Les Goguettes, en trio mais à quatre, est un quator formé par Clémence, Stan, Aurélien et Valentin depuis 2013. Reprenant des classiques de la chanson française, ces trois artistes parodient et écrivent l’actualité, dressent des portraits corrosifs des personnalités politiques, tout en humour et en finesse. Leur titre sorti à l’occasion du confinement, de« T’as voulu voir le salon » reprenant l’air de « Vesoul » de Jacques Brel a fait le tour de la Toile, et a connu un certain succès auprès des internautes, réalisant près de 4,5 millions de vues sur Youtube. C’est à la Recyclerie, café-bar écolo du XVIIIe arrondissement parisien que nous sommes allés à leur rencontre… Entretien réalisé par Sirine Bechouel et Sacha Mokritzky. Photographies par Elsa Margueritat. 

Merci d’avoir accepté l’entretien. Pour commencer, nous avions une question un peu globale : qu’est-ce qui vous a mené à choisir la goguette comme moyen d’expression ?

Valentin : Nous étions très mauvais en sculpture ! (Rires)

Stan : Au départ, je faisais des scènes ouvertes aux gens qui n’étaient pas forcément artistes. J’avais un autre métier, une autre spécialité, je ne me sentais pas artiste. En revanche, j’aimais l’idée de pouvoir faire rire, en parlant de politique, en reprenant des chansons connues. Je me sentais bien car c’était un endroit pour amateurs. J’ai tout appris en autodidacte, et me suis amélioré au fur et à mesure.

Valentin : Avec les trois autres, nous étions déjà musiciens ou chanteurs, mais notre professionnalisation en tant que goguetiers a été très progressive. À la base, c’était un rendez-vous de délire entre amis, qui continue d’ailleurs, de manière gratuite, les lundis soir, sur la péniche El Alamein. Nous nous sommes rencontrés à ce rendez-vous hebdomadaire, et, à la base, pas du tout pour faire un spectacle ensemble.

Clémence Monnier au piano © Elsa Margueritat pour Reconstruire

Clémence : C’est un lieu où les gens, qui ne sont pas chanteurs professionnels, se retrouvent pour chanter ensemble et partager des goguettes qu’ils ont écrites sur l’actualité. C’est un défouloir, un lieu d’expression. Pas spécialement un lieu de qualité musicale. Nous avons cherché cela par la suite. Avec le temps, avec le public qui se multipliait, nous avons considéré qu’il fallait retranscrire cette ambiance dans un spectacle plus présentable, pour ainsi dire.

Stan : Nous sommes passés d’un truc informel dans un bistrot, à un spectacle sur scène, avec un costume, un décor, une équipe.

Clémence : Nous n’avions pas forcément, au départ, d’ambition. Ce sont des envies qui viennent, au fur et à mesure.

N’y a-t-il pas, d’une certaine manière, dans la goguette, cette volonté de se réapproprier une culture populaire partagée par tous, que l’on a pu voir, par exemple, dans les détournements de figures culturelles par les Gilets jaunes ?

Valentin : Le principe de la goguette, historiquement, depuis le début des goguettes du XIXè siècle, c’est de se réapproprier des airs connus pour dire ce qu’ils ont sur le coeur. C’est un moyen très fédérateur d’expression artistique, simple et populaire. Dans le spectacle, je ne suis pas sûr que nous ayons une telle portée.

Clémence : En tout cas nous n’en avons pas forcément l’ambition. Au départ, ça nous amuse, et les gens sont là, à répondre, parce que ça leur parle. Finalement, il n’est pas question de se «réapproprier » une culture, puisqu’ils l’ont déjà, elle n’est pas perdue. Chanter sur un air de Brel, ça parle tout de suite aux gens, c’est encore là.

Stan : Et ça reste dans la tradition des chansonniers qui ont toujours un peu existé, même s’il y a eu des creux.

Valentin Vander sur scène © Elsa Margueritat pour Reconstruire

Clémence : On arrive après un creux peut-être, c’est peut-être aussi pour cela que ça donne cette impression.

Valentin : Il est vrai que l’on reçoit beaucoup de mails, beaucoup de gens nous envoient des textes, pour nous proposer des chansons. C’est assez inédit, ça ne doit pas arriver à beaucoup de groupes, et ça trahit une envie, un besoin. Peut-être que certaines personnes, en nous écoutant, se rendent compte que ce qu’ils font dans leur coin a un nom, une pratique, se partage. Il est possible que ça réveille quelque chose chez les gens.

Clémence : Quand les gens nous envoient leurs textes, on répond non, par principe. Pas parce que c’est moins bien que nous, ce n’est pas la question. Mais on les encourage à aller les chanter, ailleurs, à partager.

