Sur le parvis de Notre-Dame, devant le Palais des Papes, dans la cour du Louvre… les guides-conférenciers ont multiplié les actions depuis le début de la crise sanitaire pour dénoncer l’abandon des pouvoirs publics. Particulièrement touchée par la pandémie, la profession reste méconnue. Alors que la précarisation s’accentue depuis plusieurs années, la crise semble avoir mis en lumière les profondes difficultés qui minent le métier. Après le deuxième épisode de confinement, des milliers de femmes et d’hommes pourraient être contraints de quitter cette profession qu’ils exercent avec passion, faute de revenus. Trois d’entre eux nous ont apporté leur témoignage.

Théo, Marion et Caroline ont commencé à exercer le métier de guide conférencier il y a 7 ans à Paris. Pour chacun, le choix fut celui de la passion : celle d’apprendre et surtout de partager leur intérêt pour l’histoire et l’art. Très vite, la nécessité de composer avec la précarité, des conditions d’exercice et le manque d’encadrement légal se fait sentir. Ces déconvenues inhérentes à un statut peu encadré, rendent les guides-conférenciers particulièrement vulnérables face aux exigences des grandes entreprises du secteur.

« L’auto-entrepreneuriat n’a pas été un choix. Le statut m’a été imposé par mon premier client pour que je travaille pour lui. J’ai mis quatre ans à me rendre compte qu’il existait encore du salariat dans le métier », confie Marion. Une situation qui semble être « devenue la règle », selon Caroline, pour toutes celles et ceux qui débutent une carrière de guide-conférencier : « Si on ne peut pas faire de factures, on travaille difficilement. »

Fin de l’intermittence, début de la précarité

Pendant quatre ans, Marion navigue entre plusieurs agences en tant que prestataire « avec les inconvénients du salariat et de l’auto entrepreneuriat. » L’impossibilité de négocier le prix de ses prestations et le lien de subordination qui existe entre elle est ses « clients » conduit à une situation proche du salariat déguisé. Pourtant, les recours en justice pour requalifier les contrats sont très rares. Lorsque les guides réalisent l’essentiel de leur activité avec une ou deux agences, il est risqué de s’opposer aux conditions fixées sous peine d’être mis sur une liste noire par les autres opérateurs du marché. Caroline en a fait l’amère expérience à la suite d’une action collective de trois mois contre un opérateur aux méthodes particulièrement discutables. À l’issue du mouvement, l’intégralité des récalcitrants furent mis au ban et son chiffre d’affaires était réduit de moitié.

La situation, ne fut pourtant pas toujours celle-ci pour les guides-conférenciers. Jusqu’en 2014, un modèle d’intermittence proche de celui du spectacle vivant était en vigueur. Un système qui « contentait tout le monde », selon Théo et qui permettait de composer avec les spécificités régionales et la dépendance au tourisme. Difficile, en effet, de mettre sur le même plan le travail des guides qui arpentent les couloirs des musées parisiens tout au long de l’année ou de ceux qui œuvrent pour les croisiéristes étrangers au printemps et à l’été. Pour ces derniers, l’activité en dehors des périodes ensoleillées est au point mort, et les revenus tirés de l’intermittence offraient la possibilité de faire face à ces périodes de vache maigre. « Le revenu et les rythmes sont très variables d’une personne et d’une région à l’autre. Il y a des guides qui vont travailler sept jours par semaine d’avril à septembre et quasiment pas travailler pendant six mois », confirme Théo. Un problème de saisonnalité qui cache également celle de la concentration des donneurs d’ordre. En province, il n’est pas rare qu’une poignée d’entreprises se partagent le secteur du tourisme guidé, entraînant une concentration des pouvoirs qui diminue encore la marge de négociation des guides-conférenciers. Dans le sud de la France, les professionnels du guidage en ont fait les frais suite au rachat de l’entreprise CityWonders qui employait plusieurs dizaines d’entre eux. Suite à ce changement de propriétaire, un mail leur indique que seuls ceux à même de fournir des factures peuvent continuer à travailler pour l’enseigne, excluant toute possibilité de recourir à des CDD comme c’était jusqu’alors la norme.

Guide-Conférencier en temps de crise sanitaire

Guide-Conférencier en temps de crise sanitaire ©François Destoc

Théo tempère néanmoins « ce ne n’est pas la saisonnalité le problème, mais le statut ». Avec la fin du régime d’intermittence, l’obtention de CDD d’usage prend une importance capitale pour les guides conférenciers. En effet, mise à part la poignée d’entre eux qui travaille en CDI, ce contrat très court est la seule façon d’ouvrir des droits au chômage et donc de traverser les périodes creuses sans trop d’embûches. Une impérieuse nécessité qui rend les guides tributaires des entreprises du secteur.

