrai en soi si on veut le lire comme ça. Mais ce n’est pas ce but. Le livre, quand il est lu entre les lignes, théorise que l’autonomie et la vraie liberté, c’est de se dire : « Je suis contraint d’agir et j’accepte d’être contraint d’agir. » La contrainte peut être sociale, génétique, elle peut être amenée par l’entourage, et c’est un vrai grand pas vers la liberté d’avoir conscience des choses et d’arrêter de vouloir toujours des excuses viables. Le principe de ce livre, marqué en filigrane, c’est : « Ait conscience de tout, ait un avis dessus ». Cela ne lutte pas vraiment contre le déterminisme, par contre cela ouvre un peu à l’éveil.

Fabien Olicard, dans ses bureaux parisiens, le 28 octobre.

Dans l’imagerie traditionnelle indienne, le futur est toujours source d’angoisse. Ce qui est rassurant, c’est le passé et les forces qui le traversent. Est-ce de cette angoisse que vient votre obsession pour ce concept, et cette envie irréfrénée de le maîtriser ?

Non. Je crois que je suis un amoureux permanent du futur. Le cerveau de l’être humain est fait pour être de plus en plus nostalgique. A tel point que des études ont été faites : si on les écoutait réellement, on se dirait  » A partir d’un certain âge, on devrait proposer aux gens de leur enlever le droit de vote » ou ce genre de choses, parce que le « c’était mieux avant » est chimique pour notre cerveau. Et moi-même qui atteint dans un mois le petit âge de 37 ans, je commence à me rendre compte à quel point ça m’atteint. Je vois des émissions sur les années 90, je suis fan, je me dis « Ça, c’était la bonne époque ! ». Mais non : c’était MON époque. Et en fait la mémoire procédurale et épisodique a fait son œuvre, j’ai commencé à ne garder que les souvenirs très agréables et à oublier ce que je n’aimais pas de cette époque. Donc, le passé, je ne lui fais pas tellement confiance ; ce qui m’intéresse, c’est l’expérience, qui ne se vit que dans le présent, et les expériences potentielles, qui sont toutes dans le futur. En fait, je ne cherche qu’à ne pas rater le futur. Et le futur, c’est dans une heure, c’est bientôt, et si je gâche mon temps à rester sur le passé, c’est gênant. Après, cela ne veut pas dire « le négliger », ou le refuser, ce n’est pas ce que je dis. Si l’on a une discussion et que l’on raconte nos expériences du passé, cela fait pour moi partie du présent et du futur. Pour autant, si on reste uniquement sur les valeurs du passé, c’est du temps perdu.

Vous évoquez l’île de Sommaroy, en Norvège, qui est depuis quelques temps en conflit avec l’administration du pays pour que soit actée officiellement la disparition du temps et de toutes les contraintes (horaires de travail, etc.) qui lui sont liées. Est-ce que, finalement, le temps ne pourrait-il pas être un levier de contrôle social ?

Si. Je pense que le temps est l’un des leviers de contrôle social, mais je pense qu’il n’a pas été réfléchi en tant que tel, qu’il s’est adapté. Il y a des choses dans le pouvoir et dans le contrôle qui se font naturellement, sans que quelqu’un derrière n’en tire les ficelles. Déjà, on célèbre les anniversaires, on donne un âge, de cet âge vont découler des droits et des devoirs. Le devoir d’écouter ses parents, le droit de conduire une voiture. Le temps normalise et régit. Le temps qui passe également : on travaille un mois, on touche une somme d’argent, qui n’est pas réelle en plus, qui est aussi virtuelle que notre nomenclature du temps, que l’on va pouvoir dépenser. Et cela marche car tout le monde accepte la règle du jeu, sans s’en rendre compte. Le fait de parler de règle du jeu, déjà, va provoquer un choc chez beaucoup de personnes. Se dire : « Oui, c’est vrai que notre nomenclature du temps et de l’argent sont des concepts que l’on admet et qui n’ont de valeur que parce qu’on leur en prête. » Et effectivement, cela peut servir à contrôler les foules, la population, l’individu.

