Anthony Cortes est journaliste à Marianne. Pendant un an et demi, il a sillonné la France des campagnes, la France de la ruralité, a rencontré ses habitants, les a interrogés. Il en tire un ouvrage, paru début mars aux éditions du Rocher, Le réveil de la France oubliée. Dans ce livre, qui est tant le récit d’un voyage un peu particulier qu’un essai puissant sur cette France d’en bas oubliée du grand bal des médias, il cherche à donner un souffle d’espoir aux premiers de corvée.  Nous l’avons rencontré pour évoquer avec lui cet ouvrage. Propos recueillis par Sacha Mokritzky, photographies de Manon Decremps.

Vous venez de publier Le réveil de la France oubliée, vaste enquête sur la France rurale. Cette France s’est-elle réellement endormie, ou a-t-on donné l’illusion de son sommeil ?

On a donné l’illusion de son sommeil. Cette image de France morte, d’une sorte de musée endormi a été exagérée. Elle n’a, en réalité, jamais cessé d’être combative. Bien qu’à la marge, elle a toujours une force d’imagination et d’innovation. Pour autant, il ne s’agit pas, dans ce livre, d’idéaliser les campagnes. Il y a un fort taux de chômage, une population très vieillissante, les jeunes y ont l’horizon bouché, ont du mal à s’insérer (bien qu’ils soient plutôt qualifiés professionnellement). Cette France-là se bat contre un certain nombre de handicaps. Ce sont ces difficultés qui lui donnent l’air endormie.

Ce que je voulais montrer, c’est la France que je connais, tout simplement. Je suis parti d’un vécu : originaire des Pyrénées Orientales, j’avais moi-même une certaine frustration, un agacement, quand je lisais des papiers, quand je regardais des documentaires sur la France rurale. Elle y est systématiquement montrée dépassée. Elle est tantôt une victime, tantôt un élément de folklore. Je voulais montrer le contraire. Je voulais parler de la France que je connais, capable de se retrousser les manches, de se serrer les coudes, celle qui porte en elle un certain sens de la solidarité. Il s’agissait d’aller à rebours de ce qui est dit à son propos, de la montrer à l’avant-garde, de montrer à quel point elle est capable de fabriquer une modernité, alors qu’elle est peinte comme passéiste et réactionnaire.

Votre fine connaissance de cette France rurale transparaît dans le livre. Depuis que Christophe Guilluy a parlé de la France périphérique, tout le monde y va de son regard. N’y a-t-il pas une forme de fantasme du rural ?  Les élites métropolitaines ne cherchent-elles pas à asseoir leur autorité en imposant leur récit ? 

Complètement. Nous sommes gouvernés, observés, décrits par des urbains. Les visées, les analyses viennent de l’urbain, des métropoles. Il y a là-dedans une énorme part de fantasme contre lequel je voulais aller à rebours. Je me suis certes inspiré de Christophe Guilluy, mais j’ai voulu aller au-delà de la France périphérique. Il parle beaucoup des petites villes, de la périphérie. J’ai voulu parler du rural profond. Dans ce livre, il y a beaucoup d’exemples de villages de 30, 50, 100 habitants. Cette France-là, personne n’en parle jamais, et je trouvais cela particulièrement tragique. C’est une forme de mépris. C’est une France qui n’existe pas ; elle est fantasmée, mais elle est surtout oubliée, ignorée. C’est pourtant dans cette France-là qu’il y a le plus de réactions d’orgueil, et de réflexion, autant sur le côté économique que sur le côté politique. Le municipalisme, par exemple, a une certaine prise dans ces territoires. Évidemment, cela ne se met pas encore complètement en place : c’est un territoire en ébullition. 

Voilà justement un paradoxe apparent dans votre livre ; vous parlez beaucoup de cette idée de municipalisme, de démocratie locale, et en même temps vous pointez un déficit de service public, plutôt assimilé au régalien. Comment peut-on créer une dynamique positive entre le municipalisme et un retour de l’État ?