Si les agences de voyages restent leur interlocuteur référent pour entrer en contact avec les groupes de touristes, ces dernières travaillent de plus en plus rarement en direct avec les guides. Pour prévoir leurs circuits, ces dernières font plutôt appel à des agences dites « réceptrices » qui se chargent de trouver les activités à mêmes de satisfaire leur clientèle étrangère. Celles-ci ont recours aux services des guides-conférenciers pour mener à bien ces propositions ou font appel à d’autres agences spécifiques proposant des « pools » de guides. Une succession d’intermédiaires qui rogne toujours plus la marge bénéficiaire des guides en bout de chaîne, déplore Théo : « sur une centaine d’euro dépensée par le touriste, une toute petite part revient effectivement au guide. »

Autre difficulté du métier : rémunérer des jours passés à préparer une visite qui sera bouclée en quelques heures. Un temps de travail pris en compte dans les métiers de l’éducation ou du spectacle vivant mais difficilement justifiable vis-à-vis des clients. Pour le compenser, nul autre choix que de l’intégrer dans les prix des prestations. Si aucune tarification officielle n’existe pour la profession, les moyennes établies par les syndicats présentent des chiffres relativement hauts. C’est « une prestation de luxe dans un sens », résume Marion, « mais on n’a pas le choix ». Pas le choix non plus de devoir jongler avec les spécificités de l’indépendance, « si un groupe arrive en retard d’1h30 soit on s’en va et on perd un client soit on reste, quitte à sauter un repas ». En ce sens, difficile d’espérer davantage qu’un SMIC pour les guides conférenciers qui débutent leur carrière. Une rémunération bien en-deçà de ce qu’ils pourraient espérer après des études supérieures souvent longues. Si l’examen est ouvert aux titulaires d’un BAC +3, il n’est pas rare qu’ils poursuivent au-delà comme le révèle Marion : « il y a beaucoup de guides qui ont un doctorat, moi j’ai un master. »

Un confinement qui appelle la colère

Dans ces conditions, l’annonce du premier confinement fait l’effet d’une douche froide au sein d’une profession déjà mise à mal. « J’avais des visites qui étaient prévues, je travaille beaucoup avec des associations, des groupes scolaires… tout ça s’est retrouvé annulé du jour au lendemain et ça a été le cas pour tous les guides », confirme Théo. Au-delà de l’arrêt de l’activité, c’est l’incertitude qui rend la poursuite de l’activité particulièrement périlleuse. La durée du confinement n’étant pas prévisible, impossible pour eux de reprogrammer les visites annulées. Pour celles et ceux ayant l’habitude de travailler avec des CDDU (Contrat de Travail à Durée Déterminée d’Usage), la situation est désastreuse. Pour la plupart, la fin de leurs droits au chômage a coïncidé avec le début du premier confinement au mois de mars. Dès lors, ils se retrouvent sans autre ressource que le RSA (Revenu de Solidarité Active) et ses 564 € par mois. « Certains vont aux Restos du Cœur ou revendent leur appartement. D’autres retournent habiter chez leurs parents voire chez leurs enfants », confie Marion.

À la fin de ce premier confinement, l’activité peine à reprendre alors que la période de l’été est habituellement l’une des plus favorables. Selon l’organisation mondiale du tourisme, 700 millions d’arrivées de touristes en moins sont recensées entre juillet et août 2020 par rapport à l’année précédente. Une chute drastique imputable notamment aux restrictions de voyages et aux mises en gardes face à la hausse des contaminations. Les guides-conférenciers, dont certains réalisent l’intégralité de leur chiffre d’affaires avec une clientèle étrangère, se retrouvent directement pénalisés par cette situation : « mon planning d’octobre, l’année dernière, était plus que plein et là ça n’a rien à voir », regrette Caroline. Sans ressources depuis le début de l’année, près de 45 à 50% des guides envisageraient de changer de métier selon la FNGIC (Fédération Nationale des Guides Interprètes et Conférenciers).