« Il faut contribuer à la société selon ses propres cycles »

Ce qui est intéressant, concernant cette prise de pouvoir sur le temps sur l’île de Sommaroy, c’est la question posée. « Pourquoi n’a-t-on pas le droit de faire ce que l’on veut à l’heure que l’on veut ? » Et c’est hyper fascinant : ils vivent dans un endroit où le soleil ne se couche pas pendant six mois. A quel moment peut-on leur empêcher de tailler leur buisson à quatre heures du matin ? Pourquoi est-ce mal ? Pourquoi cela ne se fait pas ? Pourquoi est-on mal regardé si on fait ça ? Et c’est très intéressant de voir qu’ils franchissent cette étape. Ils se disent : « On n’est pas stupides, on ne va pas vivre en dehors de la société, on veut juste vivre en dehors des contraintes de nomenclature du temps. » Donc effectivement, ils reprennent le pouvoir d’une manière collective (et forcément, individuelle, puisqu’avant de se réunir ce sont des prises de conscience individuelles), et cela leur permet de reprendre le contrôle de leur vie. La seule chose sur laquelle nous n’avons pas de pouvoir, ce sont les besoins vitaux : la faim, la soif, et le sommeil, qui apparaissent de manière cyclique, également liée au temps. On ne devrait être régis que par cela. Et si l’on ne se fait régir que par cela, en s’abrogeant de la contrainte de temps, on se rend compte que l’on n’a pas les mêmes cycles de sommeil, pas non plus les mêmes cycles dans notre propre vie, pas les mêmes cycles de repas, pas les mêmes envies, pas les mêmes besoins, etc. Et donc, on reprend un vrai pouvoir de confort physique, et donc mental, puisque l’on réfléchit mieux quand notre corps va mieux, dès lors que l’on reprend la main sur le temps. On pourrait par exemple imaginer une société de travail où l’on aurait non pas un volume de temps à effectuer mais une conséquence de tâche. Cela pourrait être crédité et quantifié : telle tâche a telle valeur, quelle valeur de crédit sur autre chose, etc., et faire un ratio entre les tâches à faire. Du coup, on pourrait se fixer des tâches à accomplir, disons sur l’équivalent d’une année, pour garder un point de repère (ce qui est intéressant pour l’histoire). Ce système casse tout le système d’une entreprise, des stock-options, tout ce que l’on connaît. Désormais, il faudrait contribuer à la société selon ses propres cycles, ce qui aboutirait à une sorte d’auto-gestion, ce qui demande une explosion complète du système, mais qui serait fascinante.

L’île de Sommaroy

Si on regarde, par exemple, des civilisations proches de nous, les fourmis par exemple, qui sont des insectes sociaux : il y a toujours un tiers qui ne fait rien, un tiers qui fait des tâches productives, et un tiers qui fait des tâches non-productives. Parfois, dans ce non-productif, naissent de nouvelles idées, de nouvelles choses. Pourtant, dans notre vision d’être humain, on considère que les fourmis sont des travailleuses, alors que pas tant : il y en a deux tiers qui ne font rien. Ce ne sont d’ailleurs pas les mêmes tous les jours : elles se reposent lorsqu’elles doivent se reposer, mangent quand elles doivent manger, etc. Et du coup elles s’organisent malgré tout, et c’est ce qui est fascinant. Si tu prends le concept même de la vie en société, comme les fourmis, les abeilles, les termites, tous les insectes sociaux, tu te rends compte qu’il n’y a jamais de vrai leader. Le leader, c’est celui qui va réussir à convaincre qu’une idée va être utile à la communauté, et les autres suivent. Il n’y a pas de statut social : une ouvrière, une guerrière, une nourricière a le même pouvoir de proposition, c’est ce qui est fascinant. Pourquoi est-ce que je parle du rapport au pouvoir ? Parce que nous, dans nos sociétés modernes, dans une République démocratique comme la nôtre, on élit un groupe pour défendre des idées sur un temps donné, qui auront les pouvoirs sur nous et sur la direction que va prendre notre pays. C’est assez fou de se dire : « C’est si peu flexible, d’avoir un groupe d’entités figées, qui peuvent dicter à elles-seules la conduite à suivre sur un temps donné. » Et je trouve que cela marche également sur le rapport au temps.

Est-ce que, en ce sens, récupérer la maîtrise de notre temps ne serait pas la forme la plus pure de liberté ?

Bien sûr. Pour moi, tout passe par là : le temps est transversal. On parle souvent de l’économie, qui est transversale, de l’écologie, qui devrait l’être, mais en fait le temps, qu’on ne le veuille ou non, l’est déjà, et l’est depuis la nuit des temps, le sera après nous, l’était là avant : on n’a pas le choix.

« Le temps et l’écologie sont liés. »

Vous vous êtes engagé à plusieurs reprises pour la défense du climat. Est-ce que le temps nous est compté ?

