Voilà plusieurs générations qu’il nous enchante de sa guitare et de sa voix joviale. Son sourire délicat et ses chansons où l’obscénité se mêle à la poésie sont le reflet d’une époque que beaucoup regardent avec tendresse et nostalgie. Georges Brassens est à jamais ce Sétois sympathique avec qui nous aurions tous aimé refaire le monde autour d’un verre de vin. De ses titres, presque tous intemporels, nous retenons les rires, les lapalissades grotesques et les histoires paillardes ; mais, sous l’ineffable volupté de ses paroles, se cachent des peurs profondes, des tristesses certaines, et, par-dessus tout, une angoisse qui tiraille le chansonnier : celle de la mort.

Nous rions aux facéties du Gorille mais ne pleurons pas la mort de celui qui s’y fait « trancher le cou », chantons entre amis Les copains d’abord sans penser à ce que deviendrait notre bande si l’un d’entre nous « manquait à bord », sourions honteux aux paroles de Brave Margot sans s’apitoyer du décès du pauvre chat brûlé vif. À peine a-t-on conscience de la centralité de la mort chez Brassens lorsque nous espérons que notre fin ne sera pas vaine et que nous aurons la vaillante chance de mourir pour des idées. Pour donner une idée documentée de la prégnance du sujet dans l’œuvre du chanteur, nous pouvons nous adonner à un travail précis d’analyse des paroles. Il est estimé que Georges Brassens a interprété au cours de sa carrière plus de 250 titres. De ces 250 titres, quelques 197 sont parvenus à notre époque dans des versions assez longues (beaucoup de chansons nous sont parvenues tronquées) et qualitatives pour servir notre travail. Sur ces 197 titres, 119 exploitent, directement ou indirectement, la question de la mort, soit 60,41% (nous avons enlevé de cette nomenclature les 11 chansons qui ne parlaient de la mort que métaphoriquement – « mort de rire, mon amour est mort» , etc.). Un de ses amis de toujours, André Tillieu, confirme dans un article l’importance de la mort chez Brassens : « Le temps qui ne respecte rien, c’est déjà une autre constante de l’œuvre de Georges Brassens : le vieillissement, et au bout la mort.[1] » Il faut dire que le poète a connu la mort de près, tout au long de sa vie, et verra mourir les uns après les autres tous ses plus proches amis. D’ordinaire goguenard, Brassens semble néanmoins être en proie à une profonde angoisse à l’idée de les rejoindre dans l’éternel : « – S’il faut aller au cimetière, J’prendrai le chemin le plus long – J’fe-rai la tombe buissonnière – J’quitterai la vie à reculons ! » chante-t-il dans Le testament.

La mort, dernière maîtresse.

Brassens aimait chanter ses maîtresses. Celui qui se définissait lui-même « pourceau d’Épicure[2] » n’a jamais caché ses frivolités et sa passion de la chair. Dans Le Bulletin de santé, le voilà qui chante, trivial : « Si j’ai trahi les gros, les joufflus, les obèses, c’est que je baise, que je baise, que je baise » ; mais citer toutes les chansons où il vante ses exploits sexuels serait une trop vaste tâche pour qu’un article ne s’en contente. Au milieu de toutes ces femmes, tantôt « vache[s] déguisée[s] en fleur[3] » et tantôt « belles passantes que l’on n’a pas su retenir[4] », toujours traitées avec distance et poésie même lorsqu’il s’agit de peindre leurs pires aspects, il en est une qui revient sans cesse lui tordre l’esprit : c’est la Camarde, allégorie de la mort dont il se méfie malgré une attirance profonde et inexplicable. « La Camarde qui ne m’a jamais pardonné / D’avoir semé des fleurs dans les trous de son nez / Me poursuit d’un zèle imbécile » chante-t-il, moqueur, dans Supplique pour être enterré à la plage de Sète.

Séductrice autant que destructrice, la mort est, chez Brassens, la dernière maîtresse.