Pour faire face à ce qu’ils vivent comme une abandon de leur profession, les guides décident d’interpeller l’opinion publique et les décideurs politiques en multipliant les actions. De petites mobilisations émergent partout en France mais peinent à trouver un écho suffisant en raison de l’atomisation du mouvement. Alors que 4 500 guides seraient aujourd’hui en activité à temps plein en France, le besoin se fait sentir de les mobiliser plus largement au travers d’actions coup de poing. La réouverture du Musée du Louvre, le 7 juillet 2020, offre une belle occasion pour mettre en lumières leur situation et, avec 6 autres guides, Marion participe à l’organisation d’un flashmob devant l’institution parisienne. L’opération est une réussite : 200 professionnels se rassemblent, un chiffre particulièrement élevé au regard des mobilisations précédentes. Cerise sur le gâteau, les nombreux médias présents pour la réouverture de l’institution parisienne offrent une belle caisse de résonance à la mobilisation des guides conférenciers.

Pour surfer sur cette première réussie, les guides décident de créer le collectif #GuidesConférenciers chargé de fédérer et de poursuivre le travail d’interpellation. Ainsi, une tribune signée par plus de 500 guides en 72 heures est publiée à l’été dans le journal Le Monde. Pour structurer son action, le collectif décide également de se doter d’un référent par région et d’organiser un nouveau flashmob national le 19 septembre. À chaque fois, les guides marquent leur action d’un style particulier : masque bleu grimé d’une croix pour dénoncer le mutisme qui leur est imposé ou habits blancs pour symboliser l’année blanche qu’ils appellent de leurs vœux pour tous leurs collègues en CDD d’usage. Tandis qu’une autre mobilisation est prévue à l’occasion de La Nuit des Musées, le second confinement vient mettre un coup d’arrêt aux actions du collectif.

Flashmob des guides-conférenciers devant le Musée du Louvre le 6 juillet 2020

Flashmob des guides-conférenciers devant le Musée du Louvre le 6 juillet 2020 ©Pascal Le Segretain/Getty Images

Ces mobilisations nées en dehors du giron des organisations représentatives ne les alarment pourtant pas selon Caroline : « toute initiative est bonne à prendre à partir du moment où ça ne dégrade pas l’image de ce métier qui est peu connu. » En effet, deux syndicats et une fédération structurent aujourd’hui la profession : le SNGC (Syndicat National des Guides-Conférenciers), le SPGIC (Syndicat Professionnel des Interprètes Guides Conférenciers) et la FNGIC. Si ces derniers n’ont pas tardé à apporter leur soutien aux différentes mobilisations, celles-ci ont peut-être gagné à s’en émanciper comme le rapporte Marion : « on s’est rendus compte que le rôle de nos syndicats et de notre fédération c’est plus de s’occuper du métier et de son futur et nous là actuellement on ne se bat pas pour le futur du métier mais pour son présent et son actualité. Nous en tant qu’individus on peut dire à nos copains et nos collègues : « Venez on va dans la rue ! ». Ce n’est pas le même rôle qu’un syndicat, on est juste des collègues qui se battent pour d’autres collègues. »

Suite aux mobilisations, les réactions de la classe culturelle et politique se font timides. Certes, le directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez, assure personnellement les guides-conférenciers de son soutien à l’occasion de la mobilisation devant son établissement. Mais, quelques mois plus tard, le silence règne sous les dorures des institutions parisiennes. Une situation particulièrement irritante pour Marion qui estime que les guides sont « les ambassadeurs des musées, de la culture et que personne ne parle de nous ».

Mépris à tous les étages

Un manque de considération symptomatique de l’évolution des pratiques depuis plusieurs années. En effet, il est de plus en plus rare que les lieux de culture fassent directement appel aux services des indépendants pour mettre en valeur leurs collections. « Ce rôle d’employeur, qui est celui des offices de tourisme et qui était celui des musées, n’existe plus », s’exaspère Caroline. Depuis plusieurs années, les institutions font le choix d’émettre des appels d’offres aux cahiers des charges si denses qu’il est impossible de rivaliser face aux grands acteurs de l’événementiel. Pour remporter ces juteux marchés, ces derniers n’hésitent pas à proposer des opérations clés en main intégrant parfois la boutique et, surtout, à casser les prix. Parmi eux, la société Cultival, fait office de mastodonte du secteur et étend son emprise en faisant signer des exclusivités à des lieux publics tels que la Tour Eiffel. Nul autre choix pour les guides qui souhaitent travailler sur ces sites que de rogner leurs marges pour entrer dans les conditions des cahiers des charges. Une mise à l’écart difficile à supporter pour Théo : « Dans les très grosses institutions comme le Louvre ou le Château de Versailles, il faudrait mettre bien plus en avant les guides conférenciers car la plupart des visites ce sont des gens comme moi qui les font. Ces institutions gagneraient à promouvoir ça, faire appel à des guides extérieurs mais c’est un choix politique. Il faudrait que le gouvernement décide d’agir et de recruter des guides-conférenciers. »

