Politique

« Il ne faut pas idéaliser le peuple. Il faut le connaître » – Entretien avec Aude Lancelin

Aude Lancelin © Elsa Margueritat pour Reconstruire

Aude Lancelin est journaliste. Après avoir été licenciée de son poste de directrice adjointe de la rédaction de l’Obs, elle a publié l’essai  Le monde libre, prix Renaudot de l’essai 2016. Directrice du Média de 2017 à 2019, elle quitte ses fonctions et crée QG, le média libre, en juin 2019. En septembre 2020, celle qui a soutenu le mouvement des Gilets jaunes depuis ses prémisses a sorti un roman, La fièvre, aux éditions Les liens qui libèrent. Photographies par Elsa Margueritat. 

Après avoir co-dirigé plusieurs rédactions et publié plusieurs essais, et alors que l’on vous connaît plutôt pour votre travail de journaliste, vous avez choisi pour ce nouvel ouvrage d’écrire un roman. Quelles sont les motivations de ce choix ? Pourquoi ce moyen d’expression ?

Je pense que le roman a une puissance d’impression sur les imaginaires très supérieure à celle de l’essai. Par ailleurs, Le Monde libre (NDLR : son précédent ouvrage, prix Renaudot de l’essai en 2016) était déjà dans ce registre d’écriture. Je voulais déjà, par le style, par le classicisme du dispositif, placer le maximum d’épaisseur temporelle entre des événements, très récents, et leur sublimation par le récit. La Fièvre est dans cette même veine. Du reste, cela faisait longtemps que je voulais passer au roman, et il se trouve que les Gilets jaunes, mouvement que j’ai suivi depuis le 24 novembre 2018 en tant que journaliste, mais aussi en tant que sympathisante du mouvement, ont été un choc politique, le plus important de ma vie, mais aussi un choc esthétique. 

C’est la première fois que mes camarades et moi nous trouvions confrontés à des barricades, sur les Champs-Élysées qui plus est, c’est-à-dire sur l’avenue la plus symbolique du pays. Cela n’avait rien à voir avec ce que j’avais déjà pu observer de près, à Nuit Debout par exemple. C’est inoubliable de voir un peuple se soulever, d’être pris au milieu d’une foule en fusion qui prend conscience de sa puissance. Elias Canetti a parfaitement analysé cela. La foule ce n’est ni une meute, ni une masse. Il en émerge quelque chose qui se trouve être bien plus qu’une simple agrégation d’individus. J’ai compris dans ces moments-là énormément de choses sur le pouvoir, sur la solidarité entre les êtres, qu’il est impossible de deviner sans les avoir vécus. Seule la forme littéraire pouvait rendre compte de toutes les émotions qui nous ont submergés en ces instants. Et encore, novembre 2018 ne fut que l’étincelle initiale, les six mois qui suivirent furent eux aussi inouïs, dans les rues, sur les ronds-points, sur les réseaux sociaux, à toute heure du jour ou de la nuit. 

Ce livre est né de la rencontre avec un électricien au chômage de 35 ans : sur les Champs-Élysées, il incarnait une souveraineté véritable, inversée par rapport à celle du petit roi Macron.

Au-delà du mouvement des Gilets jaunes en soi, ce livre est né de la rencontre avec l’un d’entre eux, un électricien au chômage de 35 ans, Yoann, à qui mon livre est dédié. Le hasard a voulu qu’il soit la première personne que je photographie, alors qu’il descendait les Champs-Élysées, à cause de sa haute taille, d’une certaine majesté dans son allure, et du groupe de Gilets jaunes creusois qui semble ce matin-là lui faire cortège. Comme une image de la souveraineté véritable, inversée par rapport à celle du petit roi Macron, caché dans son palais derrière ses rangées de CRS. 

La Fièvre, Aude Lancelin. ©Elsa Margueritat pour Reconstruire.