Ah ! Je ne sais pas si je suis la bonne personne pour en parler, car je commence à être assez défaitiste, depuis un an environ, depuis les plus grosses prises de position que j’ai pu avoir sur le sujet. Je me suis rendu compte du vrai problème de perception qu’il y avait derrière, chez monsieur et madame Tout-le-monde. J’ai eu des coups de colère, où je me disais : « Bon, on va tous crever, et ce sera bien fait pour leur gueule. », des moments de vrai énervement quant à l’impossibilité de discuter. Après, je prends du recul, je sais ce que sont les biais cognitifs, à quel point il est dur de sortir de sa zone de confort, mais, assez objectivement, je crois qu’aujourd’hui, il est trop tard. Il n’est pas trop tard pour prévoir une autre évolution, une autre forme de société, mais il est trop tard pour réparer les dégâts que l’on a fait. Aujourd’hui, il faudrait planter du jour au lendemain 270 milliards d’arbres pour compenser réellement, simplement sur le bilan carbone. Ce n’est pas infaisable, vraiment, mais on ne le fera jamais, car c’est apparemment trop dur de percer toutes les couches. Je suis donc assez défaitiste de ce côté-là ; je crois que l’on a brûlé la prairie. On peut y faire pousser autre chose, mais plus l’herbe qu’il y avait initialement. Il est encore temps de le faire, et cette déconstruction écologique sera obligée, et ce sont des convictions personnelles, de passer par une déconstruction de l’économie, une déconstruction de beaucoup d’autres choses. Et l’écologie fera partie de cette boule, de cette mélasse : la Terre n’a pas besoin de nous pour être sauvée, elle n’a pas besoin d’être sauvée, finalement. Elle vivra différemment, mais nous, par contre, avons vraiment besoin de nous auto-sauver. Mais, pareil, dans notre vision du temps, cela pose un souci. Lorsque l’on se dit : « On va se donner 10 ans pour perdre 2 degrés, 20 ans pour ceci et 30 ans pour cela », c’est déjà un problème ! Ces années correspondent à des moments de vie qui nous parlent, nous, inconsciemment, et on croit avoir le temps. Si nous n’étions que dans le temps réel, dans le temps présent, nous n’aurions pas d’autre choix que d’admettre que nous n’avons plus le temps. Oui, l’écologie et le temps sont liés. Déjà, ça me fait chier que l’on parle d’écologie. Parce que, l’écologie, fait souvent référence inconsciemment aux écologistes, et donc à la politique. L’écologie ne peut plus être un parti : elle doit être un sujet dont on ne peut se passer, et il faut arrêter de penser « Les verts ». Tout le monde est vert : il n’y a pas le choix, on vit tous là ! Il y a encore des grands progrès à faire. Je parlais de la chute de l’économie, il y a aussi la chute des médias, qui va devoir arriver (Le plus tôt sera le mieux.), surtout quand tu vois une chaîne comme CNews, où Pascal Praud (J’avais fait une vidéo sur lui), parle à Claire Nouvian de l’écologie de façon catastrophique. Mon point de référence, ce sont mes parents. Ils habitent en campagne de la Rochelle, ont soixante-dix ans, et pour eux, si cela passe à la télé, qui plus est sur une chaîne qui s’appelle CNews, c’est de l’information. Et ça, c’est un vrai problème. Comment veux-tu que la mentalité, non seulement du pays, mais aussi mondiale, change, alors que les gens considèrent toujours ces médias comme des sources ? Comment veux-tu que l’information circule ? Certes, il y aura toujours des collectifs, comme ceux dont je fais partie : on a l’air de blaireaux qui font un coup d’éclat, et nous n’avons pas le choix de passer par là, alors qu’en fait c’est le sujet de base, la toile de fond de notre époque.

Je suis très sensible à ça, et pourtant je suis très imparfait. Je n’imagine même pas quelqu’un qui n’y est pas sensible, c’est cela qui me fait peur. J’aimerais aussi être contraint par le pouvoir. J’aimerais être contraint, aujourd’hui, en France, par exemple, dans un certain nombre de situations, à n’avoir le droit qu’aux toilettes sèches. Mais, même un mec comme moi, il faudrait m’y contraindre : imagine quelqu’un qui n’est pas sensible au sujet. Je ne sais plus dans quel pays c’est le cas… Si tu n’es pas en hypercentre, tu n’as plus le droit d’avoir de toilettes traditionnelles. Certainement en Suède ou en Norvège…

« Si tu ne cherches qu’à survivre, tu y consacres tout ton temps, et tu ne vis rien d’autre à côté. »

Chaque personne ressent le temps différemment. Prenons deux personnes qui travaillent à la Défense. Le premier, cadre, habite dans un immeuble voisin. Le second, ouvrier, habite à Saint-Denis : le temps obligatoire subi est largement supérieur pour celui-ci. Est-ce que le temps est un luxe ?