C’est vrai que je parle beaucoup de municipalisme, d’initiatives à l’échelle locale, d’autonomisation. Ce n’est pas forcément une façon de promouvoir cette façon de se déconnecter de l’Etat, de lâcher cette barque collective. Ce n’est pas un essai pro-décentralisation. J’ai simplement vu sur le terrain que c’était le premier sursaut de vie. On y choisit de se déconnecter de l’État central, de se penser soi-même. 

Anthony Cortes, dans les locaux de Marianne, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Personnellement, je suis un jacobin convaincu, je pense que la réponse doit venir de l’échelon central, de l’échelon supérieur. Cependant, je suis journaliste, mon travail est de rapporter. Et ce que l’on me dit, c’est « On ne peut plus rien pour nous. » 

Je n’ai pas non plus rencontré une population en rupture : c’est une population en attente de l’État central. La plupart se disent républicains, s’inscrivent totalement dans le roman national français, dans cette Histoire. La réponse autonomiste est simplement une façon de montrer qu’ils sont encore là, qu’ils sont capables, et qu’ils attendent que l’État central leur réponde. 

Votre livre se distingue car il donne beaucoup la parole aux acteurs de cette France rurale. Est-ce là l’enjeu : faire en sorte que ces gens-là se pensent eux-mêmes, plutôt que de laisser les métropoles tisser leur propre récit ?

Je pense, et d’ailleurs eux-mêmes l’ont intégré. Ils ne se sentent pas entendus, pas représentés. Eux-mêmes sont convaincus que leur parole ne sera pas bien relayée, ou du moins qu’elle sera déformée. Ils se disent donc qu’il est temps qu’ils pensent par eux-mêmes, qu’ils lancent des projets par eux-mêmes, pour eux-mêmes.  C’est ce qui me paraît le plus intéressant, cette reprise en main du politique, par une population que l’on présente souvent comme dépolitisée, ou lassée par le jeu, par le débat politique. Au contraire, lorsque nous parlons avec eux, nous constatons une envie profonde de penser la démocratie locale, de s’en saisir, de penser à différents projets économiques ; il y a une vraie envie de débat. L’enjeu, c’est de permettre à ces personnes-là de reprendre en main leur destin, car ils en sont capables.

Lors du mouvement des Gilets jaunes, puis dès le premier confinement, nous avons constaté une inversion de l’utilité sociale des métiers. On a entendu parler de premiers de corvée, des gens d’en bas ( de façon, d’ailleurs, plus ou moins méprisante). N’est-ce pas là simplement l’expression de la common decency, chère à George Orwell puis à Jean-Claude Michéa ?

C’est une traduction, une représentation très concrète de ce concept, mais c’est avant tout une réponse à l’odeur de la mort. Le mouvement des Gilets jaunes a eu le bienfait de faire comprendre aux gens qu’ils étaient capables de reprendre eux-mêmes leur destin en main. Je parle, dans le livre, de Comercy, des Assemblées populaires organisées lors de ce mouvement. Le point fort de ce mouvement a été de montrer que faire partie d’une certaine classe, avoir des difficultés, n’empêchait pas de reprendre son destin en main, de réfléchir soi-même, de s’engager, d’avoir une réflexion sur sa situation, sur la situation des autres, de retrouver du collectif. C’est toute la réussite de ce mouvement. Nous, en ville, avons le souvenir de ces manifestations, de ce fracas, de ces incidents, mais ce mouvement des Gilets jaunes a fait prendre conscience aux gens qu’ils pouvaient s’engager par eux-mêmes, pour eux-mêmes, pour leurs semblables. La base a pris conscience qu’elle était capable de renverser la pyramide et de reprendre le contrôle sur sa destinée.

On entend beaucoup, dans l’intelligentisia parisienne, que le mouvement des Gilets jaunes a changé la face du pays. Est-ce quelque chose que l’on entend aussi chez les principaux acteurs du mouvement ?