Deux heures plus tard, autre coïncidence totale, surtout quand on sait le désordre incroyable qui régnait ce matin-là sur les Champs : j’assiste à son arrestation spectaculaire par un groupe de gendarmes. Une espèce de capture d’un homme dont on voyait bien qu’il était totalement candide et dépassé par la situation. C’était la première interpellation à laquelle j’assistais dans le cadre des Gilets jaunes ; il y en aura hélas beaucoup d’autres par la suite. J’ai donc photographié cette arrestation, et j’ai retrouvé cet homme pour lui transmettre toutes ces images. Il était évident qu’il aurait de gros ennuis judiciaires, je voulais lui venir en aide. J’ai finalement obtenu son identité grâce à un photographe de l’Agence France-Presse, qui l’avait lui aussi remarqué. 

Je suis restée en contact avec lui. Yoann me donnait régulièrement des nouvelles de son affaire, et des actions des Gilets jaunes dans la Creuse, où il vivait. Il a été jugé en janvier 2019, et lourdement condamné à de la prison avec sursis pour un jet de pavé en direction des CRS, sans victime. Quand, au printemps 2019, alors que le mouvement se décompose, j’apprends son suicide, je suis extrêmement choquée. J’y vois le condensé de toute la tragédie des Gilets jaunes. Le précipité de tout le mépris social, l’hypocrisie, la violence, à la fois physique et symbolique, à laquelle ils se sont heurtés, et j’ai immédiatement envie de bâtir pour lui un mausolée. L’idée du livre naît à ce moment-là, dans la colère et le chagrin.

La Fièvre n’a rien à voir avec ce que l’on pourrait appeler de la docu-fiction. Je n’ai pas voulu mener d’enquête auprès de ses proches, qui devaient être en grande souffrance après sa mort. Si j’ai pu aimer, par exemple, lire le livre d’Yvan Jablonka, Lætitia, au éditions du Seuil, on peut dire que Jablonka a fait exactement le contraire de ce que j’ai voulu réaliser. Il a mené une véritable enquête sur ce fait divers, rencontré chaque membre de sa famille, et en a livré un récit clinique. Moi j’ai eu immédiatement envie de rendre hommage à Yoann par le biais de la fiction, de tenter de donner à la séquence Gilets jaunes un souffle épique, même si je suis aussi partie d’un personnage de chair et de sang, et que de nombreux éléments dans ce livre, aussi étonnants qu’ils paraissent, sont tout à fait fidèles à la réalité. Que le New York Times l’ait interviewé à Guéret, c’est vrai, par exemple ! 

En lisant votre livre, nous avons tout de suite saisi la possibilité d’une comparaison avec le roman de Nicolas Mathieu Leurs enfants après eux. En effet dans son roman, bien qu’il y ait des éléments introductifs et conclusifs, on sent le temps qui s’est écoulé avant et le temps qui s’écoule après le récit. Dans La Fièvre, nous avons la même impression, celle d’être confronté à un morceau d’Histoire plus qu’à une narration autosuffisante. Avez-vous souhaité faire de ce livre la photographie d’une époque ?

Des journalistes de Mediapart ont sali mon livre quinze jours avant sa parution en librairie, en racontant que c’était un roman à clés, que chacun des personnages avait son équivalent aujourd’hui à Paris. Comme si je faisais du Christine Angot ou du Raphaël Enthoven. C’est très dégradant, et surtout totalement idiot. Il faut vraiment de très gros sabots pour arriver à classer ce livre dans les auto-fictions, quand on sait que le thème même de La Fièvre est justement le franchissement de la barrière qui enferme chacun dans sa peau et dans sa classe. Hormis Yoann, et quelques silhouettes inspirantes, tous les personnages de ce roman sont des recompositions, des archétypes de figures contemporaines. En revanche, on y trouve des descriptions tout à fait exactes du mouvement des Gilets jaunes. Je décris ainsi très précisément l’état des forces en présence, le genre de personnes que l’on peut y croiser, le type de combattants présents dans ce mouvement très composite, où chacun partage néanmoins les mêmes codes, les même héros, Christophe Dettinger par exemple, et les mêmes chants typiques, qui d’ailleurs se sont depuis répandus et ancrés dans les milieux syndicaux et ouvriers, au départ hostiles. Je décris aussi les personnes qui sont restées au stade avancé de la décomposition du rituel des samedis jaunes. Souvent les plus endurcis dans l’action, ou ceux qui sont animés par une foi religieuse, car il y a beaucoup de croyants dans le mouvement, ou ceux qui dérivent dans des visions alternatives du monde, de plus en plus complotistes, et qui régressent par rapport à tout le chemin politique qui avait été accompli dans le chaud des Gilets jaunes. 