« Time out », de Andrew Niccol.

C’est le plus grand luxe.  Il y a un film, qui s’appelle Time Out, hyper intéressant. Dans ce film, il n’y a plus d’argent, mais on a trouvé le secret de l’immortalité. Mais comme une société ne peut pas fonctionner si tout le monde est immortel, donc tout le monde est programmé pour mourir. A partir de la dixième année, un compteur s’enclenche sur le bras et dure un an, avant la mort. Dans ce monde, la monnaie d’échange est donc le temps : tu peux donner dix minutes pour un café, on te paye en temps. C’est assez passionnant car les gens, la plupart du temps, travaillent pour gagner vingt-quatre heures et vivent ainsi au jour-le-jour. La métaphore est très belle, puisque même si nous n’avons pas ce système, les gens vivent aussi au jour-le-jour, au mois-le-mois. Quand tu vois que deux jours après que le salaire soit tombé il n’en reste déjà plus rien, une fois que les frais et la base de la survie sont payés : c’est exactement comme dans le film. Dans ce film, les gens très riches peuvent être reconnus car ils marchent lentement dans la rue. Mais il n’y a pas tant de différence aujourd’hui. Regardez les reportages que vous pouvez voir : les hommes puissants sont toujours plus lents. A la Défense, ton ouvrier et ton cadre, quand ils arrivent, il y en a un qui est dynamique, et l’autre qui a plus de temps, dont le mouvement est plus ample, dont le temps de discussion est plus ample… Le vrai luxe, c’est de pouvoir prendre le temps, et de ne pas s’en servir pour survivre. Et c’est un problème sociétal : ton rapport au temps est dilaté par cela. Si tu ne cherches qu’à survivre, tu y consacres tout ton temps, et tu ne vis rien d’autre à côté.

Les nouvelles technologies ont-elles modifié notre rapport au temps ?

Elles l’ont largement modifié, car déjà, elles nous font croire qu’on doit être plus réactif, d’une manière générale. Le rapport d’un psychologue américain, qui date d’il y a deux ans, affirme que le temps normal pour répondre à un mail devrait être de sept jours. C’est un temps tout à fait raisonnable, sauf s’il s’agit d’une décision en interne pour du boulot ou une urgence. Mais aujourd’hui, si tu n’as pas répondu au bout de sept jours à quelqu’un, c’est que vraiment, tu l’as ghosté ! Les nouvelles technologies ont changé notre rapport au temps car l’on croit que tout doit être immédiat. C’est le principe de la loi de Laborit : « Ce n’est pas parce que tu as gagné plus de temps pour tel ou tel sujet, que tu dois le compenser avec autre chose. Tout le temps libre se fait absorber : on en fait plus, et cela génère finalement plus de stress. » Une deuxième chose a changé, et c’est particulier aux téléphones, aux applications et aux sites. Depuis le lancement des applications mobiles, des experts en neurosciences sont mobilisés pour rendre ces choses addictives. Les nouvelles technologies sont un peu comme un couteau. Avec un couteau, je peux te guérir d’une balle que tu as reçue, je peux couper du pain ou je peux te tuer. Elles ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi : cela dépend de l’utilisation qu’on en fait. Disons que par un hasard incroyable, l’être humain a décidé de mal s’en servir : c’est fou quand même ! Pour rendre les applications addictives, pour rendre les réseaux sociaux addictifs, pour générer de la dopamine vis-à-vis de cela… Prenons un exemple très concret : dans un jeu gratuit, un freeware, tout est fait pour que tu y penses en permanence, et que tu aies envie d’y retourner sur tes moindres moments de liberté. Cela change ton rapport au temps : si tu ne l’as pas, à ce moment-là, à ta disposition, que tu ne captes pas ou n’a plus de batterie, une pause de cinq minutes va te paraître extrêmement longue. Alors qu’avant, lorsqu’on avait cinq minutes, on pensait à quelque chose. Cela nous évite de penser et condense notre temps à faire de l’action en permanence et à dépenser de l’énergie, à perdre la conscience de l’énergie et donc du temps.

Concrètement, comment peut-on apprendre à dompter le temps ?