Valentin : On a dit non à des grands auteurs ! (Rires)

Cela montre quand même une implication certaine de la part de votre public, sûrement liée à votre façon d’aborder des sujets d’actualité. Pensez-vous être des artistes engagés ? Militants ?

Clémence : Militants, on ne l’est pas.

Valentin : On dit souvent qu’on est engagés mais pas militants.

Quelle nuance mettez-vous entre les deux ?

Valentin : Question suivante ? (Rires)

Stan : Militants, ça voudrait dire qu’on délivre un discours, ce qui n’est pas le cas. Engagé oui, car on voit globalement ce que l’on pense en écoutant nos chansons.

Clémence : On ne cherche pas à convaincre. Les gens voient bien où on se situe, mais ça ne dérange pas : ceux qui ne se situent pas sur la même ligne idéologique, comme on n’est jamais agressifs, donneurs de leçon, nous écoutent et apprécient. On a un public très large.

Nous cherchons à écorner dans le sens de l’humour tout ce qui nous paraît critiquable.

Stan : Et puis, pour être militants, il faudrait qu’on soit tous d’accord !

Valentin : Depuis que je vote FN, on a arrêté d’être militants… (Rires) Plus sérieusement, je crois que dans le militantisme, il y a en effet cette idée de donner une leçon, et on n’a pas du tout cette dimension dans nos textes. Par contre, oui, on va aller écorner dans le sens de l’humour tout ce qui nous paraît critiquable, tous bords confondus, même si effectivement on a une sensibilité sociale assez évidente.

Clémence : Oui, c’est ça, le fait que ce soit humoristique enlève peut-être de fait la dimension militante, on n’est pas premier degré.

Stan : Et, de fait, notre public ne partage pas forcément nos opinions. L’idée c’est d’arriver à faire rire des gens sur des sujets qui les touchent, quelles que soient leurs positionnements.

Valentin : On joue autant à la fête de l’Huma qu’au Puy-Du-Fou ! (Rires)

Stan : En ce moment, il vaut mieux jouer devant 9000 personnes au Puy-Du-Fou d’ailleurs. (Rires)

Les Goguettes en trio mais à quatre © Elsa Margueritat pour Reconstruire

La figure de l’artiste engagé a été très importante dans l’histoire, notamment dans la deuxième moitié du XXè siècle. Aujourd’hui, quand une personnalité comme Omar Sy exprime son soutien à une cause, comme celle pour la mémoire d’Adama Traoré, elle est jetée à la vindicte. Est-ce que vous avez l’impression que les artistes se désengagent de plus en plus, et qu’il faille réhabiliter cette figure ?

Valentin : Ça change de Voici ! (Rires)

Clémence : C’est sûr, qu’on parle de politique. Il est vrai que c’est rare, même chez les humoristes, d’en parler ainsi. C’est surtout des questions sur la vie personnelle, des sujets de société. Je ne me rends pas compte.

Valentin : Je pense aussi que le rapport qu’on a à la figure de l’artiste engagé est très personnel ; moi, quelque chose qui n’est pas du tout engagé, d’une façon ou d’une autre, va m’ennuyer. Je ne conçois pas trop qu’on puisse faire quelque chose de complètement désengagé, ne serait-ce que dans la portée sociale d’un discours qui va faire rire. Si on doit se cantonner aux relations de couple, par exemple, ça ne va pas spécialement me faire rire, me toucher. Je ne connais pas dans les artistes que j’aime des gens qui ne sont pas engagés du tout.

Clémence : Avant, les gens prenaient position. Signaient des pétitions, défendaient quelque chose. Maintenant, ça se voit moins.

Stan : A mon avis ça se discute. Des pétitions on en signe tout le temps.

Valentin : Prenons le cas Adama, il n’y a pas qu’Omar Sy ! Camélia Jordana, Virginie Despentes, beaucoup d’artistes ont pris position.

Qui sont des artistes qui avaient déjà pris position auparavant. Omar Sy est une personnalité connue dans l’imaginaire français comme apolitique.

Valentin : C’est étonnant qu’on puisse penser ça.

Stan : En même temps, c’est un comédien. Nous, on parle de politique ; on s’attend à ce qu’on ait un discours. Lui, on n’attend pas ça de lui.

Aurélien Merle © Elsa Margueritat pour Reconstruire

Valentin : Il a forcément un avis, il y a des choses qui le touchent en tant qu’humain, mais il peut choisir de ne pas prendre position publiquement. Et je peux le comprendre, car certains sujets sont brûlants. Quand j’ai fait une goguette sur les violences policières, ça a créé un débat. On n’a jamais eu autant de critiques qu’avec cette chanson. Beaucoup de gens qui la défendent, et, au milieu de tout cela, l’instauration d’un débat, de vrais échanges. Il y avait des critiques très bêtes et des critiques complètement concevables. On peut se dire qu’il y a des divergences philosophiques sans qu’il y ait de vraie réponse.