Ce roman est le fruit d’une connaissance que je pense être extrêmement profonde du mouvement.

Le 24 novembre 2018, quand on commence à échanger avec eux, on n’entend quasiment aucun propos lepéniste, xénophobe, et encore moins antisémite, contrairement à tout ce que racontent unanimement le pouvoir et les médias. De la même manière, contrairement à ce qui a pu être dit, on croise énormément de personnes d’origine maghrébine parmi les Gilets jaunes. On m’a même raconté que la droite dure l’avait elle aussi constaté, comme nous, et en avait tiré les leçons en décampant rapidement. (Rires) En revanche, il y a un certain complotisme, ou disons un complotisme rampant, dans l’esprit de beaucoup de gens du mouvement, c’est incontestable et même assez impressionnant. Cela devrait interroger sur l’absence totale de confiance vis-à-vis de la parole officielle que cela révèle, que cette parole soit professorale, politique ou médiatique. C’est très grave en réalité, ce que cela trahit. Quelqu’un à qui on ment tout le temps, devient à la fois crédule et paranoïaque. Comment le lui reprocher ?

Aude Lancelin, à Paris. ©Elsa Margueritat pour Reconstruire.

Alors oui, à cet égard, ce roman est le fruit d’une connaissance que je pense être très profonde du mouvement. Celle-ci est issue de centaines d’heures passées dans le froid devant les CRS, ou à écouter les gens dans la rue, dans les assemblées, et sur les immenses groupes Facebook des Gilets jaunes. Aujourd’hui encore, je sais à peu près tout ce qu’y passe : la dernière rumeur, la dernière tentative de structuration, la dernière blague… Certains d’entre eux sont pour moi devenus des frères. Donc oui, La Fièvre, c’est aussi le miroir de ce qu’a été ce mouvement, que j’ai voulu le plus juste possible, pour l’Histoire, pour ceux qui chercheront un jour à comprendre. Parfois c’est tendre, parfois c’est sévère. Il ne faut pas idéaliser le peuple, il faut le connaître. 

En plongeant dans cette complexité, vous faites le constat qu’il y a eu dans ce mouvement une présence fondatrice des femmes. Vous regrettez d’ailleurs que malgré un rôle décisif dans l’organisation, elles n’aient pas été assez portées à des postes de représentation charismatique – bien qu’on devine sans la nommer Priscillia Ludosky dans les protagonistes. Pensez-vous que la place des femmes dans le mouvement des Gilets jaunes ait été déterminante dans la qualité inédite de celui-ci ?

Historiquement, on sait que lorsque les femmes sortent dans la rue, c’est que la situation est grave pour le pouvoir. On l’a vu sous la Révolution française et lors de la Commune, où les femmes étaient extrêmement actives. C’est de là que vient d’ailleurs le mythe des « pétroleuses », d’ailleurs. Les femmes ont aussi été très présentes sur le terrain dès les origines du mouvement des Gilets jaunes : autant dans sa partie émeutière, que sur les ronds-points. Néanmoins, on peut constater un échec, une perpétuation des positions subalternes, puisqu’elles n’y ont jamais pris de position de leader. Les femmes pesaient dans la dimension organisationnelle du mouvement, dans l’intendance, mais très peu dans les prises de décision collectives. Parmi les figures, il y a eu Ingrid Levavasseur, très tôt discréditée et rejetée, à raison d’ailleurs, puisqu’elle n’était pas du tout structurée politiquement, et a même voté Macron en 2017. L’horreur ultime dans le mouvement ! (Rires) Et bien sûr, il y a eu Priscillia Ludosky. Quelqu’un, en revanche, de très solide intellectuellement, d’intègre, qui a du reste beaucoup pesé en coulisses, mais qui a finalement été assez peu médiatisée. 

