En 2000, Antonio Negri et Michael Hardt tentent la première véritable ébauche d’une actualisation du marxisme à l’ère de la mondialisation. Faute de parvenir à se détacher du mythe d’une fusion supra-nationale des états européens, leur théorie se révèle, près de 20 ans plus tard, cruellement inopérante.

 

En 2000, les philosophes italien et américain Antonio Negri et Michael Hardt publient Empire. Les deux auteurs marxistes veulent faire de leur livre le manifeste communiste du XXIème siècle. Ils qualifient d’’«Empire» un régime politique et économique qui se serait généralisé à l’échelle du monde dans une période qu’ils situent après la chute du mur de Berlin. Selon eux, la modernité est née en Europe entre 1200 et 1600 avec une révolution intellectuelle portée par des penseurs comme Francis Bacon ou Pic de la Mirandole qui mettent l’homme, et non plus Dieu, au cœur d’une nouvelle réflexion philosophique qui aura des implications politiques fortes  C’est durant cette période que le concept de souveraineté sera repensé.

À partir du XVIème siècle, et dans une période de renforcement des États royaux européens, les penseurs de ces États se servent du concept de souveraineté pour asseoir l’assise de leur pouvoir, comme Jean Bodin qui théorise la souveraineté de l’État monarchique et de son absolutisme politique en 1576 : il souligne même le caractère national de cette souveraineté quand d’autres pays européens s’orientent vers un féodalisme éclaté. Peu de temps avant le début de la Révolution française, Sieyès  utilise le concept de souveraineté à des fins révolutionnaires : « Dans son pamphlet […] “Qu’est-ce que le tiers-état ?”, [Sieyès] a rattaché le concept de nation à celui de tiers-état, c’est-à-dire à la bourgeoisie, en essayant de ramener le concept de souveraineté à ses origines humanistes et de redécouvrir ses possibilités révolutionnaires 1. »

 

Prolétaire sédentaire versus prolétaire nomade

Au XXème siècle, le concept de souveraineté est également utilisé dans un but révolutionnaire par les mouvements indépendantistes du tiers-monde. Mais selon Negri et Hardt, la souveraineté des États-nations s’est vue nettement affaiblie avec l’entrée du monde dans la « postmodernité ». L’accroissement des échanges économiques et financiers  et des phénomènes migratoires ont bousculé les États-nations, qui ne seraient plus capables de réguler ces flux économiques et humains.

plus facilement intégré à la société par sa place dans la division sociale du travail, le prolétariat sédentaire peut lutter contre l’Empire/le capitalisme néolibéral dans de meilleures conditions que le prolétariat nomade

Toni Negri et Michael Hardt.

Le moteur de ce bouleversement, pour les deux philosophes, est ce que Spinoza appelle la multitude, définie comme un ensemble de personnes n’ayant pas passé un contrat social avec une entité souveraine comme l’État, par opposition au peuple. Selon eux, la multitude, plus soucieuse de libertés individuelles que d’unité nationale, « lutte contre l’esclavage d’appartenir à une nation 2 » et privilégie le nomadisme. Dans son livre Imperium, Frédéric Lordon souligne d’ailleurs le paradoxe d’un État-nation jugé désuet mais dont le cadre protecteur est toujours recherché : « l’apatridie réelle, ce cauchemar de la non-inclusion absolue, du sans-lieu et du sans-droits, relégation infra-marginale et condamnation à survivre dans les interstices du monde, dont témoigne indirectement la lutte acharnée des sans-papiers… pour en avoir, lutte pour être inclus et pour appartenir – à l’Etat ! 3 ». Et d’ajouter : « là où la tentative est grande pour les intellectuels de voir un nouveau prolétariat international, il y a surtout des prolétaires nationaux déracinés – ce qui n’est pas exactement la même chose 4. »

L’opposition proposée par les auteurs entre un prolétariat nomade libéré du carcan des États-nations et un prolétariat sédentaire émancipé est donc inopérante, voir inversée : étant plus facilement intégré à la société par sa place dans la division sociale du travail, le prolétariat sédentaire peut lutter contre l’Empire/le capitalisme néolibéral dans de meilleures conditions que le prolétariat nomade. Il peut se mettre en grève et refuser l’exploitation bien plus facilement que le prolétariat nomade qui, parce qu’il est marginalisé juridiquement (travailleur sans papier, statut précaire …) au sein d’un cadre national encore bien établi, ne bénéficie pas des mêmes relais politiques, économiques et syndicaux pour lutter pour ses droits.