Ce que l’on entend surtout, lorsque le sujet est abordé dans les villages, c’est d’abord un bon souvenir. C’est comme un événement fondateur. Le souvenir des ronds-points, du collectif que cela a créé, de la solidarité, et même des incidents. Le fait qu’il y ait le bazar dans les villes, quelque part, a été vu comme une revanche. On ne se l’avoue pas complètement, mais c’est ce que l’on entend en allant au bout d’une discussion. Ce que j’ai cru voir, c’est que cela a créé une conscience commune, presque une conscience de classe. Si nous nous basons sur ce que dit Emmanuel Todd à propos de la « masse centrale atomisée », si l’on assemble les perdants de la mondialisation, enseignants, ouvriers, infirmiers, petits commerçants, nous pouvons même dire que cela a créé une conscience de classe, alors même que Marx disait qu’il était impossible de créer une conscience de classe dans la France paysanne, dont cette France rurale est l’héritière ! Le mouvement des Gilets jaunes a réussi à faire mentir Marx, et c’est ce qui change tout. C’est le déclic. Je montre dans le livre beaucoup d’initiatives de reprises de commerce, de reprises de services publics, de lancements d’entreprises. Souvent, le déclic était le mouvement des Gilets jaunes. C’est un mouvement politique à l’origine (déstructuré, mais un mouvement politique quand même) mais il a eu la qualité de faire prendre conscience aux gens qu’ils pouvaient s’engager pour leur territoire, revendiquer certaines choses, se lancer au-delà de leurs frontières, dans leur communauté, pour retrouver un sursaut, une envie, mais aussi défendre leur identité. Oui, le mouvement des Gilets jaunes a changé leur vie de ce point de vue là. Il faudra évidemment voir les résultats sur le moyen ou long terme, mais pour l’instant il y a des effets concrets sur le terrain.

Beaucoup ont écrit que le mouvement des Gilets jaunes avait été aspiré par les métropoles, qu’il mourrait au moment où la France rurale entrait dans Paris. Croyez-vous à cela, ou croyez-vous plutôt qu’il s’agissait justement d’un mouvement positif de revanche ?

Je pense justement que la destinée de ce mouvement était de se tourner vers les métropoles. Il a commencé dans les ronds-points, en périphérie, sur les parkings de supermarché, sur les départementales. Mais il fallait aller vers les métropoles. Un mouvement qui restait dans les villages aurait été traité de manière folklorique par les médias, comme sont traitées les manifestations de paysans qui déversent du fumier au milieu de la route. Il fallait se montrer, il fallait aller sur le terrain de la ville. Ce que je montre dans ce livre, c’est que cette espèce d’affrontement entre les villes et les villages a été intégré. Il fallait mettre en scène cette opposition, cette bataille assez inédite. Quand je rencontre les personnes sur le terrain, eux-mêmes ne regrettent pas que les Gilets jaunes y soient allés, qu’il y ait eu ces affrontements. Ce mouvement est mort absorbé, mais il a au moins fait du bruit, a créé un lendemain. C’est complètement positif selon moi.

Dans un chapitre consacré à la jeunesse, vous évoquez un chiffre important mais qui paraît contre-intuitif au regard du règne de la mobilité dans le discours dominant. 87% des jeunes ruraux souhaitent continuer à y vivre. Pour reprendre le concept de David Goodhart, y aura-t-il toujours des gens de quelque part ?

Anthony Cortes, dans les locaux de Marianne, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Ces villages-là, la France rurale, a une identité particulière. Elle a un mode de vie particulier, et une culture qui se prolonge. Elle est différente selon les endroits, il n’est pas possible d’identifier une culture globale de la France rurale, mais il s’agit toujours d’une communauté réduite, avec des familles qui créent des liens entre les venus récents et les plus anciens. Cette culture des gens de quelque part est amenée à se prolonger. Ces 87% de jeunes qui veulent y rester, y travailler, c’est porteur d’espoir. Je pense que ce chiffre là peut encore augmenter. Il est bloqué à ce niveau car il n’y a pas d’opportunité, pas d’activité, pas de possibilité de s’y épanouir ou de penser sa vie familiale, professionnelle. Cette culture là est amenée à se prolonger, et la Covid peut être une opportunité. Ceux qui sont toujours là vont avoir envie de rester, mais ceux qui sont partis vont aussi avoir envie de revenir, en se demandant s’ils n’ont pas quitté la communauté, s’ils n’ont pas quitté le nid pour de mauvaises raison, si on n’a pas besoin d’eux. Il va y avoir cette réflexion-là, et la réponse sera un retour au nid pour créer une espèce de communauté, de base avec du sens, renouer avec sa culture, ses racines. Je pense que c’est l’avenir.