Aussi surprenant que ça puisse paraître pour des gens comme vous et moi qui avons suivi de près le mouvement, lorsque je rencontre des journalistes des médias dominants, ils ne savent même pas qui est Priscilla ! Elle a été très peu invitée sur les plateaux, et je pense que c’est pour des raisons tout à fait intéressées. À partir du moment où vous apprenez qu’une des personnalités les plus influentes des Gilets jaunes (peut-être même la plus influente à l’origine, avec Éric Drouet) celle qui a quasiment lancé le mouvement avec sa pétition contre la hausse des carburants signée par plus d’un million de personnes, est une femme d’origine martiniquaise, écologiste de la première heure, tout le discours médiatique sur ces « salauds » (sic) de Gilets jaunes racistes et arriérés, s’effondre ! Mais même cela n’a pas pu vraiment se dire. Même au niveau de la communication, le combat était inégal d’emblée, entre des gens complètement inexpérimentés, sans aucun passé militant, avançant en ordre dispersé, et en face, des violents, cyniques et très aguerris.

Vous évoquez dans l’ouvrage, le fossé entre les petites élites bourgeoises et les classes populaires. Mais revient régulièrement dans votre propos un clivage moins intuitif : celui qui a divisé les mouvances de la gauche radicale et ce peuple qui s’est levé et dont ils se revendiquent. Quelle analyse faites-vous ce ce fossé ?

Vous touchez un des points les plus polémiques du livre. Ce livre, outre le fait de vouloir laisser une trace de ce mouvement, contient un réquisitoire contre la gauche universitaire radicale, et l’attitude de celle-ci pendant le soulèvement. Ce mouvement les a révélés en pleine lumière, ainsi que leurs ambiguïtés et leur malaise vis-à-vis du peuple. Ces gens sont à 90% des bourgeois, ou des petits bourgeois. Le carriérisme et la lâcheté est endémique dans ces milieux-là. Leur rapport aux classes populaires est aussi tourmenté, et finalement trouble, que celui de la macronie, raison pour laquelle beaucoup d’entre eux s’inventent un peuple de substitution, les sans-papiers par exemple, les zadistes, ou un prolétariat nomade mondial totalement fantasmatique. Ces chauffeurs de salles estudiantines qui célèbrent la Commune et les révolutionnaires une fois qu’ils sont raides morts, une fois mis face à la réalité actuelle du peuple français, ont disparu durant les premiers mois du mouvement. La plupart ne sont d’ailleurs vraiment revenus qu’au printemps, quand le mouvement n’était plus menaçant pour le pouvoir. 

Aude Lancelin, à Paris. © Elsa Margueritat pour Reconstruire.

Les rares personnes qui soutenaient ce mouvement, aussi bien du côté des médias que des intellectuels, se sont ainsi retrouvées à l’hiver 2018 dans une solitude incroyable. Nous étions seuls face au pouvoir et à la bourgeoisie médiatique, qui vocalisait sa terreur sur tous les écrans. Voilà, la vérité. L’ambiance était absolument pesante et inquiétante. Il y avait des écoutes, des menaces, la tête de l’État était aux abois. Sans une répression judiciaire et policière hors norme, d’ampleur historique, nous ramenant d’ailleurs aux années de la guerre d’Algérie, cette tête serait tombée, on peut le dire de façon certaine. 