Les réactions politiques, elles, ne sont pas moins timides « exceptés François Ruffin et Danielle Simonnet », précise néanmoins Marion. Si quelques dispositifs spécifiques sont proposés, les modalités sont souvent maladroites et parfois contre-productives. Durant l’été, l’Office de Tourisme de la Ville de Paris propose de subventionner des visites gratuites au bénéfice des guides-conférenciers. Une intention louable qui ne manque pas d’attirer les critiques d’une partie de la profession. En effet, ces visites étant accessibles uniquement aux guides affiliés à la FNGIC, elles créent une concurrence déloyale pour celles et ceux n’étant pas en mesure de proposer des services gratuits. Une main tendue qui ressemble finalement à un couteau dans le dos pour des centaines de guides.

Ministère de la Culture

Ministère de la Culture ©AFP

Face au désintérêt chronique, nul autre choix pour les professionnels que d’interpeller directement le gouvernement. Néanmoins, une question insoluble se pose : qui est leur Ministère de tutelle ? Les dernières cartes éditées en 2014 portent le sceau du feu Ministère de la Culture et du Tourisme. Scindé en deux sous le mandat d’Emmanuel Macron, ce dernier a vu une partie de ses prérogatives retourner sous le giron du Ministère des Affaires Étrangères. Un imbroglio administratif dans lequel chaque interlocuteur reporte la responsabilité sur les autres administrations. Dans ce jeu à trois bandes entre Bercy, le Quai d’Orsay et le Ministère de la Culture, les guides conférenciers sont les grands perdants. Quand la réponse vient finalement, elle est à chaque fois identique : un simple copier-coller de la loi les concernant.

Lorsque finalement, le Ministère de la Culture se décide à publier un communiqué, celui-ci est reçu avec tiédeur par les guides-conférenciers. Si certains perçoivent comme une victoire le fait que leur spécificité soit enfin prise en compte, Théo y voit « une réponse qui se fout de notre gueule ». La parole officielle insiste sur trois points : les guides éligibles au fonds de solidarité vont continuer à le percevoir jusqu’en janvier 2021, une grande enquête sur la profession va être menée par le Ministère et la carte professionnelle cartonnée va devenir plastifiée pour éviter les risques de contrefaçons. Pour les guides en CDDU sans revenus depuis mars, aucune solution n’est proposée pour l’heure. Surtout, il semble que le Ministère ignore parfaitement les conditions d’exercice de ces derniers. En effet, le Secrétaire d’État venu à leur rencontre lors d’une mobilisation devant le Ministère les invitent à se tourner vers leur employeur. Un luxe lorsque l’on sait qu’environ 40% des guides ont recours aux CDDU, contrats « d’usage » à la durée souvent très courte. Pour eux, pas d’employeur en dehors de ces contrats et donc personne vers qui se tourner. « On a l’impression que le gouvernement ne sait pas ce qu’est un guide conférencier », s’exaspère Marion.

Numérisation & uberisation : la menace fantôme

Devant l’abandon des pouvoirs publics, d’autres craintes liées aux changements d’habitude opérés durant le confinement inquiètent La plus prégnante est de voir s’accélérer la numérisation du métier débutée il ya plusieurs années : « Quand j’ai commencé en 2013 on m’a déjà dit que c’était un métier voué à disparaître avec les audio guides, l’uberisation … », rappelle Marion. En effet, le recours aux nouvelles technologies devient monnaie courante dans les institutions culturelles et le Musée du Louvre fait office de cas d’école. En 2012, le musée innove en proposant des Nintendo 3DS à ses visiteurs à l’occasion d’un partenariat avec la firme nippone. L’occasion de découvrir les collections du musée avec un casque relié à la célèbre console de jeux portable. Mais aussi, une raison de moins de recourir aux services de guides en chair et en os aux prestations bien plus onéreuses. Marion préfère en rire : « Si vous demandez à un enfant de choisir entre une Nintendo et une dame pour visiter le musée, le choix est vite fait ». Si quelques guides ont effectué une transition durant la période de confinement en organisant des conférences en ligne, le recours aux nouvelles technologies est encore rare. Surtout, celles et ceux qui sont moins à l’aise avec les outils digitaux sont marginalisés face à ce type de pratiques. Caroline, elle, y voit surtout une perte de sens pour la profession : « il y a une dimension humaine, sensorielle de ce métier-là qui est de moins en moins mise en avant, facilement remplaçable. »

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Depuis 2012, la Nintendo 3DS remplace les audio-guides au Musée du Louvre ©Marcel Perrin/Le Louvre (2012)