Clémence : Il y a une particularité à cette goguette, c’est qu’elle était sérieuse. D’ordinaire, l’humour permet de prendre du recul. Là, on arrive à chaud, et la réception n’est forcément pas la même.

Valentin : Les sujets importent beaucoup. Dès qu’on va parler un peu d’Islam, un peu d’immigration, même si c’est fait avec beaucoup d’ironie, il y a toujours une petite frange qui va s’exciter. Bizarrement, quand on parle de choses plus importantes, comme le remaniement, il n’y a pas tant de bruit.

Stan : Ceci dit, tout est quand même assez politique ; quand on parle de vegan, ça crée du débat.

La période du confinement a été dure pour beaucoup de secteurs, et en particulier le secteur culturel, confronté ni plus ni moins à une cessation totale de l’activité. Qu’attendez-vous pour la suite ?

Valentin : Concernant ce qu’il se passe en ce moment, on a des envies très claires. Je sors du métro, je ne comprends pas qu’on ne puisse pas faire de spectacles sans distanciation.

(ndlr : l’entretien a été réalisé le jour de l’annonce par Roselyne Bachelot que cette mesure serait levée dans les zones non-rouges).

Clémence : Ils parlent d’aider les producteurs, de compenser l’argent perdu par la distanciation. Castex l’a dit ce matin.

Stan © Elsa Margueritat pour Reconstruire

Valentin : Je ne suis pas hyper critique de la politique menée en direction des artistes depuis le confinement. Des choses ont été mises en place, des mesures très protectrices, et dès qu’il y a eu des bras de fer, on a fini par obtenir ce qu’on demandait, comme l’année blanche pour les intermittents. Après, il y a des calculs très compliqués, on ne va peut-être pas obtenir exactement ce qu’il faudrait, ça va être n’importe quoi comme d’habitude, il y aura forcément des endroits où nous ne serons pas gagnants.

Stan : C’est quand même open-bar. Si tu n’as pas les 507 heures pendant les douze derniers mois, on regarde les douze mois d’avant.

Valentin : Mais est-ce que, dans le calcul, ils vont diviser par 24 ou par 12 ? Est-ce que l’allocation sera au final divisée par 2 ? Tout n’est pas très clair, mais j’ai l’impression que, pour l’instant ça va.

Clémence : On est dans un pays où on est très protégés.

Valentin : Ceux, par contre, qui se retrouvent en difficulté, ce sont les gens qui ne sont pas intermittents, mais qui sont dépendants du secteur culturel, et c’est le gros point noir. Les artistes et les techniciens ont des organismes de représentation professionnelle qui sont assez efficaces. Mais ceux qui bossent dans le catering, l’hôtellerie, la restauration, les agents de sécurité, n’ont aucune organisation syndicale dédiée au côté saisonnier et culturel de leur métier. Eux sont dans un flou total par rapport à ce qui va leur arriver. Et ils représentent plus de gens que les artistes et les techniciens réunis !

Clémence : Cela vaut aussi pour les auto-entrepreneurs, ceux qui sont à leur compte : les attachés de presse, de communication, qui ont vu tout s’arrêter du jour au lendemain sans avoir forcément d’aide, sinon les aides classiques, qui ne suffisent pas. Disons que, pour nous, les Goguettes, la situation est loin d’être catastrophique. Nous sommes en plus dans un réseau de salles publiques, l’organisation culturelle française est assez confortable pour nous. Il y a par contre beaucoup d’artistes pour qui ça n’est pas le cas, qui jouent dans des petits festivals qui ont tendance à disparaître, ou dans des salles privées.

Valentin : Ceux qui produisent toute leur tournée eux-mêmes ont dû annuler. Les pertes liées à la distanciation sociale sont à leur charge. Nous, nos spectacles sont achetés par des collectivités, avec de l’argent public. On ne perd rien ! La perte est assumée par les pouvoirs publics. Ce qui m’inquiète, c’est la disparition, la mise en péril de tout un tissu de petits réseaux, de petites structures, associations, festivals, qui n’ont pas les moyens, ne sont pas subventionnés. Quand je vois des petites boîtes qui ferment, qui regroupent plein de producteurs indépendants, des réseaux, de musiques du monde, des boîtes de prestation qui louent du matériel ou des instruments, qui mettent la clé sous la porte, qui déstockent, des festivals qui n’auront pas de nouvelles éditions, ça m’inquiète. Du coup, des artistes qui n’étaient pas médiatisés, qui n’avaient pas encore le succès que nous pouvons vivre en ce moment, perdent tout un réseau vital de structures qui les programmaient et les faisaient connaître.