Quand les violences policières sont devenues trop manifestes au bout de deux mois, on a vu ressurgir quelques-uns de ces ténors de la gauche pour chanter le grand air anti-police. Ils retrouvaient ainsi leur rôle traditionnel : se positionner en adversaires des gens d’ordre, tout simplement. Se retrouver côte à côte avec des Gilets jaunes, parfois rugueux, leur parlant d’égal à égal, ne les respectant pas a priori, ne connaissant même pas leur nom, était en revanche impossible pour eux. Aujourd’hui encore, il y a un déni par rapport à ça, d’autant que désormais, certains réécrivent l’histoire et effacent leurs traces. D’autres, comme Barbara Stiegler, publient aujourd’hui des textes (NDLR : Du cap aux grèves, éditions Verdier) pour expliquer qu’ils n’ont pas soutenu publiquement les Gilets jaunes, parce que dans leur milieu, ç’aurait été inaudible. Et la presse « de gauche » trouve ça formidable ! Elle les applaudit même, de ce grand courage qui les pousse à avouer leurs prudences de sioux, leurs atermoiements d’universitaires effrayés par la répercussion possible sur leur carrière d’un processus révolutionnaire. Aller sur les ronds-points en se cachant, comme certains allaient autrefois au bordel, ils trouvent ça admirable les journalistes « progressistes » ! (Rires) Franchement, on est chez Molière là. Il n’y a plus que la comédie pour rendre compte de choses pareilles. 

Durant cette crise, chacun revenait à sa classe d’origine.

C’est également ce que j’ai essayé de décrire dans ce roman, notamment à travers le personnage de l’intellectuel archétypal, sociologue d’extrême-gauche, qui à la fin du livre, arrive au Collège de France. Dans La Fièvre, celui-ci a exactement ce genre d’oscillations. Le peuple de France se fait casser la gueule, et lui se demande comment il va continuer à apparaître comme la pointe avancée de la radicalité, sans se compromettre totalement vis-à-vis des autorités. Je lui fais dire ceci à un moment donné : « Déjà, lorsque j’annonce que je vote FI ou NPA, les parents de mes étudiants sont persuadés que je vais violer leur fille ou piquer leurs économies, tu ne veux quand même pas que j’enfile un Gilet jaune et que je défile une baïonnette dans les couloirs de Nanterre ! » Ce personnage de comédie, fictionnel, a évidemment plein de côtés extrêmes. Il défend Action directe tout en avalant des pâtisseries de luxe Pierre Hermé. Mais il exprime, me semble-t-il, une vérité profonde sur ce que ces gens-là ont ressenti face au mouvement. Au fond, les révolutionnaires, les héros prolétaires, leur sont plus utiles morts que vivants.

Alors, pourquoi en est-on arrivé là ? Je pense qu’il y a deux éléments : quelque chose qui tient à l’histoire de la gauche française depuis quarante ans. Comment être de gauche sans être du côté du peuple ? C’est l’équation à laquelle beaucoup se confrontent depuis que l’élection de Mitterrand a mis un terme historique à toute la séquence gauchiste issue de 1968. On pensait, notamment grâce à la campagne de Mélenchon en 2017, que les choses étaient en train de changer, qu’une gauche populaire était en train d’émerger à nouveau. Mais cette parenthèse est aujourd’hui refermée et, à cet égard, nous nous trouvons dans une période de régression. Nous revenons vers une centralité de thématiques féministes ou écologistes qui, aussi importantes soient-elles, permettent d’escamoter la question de la lutte des classes, alors même qu’elle venait à peine de ressurgir. La seconde explication, c’est la provenance sociologique, tout simplement. C’est d’une tristesse folle à dire, mais les Gilets jaunes sont une convulsion historique où chacun semble être revenu à sa classe d’origine. Par-delà les masques, par-delà les poses, les intérêts, quasiment toutes les personnes que j’ai vu montrer publiquement une solidarité avec les Gilets jaunes, sont des gens qui ont des origines populaires. Des gens qui n’ont pas peur du peuple, souvent pour des raisons familiales. 

Aude Lancelin, à Paris. ©Elsa Margueritat pour Reconstruire.