« Féminine engeance[5] », la mort est chez Brassens largement liée à l’amour. Dans Je m’suis fait tout petit, dédiée à sa compagne Püppchen, il écrit : « Il en est de pire, il en est de meilleurs [il parle ici de supplices], mais à tout prendre, qu’on se pende ici [dans les bras de Püppchen] qu’on se pende ailleurs, s’il faut se pendre… ». Ne croyons pas ici que sa compagne, d’ailleurs enterrée à ses côtés à Sète, soit une meurtrière ou l’ait poussé au suicide : « se pendre » fait référence à l’expression d’un « homme pendu » au sens « homme marié. » Attaché à sa liberté d’union, peu intéressé par le mariage (il en fit d’ailleurs une chanson[6]), il voit la mort comme un serment dont on ne peut se défaire, un mariage éternel avec l’infini. La mort est une femme de petite vertu, qui rôde autour de nous pour nous faire finalement tomber sous son charme envoûtant. Séductrice autant que destructrice, elle est, dans les textes de Brassens, la dernière maîtresse. « Telle un’ femme de petit’ vertu / Elle arpentait le trottoir du / Cimetière, aguichant les hommes en troussant /  Un peu plus haut qu’il n’est décent / Son suaire » chante-t-il ainsi dans L’Oncle Archibald.

Georges Brassens en concert au Théâtre national populaire, septembre-octobre 1966. ©Roger Pic

La mort, ou la peur de l’incomplétude.

Ce n’est pas tant de la mort que Brassens semble avoir peur que de l’angoisse qu’elle n’arrive au mauvais moment. Il semble n’avoir qu’une obsession : celle de quitter le monde des vivants avec la quiétude d’avoir accompli ce qu’il avait à accomplir sans laisser derrière lui le remords de n’en avoir pas fait assez. Dans la Vénus Callipyge, il écrit : « Mes ambitions à moi sont bien plus raisonnables / Voir votre académie, madame, et puis mourir ». Dans Le Pornographe, il défend sa vertu là où son public pourrait ne voir en lui qu’un gai luron vulgaire : « Les bonnes âmes d’ici-bas / Comptent ferme qu’à mon trépas / Satan va venir embrocher / Ce mort mal embouché / Mais veuille le grand manitou / Pour qui le mot n’est rien du tout / [m’]admettre en sa Jérusalem / À l’heure blême. » Le voilà, lui, anarchiste anticlérical, effrayé de ne point entrer au Paradis ! Ou plutôt, le voilà, servant comme à son habitude ses chansons de métaphores religieuses dont il a le secret, inquiet de laisser derrière lui une image faussée de lui-même. Il faut dire qu’il consacre une grande importance à la mémoire des morts, et puisque ses amis, « cent ans après manquai[en]t encore[7] », lui aussi avait le devoir d’imprégner séculairement sa marque à « la fosse commune du temps[8] » qu’il craignait tant. C’est on ne peut plus réussi. Dans sa magnifique Chanson pour l’Auvergnat, il rend hommage à tous ceux qui, malgré la dureté du monde à leur égard, n’ont jamais cessé de faire le bien autour d’eux, et espère qu’une fois le jour de leur mort arrivé, ils soient conduits « À travers ciel / Au père éternel ». Ce personnage du vertueux mal-aimé est une figure qu’il fantasme et respecte : dans La mauvaise réputation, la justice des hommes condamne à la pendaison un homme qui, croyant faire le bien et agir vertueusement, a préféré « laisser courir les voleurs de pommes ». Cet attrait pour une justice, si ce n’est divine – « anticlérical fanatique[9] », il semblait néanmoins être attiré par la foi et la spiritualité – du moins immatérielle et décorrélée de la justice des hommes, qu’il ne comprend pas et à laquelle il préférerait substituer un système anarchique, est au cœur de la réflexion qu’il livre autour de la mort. Pour lui, rien ne compte sinon l’image dont les autres s ‘imprègnent et qui subsistera après le dernier jour. D’ailleurs, lorsque son ami Jacques Brel meurt en 1978, il tient ces mots dans une vidéo d’une rare émotion : « Il n’est pas mort, Jacques. Il n’est pas mort, pas avec tout ce qu’il a fait, ses chansons… ». Voilà la priorité : exister immatériellement après la vie matérielle pour ne finalement jamais mourir.