Le meilleur moyen, et c’est ce que je fais faire à tout le monde, c’est le jeu des 1440 euros. Posons-nous et faisons un jeu intellectuel. Imaginons qu’on gagne 1440 euros par jour, par un gain incroyable, chaque matin au réveil. Ces 1440 euros, on ne peut pas les accumuler, ils doivent être dépensés avant la fin de la journée, et le jeu peut s’arrêter à n’importe quel moment, dans une seconde comme dans 10 ans, 80 ans. Que ferait-on ? Il faut vraiment faire le jeu mentalement : que ferait-on dans la première semaine, dans la première année, au bout de dix ans, etc. Il faut se mettre réellement à rêvasser et à savoir ce que l’on ferait. Une fois que c’est fait, prenons conscience d’une chose : on ne touche pas 1440 euros par jour, par contre, on touche 1440 minutes tous les matins, si l’on garde la nomenclature classique de 24 heures. Cela peut s’arrêter n’importe quand et on ne peut pas les cumuler. Pourquoi, parmi la somme des choses que j’ai imaginées, je ne les fais pas maintenant ? Parce que je vais le faire plus tard ? Mais on sait que le jeu s’arrête n’importe quand. Dès que l’on reprend un peu la main sur la conscience de son temps, on change tout. Première chose. Deuxième chose, un exercice très intéressant à faire : noter tout ce qui a été fait sur une semaine, des petites actions aux plus longues, et de les catégoriser selon une nomenclature différente du temps que l’on connaît, qui est un pourcentage de temps de travail, temps personnel (par exemple, discuter avec des amis), le temps pour soi (réfléchir à quelque chose, mener une action spirituelle, philosophique), le temps obligatoire, et, évidemment, le « non-temps » (le temps perdu). Ça fait très mal de faire ça la première fois, car on commence à prendre conscience. On peut voir aujourd’hui le temps passé sur son téléphone. « Quoi, j’ai vraiment fait ça ? C’est vraiment énorme proportionnellement à ma journée ! » Mais cela permet de prendre vraiment conscience et d’ensuite, dès que l’on fait une action, on peut la définir selon ce classement : « Là, je suis en quel temps ? » Je vais être en non-temps, par exemple, qui doit découler sur du temps personnel ou du temps pour soi. « Je vais plutôt lire ce bouquin qui me faisait très envie » : cela devient du temps pour soi. Ainsi, c’est pris en conscience, c’est une vraie décision. Ici est toute la nuance.

« La meilleure des stratégies, c’est la prise de conscience permanente. »

Au vu du reste de votre activité, on vous attendait assez peu sur ce registre. Comment vous est venue l’envie d’écrire cet essai ?

En vrai, le livre que j’ai toujours eu envie d’écrire, c’était celui-ci. Et, quand j’ai eu l’opportunité d’écrire mon premier livre, j’avais peur, en écrivant cela, de tendre le bâton, que l’on me dise « Mais qu’est-ce qu’il y connaît, lui, au temps ? C’est qui ? Le mec fait des spectacles de mentalisme, il fait des vidéos sur YouTube, il va nous expliquer ce qu’est le temps… ça n’a aucun sens ! » J’avais donc un vrai problème de légitimité. Et quand j’ai écrit les deux premiers livres, le second s’appelait « Votre cerveau est définitivement extraordinaire », pour bien faire comprendre que je n’en écrirai pas de troisième sur le sujet. Je me suis alors dit, il est temps de le faire. J’avais déjà toutes les idées, tout était noté. Et en commençant à écrire, je me suis rendu compte que finalement, oui, j’étais légitime, puisque j’aurais à répondre à ceux qui vont le regarder avec un regard critique, qui se diront « Mais qu’est-ce qu’il a fait lui ? ». Et bien, en deux ans j’ai fait la liste que tu as déroulée tout à l’heure, et elle me rend légitime. Même si, assez vite, dans le livre, cette liste, j’explique que l’on s’en fout, mais elle me donnait un point de légitimité pour me lancer. Au tout début de ma vie, j’étais un grand procrastinateur. Je le suis toujours, mais abstinent, un peu comme un alcoolique abstinent, c’est pareil : Je sais que je le suis, j’ai dû mettre en place des stratégies. La meilleure des stratégies, ce fut la prise de conscience permanente. Le fait de savoir toujours pourquoi j’ai envie de faire telle chose, ce que ça m’apporte, et si cela me permet d’être en accord avec moi-même. Ce sont les mantras qui m’ont beaucoup aidé à ça.

Propos recueillis par Sacha Mokritzky et Charles Demange.

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