Les métropoles sont donc vouées à s’effondrer ?

Peut-être pas à s’effondrer. Il faut marcher sur deux pieds : réhumaniser les villes et revitaliser les campagnes. Aujourd’hui, malheureusement, les politiques publiques sont pensées pour la métropole, pour la ville. Il faut marcher sur ses deux pieds, ne pas laisser mourir cette France, ne pas la laisser au rang de petit folklore, de musée dans lequel on va l’été.

Il faut que les politiques s’en saisissent ; je cite des initiatives, un sursaut de vie, une sorte de réponse à la mort, mais ce n’est pas quelque chose qui peut durablement réveiller ces territoires et rééquilibrer le rapport entre les villes et villages.

Vous êtes journaliste à Marianne. Vous êtes écrivain. Comme d’autres médias, comme d’autres auteurs, vous essayez de réhabiliter cette France-là.  Mais ce n’est pas cette France-là qui vous lit. Comment fait-on, bercés de plein de bonnes intentions, pour qu’elle puisse à nouveau avoir accès au récit d’elle-même ?

Vous avez totalement raison. Nous ne sommes pas lus par cette France. Je suis conscient, tous les matins, en arrivant à la rédaction ou en écrivant ce livre, que je ne serai pas lu par cette France. C’est terrible, cela amène à un questionnement sur son utilité.

Mais alors, comment peut-on être lu par elle ? Il s’agit d’abord d’aller la voir. Ce livre, je ne voulais pas l’écrire comme un essayiste, comme un idéologue. Je voulais aller à sa rencontre, multiplier les entretiens, faire de l’immersion. Je pense qu’un bon nombre de journalistes devraient avoir cette intention là, d’aller les voir, leur demander ce qu’ils pensent de la marche du monde. En effet, parfois ils ne savent pas se servir des concepts : quand on est dans la réalité, on n’a pas forcément le recul pour la penser. Mais si nous avions cette démarche, d’aller les voir, leur demander leur avis, ça créerait un élan de confiance. Il y a une bienveillance qui se créerait, ils se diraient « On s’enquiert de notre situation, de notre réflexion, de notre vision du monde, donc pourquoi pas, nous aussi, rejoindre cet élan ? ». Cela peut, quelque part, résorber cette fracture. Nous en sommes encore loin. Il faut faire un retour au terrain. On nous dira : « c’est populiste » . Je n’en peux plus de ce mot, dévoyé, vidé de son sens, mais se tourner vers le peuple, lui dire que ce qu’il a a dire compte, sûrement plus que ce que disent certains dirigeants ou penseurs, peut créer un élan.

Anthony Cortes, dans les locaux de Marianne, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

La bourgeoisie intellectuelle multiplie les concepts de plus en plus pointus, de plus en plus difficiles à comprendre, comme si elle avait peur de perdre son hégémonie. Cette peur ne prouve-t-elle pas que la France populaire a déjà gagné ?

Si, complètement. Cette France est redoutable, elle est pleine de ressources intellectuelles, et ce, même si elle n’a pas les mêmes armes, les mêmes mots, la même façon de les exprimer. Elle a aussi une force, une capacité de mobilisation redoutée. Elle a gagné sur ce plan-là. Nous verrons si elle gagnera la bataille des idées. Récemment, dans une émission, il m’a été demandé la couleur politique de cette France. Mon intuition, c’est qu’elle a un penchant souverainiste. Elle veut reprendre son destin en main, elle en a marre de voir les frontières s’effacer, les marchés s’élargir. Nous verrons si elle adopte ce projet politique, si elle s’en saisit, et nous entrerons alors dans le deuxième round. Elle a déjà gagné une partie du combat. Il s’agit désormais de voir si elle est capable, d’un point de vue politique, de faire valoir une autre vision des choses. Les médias sont dominés par une vision très européiste, très mondialisée : la France de la base va-t-elle pouvoir émerger, amener ces idées, les développer, et les transmettre ?

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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