L’enterrement est une dernière fête, plutôt qu’un adieu triste et dur.

Plusieurs chansons de Georges Brassens sont directement consacrées au moment de l’enterrement. C’est un moment largement symbolique pour le parolier et chansonnier, où la mort perd sa dimension immatérielle : c’est l’instant, pour lui, de la prise de conscience, du grand saut dans le vide et de l’acceptation. Cette acceptation peut néanmoins parfois prendre du temps. Dans Les quat’z’arts, il refuse de croire dans un premier temps que l’enterrement auquel il assiste soient de réelles funérailles : « Les quat’z’arts avaient fait le travail comme il faut / Le macchabée semblait tout à fait mort, bravo ! ». Mais, si la mort lui semble souvent source d’angoisse et d’inquiétude, l’enterrement, lui, est régulièrement décrit dans ses paroles comme un moment privilégié entre le mort et ses proches endeuillés, une dernière fête plus qu’un adieu triste et dur. « Moi, l’enterrement de Paul Fort / Fut le plus beau jour de ma vie » chante-t-il dans L’enterrement de Paul Fort. Quant à l’enterrement de Verlaine, voici qu’il devient pour le « Boul’Miche » (Le Boulevard Saint-Michel, à Paris), où se déroulaient les obsèques, le « plus beau jour » au cours duquel s’ouvrit une voie « pure, au convoi d’un grand mort suivi de miniatures[10] ». Sa fascination pour les enterrements le pousse même à écrire une chanson, d’ailleurs titre de l’un de ses disques, en hommage aux Funérailles d’antan. Sur un rythme effréné, le voici qui rend hommage aux cérémonies mortuaires de sa jeunesse, plus amusantes que les nouveaux protocoles cérémonieux : « Maintenant, les corbillards à tombeau grand ouvert / Emportent les trépassés jusqu’au diable vauvert / Les malheureux n’ont mêm’ plus le plaisir enfantin / D’voir leurs héritiers marrons marcher dans le crottin »

Chanter la mort pour aimer la vie.

Dans un entretien à deux voix qu’il accorde avec Jacques Brel au magazine L’express en 1966, Georges Brassens est interrogé sur son rapport à la mort. « Moi, je me sers de la mort pour vanter la vie, répond-il. La mort, pour moi, c’est une espèce de clown blanc, un faire-valoir. [11]» Finalement, voilà ce qu’est Brassens : un vivant, qui n’accepte pas de perdre un instant de ces quelques années qu’il a devant lui, conscient de son caractère éphémère et bien décidé à l’exploiter. Dans le même entretien, il prévient Jacques Brel, qui dit s’en « contrefoutre [de la mort ] » : « Ne dis pas ça, elle est fichue de nous descendre dessus comme ça… »

La mort l’angoisse oui, il le prouve souvent. La question de l’au-delà et de l’éternité sombre est au cœur de ses pensées et de ses chansons. Mais, comme à son ordinaire, il n’y répond pas par l’émotion douloureuse. Indolent, joueur, il la tord et la désacralise. Il danse de « nécropole en nécropole » comme dans la Ballade des cimetières, dans un ballet incessant avec cette Camarade qu’il fantasme et redoute. Il s’est toujours défendu d’être un poète, mais son rapport à la mort ne pourrait être plus poétique : elle plane sur son œuvre, détermine ses pensées et lui permet de vivre. Brassens est un amoureux de la vie car un amant de la mort. Il est fasciné, et c’est peut-être aussi pourquoi sa musique nous fascine tant.

Notes :

[1] Tillieu André. Brassens, un poète…. In: Équivalences, 22e année-n°1-2 ; 23e année-n°1, 1992. Traduire et interpréter Georges Brassens. pp. 15-32

[2] L’Andropause

[3] Une folie fleur

[4] Les passantes

[5] Le Gorille

[6] La non-demande en mariage

[7] Les copains d’abord

[8] Le testament

[9] La messe au pendu

[10] L’enterrement de Verlaine

[11] Brel et Brassens : quelques vérités sur nous-mêmes et les autres, L’express, 3 janvier 1966

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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