Les Goguettes en trio mais à quatre © Elsa Margueritat pour Reconstruire

Racontez-nous une séance d’écriture chez les Goguettes.

Stan : C’est une question personnelle ! Nous écrivons individuellement. On travaille très peu collectivement. Quand quelqu’un a une idée, il prévient les autres pour qu’on n’écrive pas tous sur le même sujet.

Clémence : Ensuite la personne envoie son texte, les autres apportent éventuellement des modifications, même si en général on ne dit pas grand chose, et ensuite on met en forme musicalement et scéniquement. L’écriture a toujours été individuelle, aussi parce qu’on s’est rencontrés comme ça ! On s’est rencontrés sur cette scène ouverte où Valentin venait chanter sa goguette, Stan venait chanter sa goguette, moi de temps en temps aussi – j’étais surtout l’accompagnatrice.

Valentin : L’écriture, c’est un truc de radicalité. C’est souvent plus efficace d’avoir une radicalité qui va au bout de son idée, plutôt que quatre radicalités qui vont essayer de se trouver des compromis pour s’intégrer l’une l’autre. Une fois que la goguette est écrite, on a le travail de mise en plateau. Cette semaine, nous sommes en résidence, dans un théâtre, et on met en scène toutes les nouvelles goguettes écrites pendant le confinement, pour la tournée qui arrive, et réadapter le spectacle.

Clémence : Oui, il était un peu périmé, ce spectacle. On parlait d’Édouard Philippe ! (Rires) La dernière fois qu’on a joué, c’était en mars, et il s’est passé des choses depuis.

Une dernière chose à nous dire ? Peut-être que quelque chose vous a marqué dans la discussion que nous venons d’avoir ?

Stan : Il est intéressant de voir que vous nous voyez comme des artistes engagés. Personnellement, je n’ai pas l’impression d’être un artiste engagé, malgré mes sensibilités. C’est peut-être la force de notre groupe : chacun y voit beaucoup de choses, souvent selon ses propres prismes. On le constate beaucoup.

Vous avez quand même un discours politique…

Clémence : On s’intéresse à la politique, oui. Les gens engagés nous voient comme des gens engagés, d’autres nous voient comme des humoristes, d’autres encore comme de simples chanteurs… Nous en sommes étonnés.

Valentin : Par exemple, vous avez beaucoup de questions autour de ça. Sur certains médias, ça n’arrive jamais ! Et je ne parle pas forcément de Télé 7 jours, je parle de médias sérieux, qui vont poser des questions intelligentes, mais qui n’insisteront pas là-dessus.

Clémence : Causette, par exemple, qui est un média féministe, ne nous a pas parlé de ça, de notre engagement, rien.

Alors dites-le nous ! Si on vous invite demain, comment vous définir ? Comment poser d’autres mots sur ce que vous êtes ?

(Presque) en chœur : nous sommes chansonniers !

Stan : Dans les années 80, c’était le bébête show, c’étaient plutôt des chansonniers de droite. Nous, on va dire… qu’on l’est moins. (Rires)

Deux jours après l’entretien, c’est dans une salle de concert de banlieue parisienne que nous retrouvons, avec notre photographe, les Goguettes (en trio mais à quatre), au complet cette fois, pour illustrer l’article et voir en application leurs méthodes de travail. Le groupe est en pleine résidence pour réadapter le spectacle de leur nouvelle tournée, qui commence le 18 Septembre à Saint-Brice-Sous-Forêt. L’ambiance est la même : ça court, ça se coupe, ça danse, les idées fusent, le metteur en scène rit à ses propres idées et fait rire tout le groupe avec lui. Comme on les comprend. Il y a quelque chose, dans leur présence, d’intime et d’explosif à la fois. Assis confortablement, un peu timides, nous rions, parfois jaune, fredonnons discrètement les refrains que l’on connaît, découvrons avec plaisir les nouvelles mélodies et la plume acerbe, forte et fragile de ces chansonniers pas-militants-pour-un-sou. Et nous comprenons leur force : malgré la mise en scène, malgré l’équipe technique, malgré les costumes et le décor, le jeu de lumière – impressionnant et toujours juste -, il y a quelque chose dans l’air qui nous donne toujours l’impression de chanter, bras-dessus bras-dessous (à distance toutefois), après un repas de famille, ou sur cette péniche où ils se sont rencontrés. La force des Goguettes, c’est que leurs chansons appartiennent à tous ceux qui les écoutent.

Les Goguettes, en trio mais à quatre © Elsa Margueritat pour Reconstruire

Rédaction

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