Comment faire face à la crise et aux problèmes structurels qui minent la profession ? À court-terme, tous se rejoignent sur l’urgence de trouver une solution pour les guides qui se trouvent sans ressources depuis le début de l’année. Ouvrir le fonds de solidarité à ces derniers de manière rétroactive et le maintenir jusqu’à l’été prochain serait un premier pas décisif pour faire face à l’urgence. En effet, le risque de confinements qui s’étendraient dans la durée et d’un retour timide des touristes l’été prochain peut affecter plus durement encore la profession dans les mois à venir si aucune mesure de sauvegarde n’est prise. Surtout, les guides craignent que l’expérience du coronavirus n’affecte l’inconscient collectif : « Si les gens reviennent ils ne passeront pas forcement par les guides, ils ne se mélangeront pas avec des groupe », s’inquiète Marion. Pour les guides qui réalisent l’intégralité de leur chiffre d’affaires avec une clientèle étrangère, ce serait la banqueroute assurée prédit-elle : « On a fait une croix sur la haute saison. Sans cette mesure, on signe l’arrêt de mort d’une profession qui enjolive un peu le quotidien. »

À plus long terme, les guides-conférenciers appellent de leur vœu le retour du régime d’intermittence, seul moyen de prendre en compte la forte saisonnalité du métier, les disparités régionales et le temps de préparation non rémunéré des conférences. Une façon surtout, de ne pas être à la merci de la prédation du secteur privé et des logiques de rentabilité qui guident les grands acteurs. Encadrer le recours à l’auto-entrepreneuriat sonne également comme une évidence pour contrebalancer le rapport de force inégal qui s’opère face aux grandes agences du secteur. Un moyen d’assurer à chacun des cotisations pour les périodes d’inactivité et surtout pour préparer une retraite plus qu’incertaine.

Autre nécessité, lutter contre la multiplication des visites gratuites proposées par des entreprises dont le siège social est le plus souvent installé au Luxembourg ou en Irlande pour réduire leur imposition. Réalisées par des étudiants payés illégalement au pourboire et non formés, ces visites sont souvent de qualité très en deçà des standards de la profession et créent une concurrence déloyale. « Comment expliquer a un client potentiel qu’avec nous il va payer 150 euros et qu’ailleurs il ne paiera rien ? Les gens n’ont pas envie de faire de la politique ou de l’économie quand ils vont faire une visite », constate amèrement Marion. L’une des solutions évoquées par les guides est de protéger le statut en établissant un registre régulièrement mis à jour et la distribution de cartes à puces obligatoirement présentées à l’entrée des institutions. Pour le moment, la loi de 1994 autorise tout le monde à guide dans l’espace public, sans nécessité de disposer du statut. Théo n’hésite pas : « La solution serait de l’interdire et de réserver ce droit aux guides-conférenciers. On a été complètement uberisés. »

Ironiquement, la crise ouvre un chemin pour restructurer de fond en comble ce que Marion décrit comme un « métier de passion ». Une passion qui « ne paie ni les loyers ni les repas, mais lorsqu’on est passionné, c’est dur d’envisager une reconversion ». Surtout, cette passion avec laquelle les guides exercent leur métier « joue parfois contre leur crédibilité » selon les mots de Caroline. Une situation qui n’est pas sans rappeler celles des travailleurs du spectacle vivant et de tant d’autres profession systématiquement dévalorisées du point de vue de la rémunération.

À l’heure où le gouvernement décide de trancher entre les « activités essentielles » et celles qui n’auraient pas ce luxe, la situation des guides-conférencier invite à interroger collectivement ce qui apporte son sens à l’existence. La beauté, la joie des moments simples, le partage d’une connaissance commune sont autant d’éléments qui permettent de construire cause commune mais demeurent pourtant méprisés. En temps de crise, une opportunité unique de reconsidérer nos priorités s’offre pourtant à nous, comme le constate Caroline : « Ce serait un beau geste de se dire qu’on valorise la culture et qu’on veut faire vivre ça. Ce serait aussi une manière de nous tirer vers le haut avec un pays qui valorise un travail intellectuel, la réflexion. C’est d’autant plus important maintenant avec ce qui se passe dans l’actualité. On a plus que jamais besoin d’avoir cet accès à la connaissance, cet échange plutôt que de se dire que c’est pas très grave si ça disparaît. »

Un beau geste qui permettrait enfin de donner corps à cette « exception française » si souvent vantée. Une exception qui, pour l’heure, cherche encore ses règles.

Julien Landureau
Directeur de la rubrique Société, militant et créateur de contenus audiovisuels.

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