À rebours de cela, nous avons pu voir certains intellectuels de gauche montrer une hostilité sans faille à l’égard des Gilets jaunes, en toute incohérence apparente avec leur positionnement politique. Lénine lui-même disait que si on attendait qu’un prolétariat entièrement pur de tout préjugé réactionnaire, de toute superstition, se lève, on pourrait l’attendre longtemps, et que les gens qui attendaient ça n’étaient que des révolutionnaires de papier. Dans toute révolution d’ampleur, une part de petits artisans déclassés, d’éléments droitiers pas forcément fréquentables, sont nécessairement charriés par le grand flot populaire. C’est inévitable ! Le fait de s’arrêter à cela, de le pointer pour justifier de ne pas rejoindre le mouvement, laisse penser que ces gens n’ont jamais médité sérieusement l’histoire des révolutions du passé, et aussi, je le répète, que les déterminations de classe sont quasi indépassables. 

Dans le livre, c’en est d’ailleurs le point de départ, vous évoquez le thème de la répression policière. Un point intéressant puisque vous l’abordez sous un double-prisme : celui de la peur des manifestants vis-à-vis des forces de l’ordre, mais aussi, grâce au personnage récurrent d’un préfet de police qui se confie au héros journaliste, de la peur du pouvoir face au peuple. Sommes-nous arrivés à un point de non-retour ? Cette défiance mutuelle a-t-elle atteint un tel niveau qu’il ne soit plus possible de changer de régime autrement que par la violence et les bains de sang ?

Vaste question. Je sais, pour en avoir parlé avec lui, que mon confrère David Dufresne, qui fait un travail très précieux de signalement des violences policières, reste persuadé que l’on était loin d’un processus révolutionnaire avec les Gilets jaunes. Je ne pense pas pour ma part. Je pense que nous étions à un cheveu du point de bascule, au contraire, que le pouvoir est le premier à le savoir, et que si la société civile ainsi que les intellectuels avaient soutenu les gens qui étaient dans la rue, alors même que la majorité de la population française les a soutenus jusqu’au bout, on pouvait obtenir au minimum un changement de régime. 

Or grâce aux médias, grâce aux intellectuels, que ce soit par leur complicité active ou par leur silence, le régime a tenu, et Macron n’a même pas eu à dissoudre l’Assemblée nationale. C’était pourtant le minimum du minimum à envisager ! En décembre 2018, il aurait dû lâcher du lest sur une mesure ultra-symbolique, comme l’impôt sur la fortune, ce que lui conseillaient de nombreux grands patrons d’ailleurs. Alors oui, je suis convaincue qu’une occasion historique a été manquée. En plus de tout cela, il y a eu le mouvement contre la réforme des retraites, qui a miné certains syndicats. Les gens sont désormais fatigués, découragés et ne voient plus de sortie possible à cette situation. Nous sommes entrés dans une sorte d’hiver objectif des luttes, mais ce qui est fascinant c’est que la colère reste intacte, et que sous l’apparente résignation tout semble pouvoir exploser à tout moment, d’autant plus violemment. 

Je veux encore croire à la révolution par les urnes.

Je veux encore croire à la révolution par les urnes. Bien plus depuis que j’ai été témoin de toute cette violence physique, celle infligée par les forces de l’ordre au peuple, que j’ai désormais bien plus en horreur. Je pense qu’on ne connaîtra pas une telle révolution dans un an et demi en tout cas. (Rires) Je suis toujours aussi impressionnée par l’efficacité de la machine de propagande pour interdire à toute personne porteuse de changement réel d’approcher du pouvoir. Cela a été d’une efficacité redoutable à l’égard de Mélenchon en 2017, et je pense que les nouvelles figures de gauche qui sont en train de se positionner pour 2022 nous proposent en réalité une nouvelle version, de la trahison hollandiste, ce qui est pour le moins faible en termes de proposition politique, après les événements exceptionnels que le pays a traversé depuis 2018. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les Gilets jaunes ont disparu des radars publics, et que leurs figures n’ont même pas été invitées à discourir dans les universités d’été, les raouts de la gauche « propre sur elle », et autres pique-niques de résistants autoproclamés, qui ont lieu depuis la fin de l’été, alors qu’ils sont porteurs de la plus grande lutte sociale depuis cinquante ans. C’est incroyable en vérité ! Tout se passe comme si cette insurrection était déjà en train de retomber à la poussière, et que le petit train-train des postures et des calculs électoraux reprenait son cours. Mais j’ai toutefois une mauvaise nouvelle pour ces gens : la plupart de leurs électeurs d’hier ne sont plus près à voter pour eux. S’ils pensent qu’il suffira d’un discours du Bourget, ils se trompent lourdement. 