 

Le rêve d’une Europe “garde-fou” de la mondialisation

Pour Toni Negri, l’État-nation n’en est pas moins voué à disparaître, incapable de réguler une économie mondialisée. Les conclusions politiques qu’il en tire peuvent surprendre, venant d’un marxiste assumé. Il considère que l’émancipation politique et sociale ne peut se faire que dans un cadre supranational …et donc, en Europe, dans le cadre de l’Union Européenne. Il soutiendra ainsi le  « oui » au référendum de 2005 sur le Traité Constitutionnel Européen (TCE), pourtant combattu par la gauche radicale en France. Negri explique son soutien au « oui » dans un entretien le 13 mai 2005 pour Libération : « L’Europe a la possibilité d’être un garde-fou contre la pensée unique de l’unilatéralisme économique : capitaliste, conservateur et réactionnaire. Mais l’Europe peut aussi s’ériger en contre-pouvoir contre l’unilatéralisme américain, sa domination impériale, sa croisade en Irak pour dominer le pétrole 5. »

Si l’objectif d’Empire — actualiser le marxisme à l’ère de la mondialisation — est honorable, l’empressement théorique à vouloir se débarrasser de la souveraineté des États-nations a probablement empêché de voir que l’approfondissement de l’Union Européenne se réalisait sur des bases anti-sociales, antidémocratiques et pro-américaines.

Sa prise de position est en effet inséparable du contexte géopolitique de l’époque : les États-Unis ont déclaré la guerre en Irak en 2003 sans le soutien de l’ONU, de la France, de l’Allemagne et de la Russie. En Europe, la seule grande puissance à avoir soutenu la guerre est le Royaume-Uni.  L’Allemagne et la France sont alors beaucoup plus indépendantes des Etats-Unis et partagent de bonnes relations diplomatiques avec la Russie, Vladimir Poutine souhaitant même une alliance plus poussée entre Moscou, Berlin et Paris.

Mais l’orthodoxie économique libérale de l’Union Européenne s’est accentuée depuis la mise en place du Traité de Lisbonne en 2008, copie conforme du TCE de 2005. Depuis 2009, la plupart des pays européens vivent une crise des dettes souveraines et les pays de la zone euro n’ont plus de banque centrale nationale leur permettant de racheter les titres de dettes 6. Les traités européens interdisent en outre aux États de l’UE de mener une politique protectionniste ou d’adopter leurs propres politiques monétaire et budgétaire. Si les États-nations européens ne sont plus souverains, comme l’avaient prévu Michael Hardt et Toni Negri, l’Union européenne n’est toujours pas devenue ce « garde-fou contre la pensée unique de l’unilatéralisme économique ». L’adhésion à l’Union Européenne étant conditionnée par l’adhésion à l’OTAN, la possibilité d’ériger un contre-pouvoir à l’unilatéralisme américain ne saute pas non plus aux yeux des observateurs, ni aux yeux des russes qui ont vu se multiplier les bases militaires américaines dans les pays de l’est de l’Europe. 

Si l’objectif d’Empire — actualiser le marxisme à l’ère de la mondialisation — est honorable, l’empressement théorique à vouloir se débarrasser de la souveraineté des États-nations a probablement empêché de voir que l’approfondissement de l’Union Européenne se réalisait sur des bases anti-sociales, antidémocratiques et pro-américaines. En dehors du contexte géopolitique donné, il subsiste également le grand paradoxe de vouloir mettre à bas une souveraineté (nationale) pour réaliser une super-souveraineté (européenne). Les frontières deviennent-elles progressistes en s’étendant ? Hardt et Negri ont-ils véritablement imaginé les caractéristiques matérielles d’un Etat européen, fort d’au moins 500 millions d’habitants, du 2e PIB mondial, à proximité d’Etats faibles et instables au Proche-Orient et au Maghreb,  disposant de l’appareil diplomatique le plus étendu au monde ? L’émancipation envisagée par les auteurs d’Empire n’aurait-elle pas une vocation…impériale ? 

 

Article réalisé par Gauthier Boucly.

 

  1. Michael Hardt, Toni Negri, Empire, Exils, Paris, 2000, p. 138.
  2. Ibid., p.436.
  3. Frédéric Lordon, Imperium, La Fabrique, Paris, 2015, p. 53.
  4. F. Lordon, op. cit., p. 41.
  5. https://www.liberation.fr/france/2005/05/13/oui-pour-faire-disparaitre-cette-merde-d-etat-nation_519624
  6. Sur ces questions voir, entre autres, Coralie Delaume, David Cayla, La fin de l’Union Européenne, Michalon, Paris, 2017 ; Olivier Delorme, 30 bonnes raisons de sortir de l’Europe, H&O, Paris, 2017.

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