À propos de ce pessimisme, et sans en dire trop sur l’oeuvre, le roman se termine sur une note tragique. Est-ce là pour vous le moyen littéraire d’entériner un deuil du mouvement ?

Aude Lancelin, à Paris. ©Elsa Margueritat pour Reconstruire.

On ne revivra plus les samedis Gilets jaunes sous la forme ritualisée que nous avons pu connaître. Beaucoup d’acteurs du mouvement sont dans le deuil de cette période. Un deuil très mélancolique. Sans aller jusqu’à l’extrémité qu’a choisie Yoann, ils sont très lucides par rapport à cette fin. Ils ne le crient pas sur tous les toits, pour ne pas décourager tout le monde, mais ils savent que cette forme-là est achevée. Mais ce n’est pas grave, car je pense que nous sommes de toute façon entrés dans une période de fortes turbulences sur le long terme. Une révolution est faite de soubresauts, de calmes apparents, de reprises. Or en réalité, depuis la loi travail en 2016, les troubles ne se sont jamais arrêtés. 

Actuellement, la célébration du souvenir a son importance, puisqu’il y a une concurrence féroce entre récits : celui que dresse le pouvoir de cette séquence, celui des intellectuels qui cherchent à effacer leurs traces, et celui des véritables protagonistes. J’ai voulu apporter à travers ce livre mon appui aux Gilets jaunes dans ce combat pour la mémoire. D’abord pour laver leur honneur, dire la grandeur qu’a réellement pu avoir ce soulèvement, et aussi pour préparer l’avenir, pour acter de quelque chose s’était réellement passé, tandis que s’élèvent des voix qui contestent ce qu’ont pu vivre les Gilets jaunes. J’entends, dans Paris, des intellectuels parfois très informés, me dire : « Allons, allons, il y a eu quelques échauffourées, mais tout est finalement vite rentré dans l’ordre. » C’est odieux à entendre pour les combattants, les mutilés, les gens emprisonnés pour des faits dérisoires, mais ce combat-là, il est inévitable. Songez qu’il a fallu attendre 1999, pour que l’État français légifère sur le droit d’employer officiellement le mot guerre pour évoquer la décolonisation de l’Algérie, et reconnaisse donc de fait aux gens le statut d’anciens combattants. Pendant quarante-cinq ans, seul le mot d’événements était employé pour l’Algérie, et cette guerre restait sans nom. L’État ne laisse jamais facilement entériner dans les mots sa culpabilité, sa défaite ou sa mise en péril. 

Il est donc très important de lutter contre l’oubli et le mensonge. Ce roman n’est pas une pierre tombale pour les Gilets jaunes, c’est une pierre sur laquelle construire d’autres choses, des victoires bien sûr. Il était néanmoins important pour moi de ne pas conclure sur une fin heureuse, avec un petit coin de ciel bleu illusoire à la fin. C’est quand même une période extrêmement douloureuse et sombre pour ceux qui l’ont vécue. Quasiment toutes les figures des Gilets jaunes ont vu leurs vies privées et professionnelles saccagées, très peu de gens ont résisté au choc. 

L’anthropologue Emmanuel Todd parlait récemment de la crétinisation des élites. Ce sujet est abordé à plusieurs reprises, notamment ce jeune journaliste est confronté à un homme de ménage qui le fait se remettre en question, dans l’ouvrage. Avez-vous, avec ce roman, l’ambition d’éduquer les élites à ce qu’ont été les Gilets jaunes ?

C’est très important ce que vous dites. Je ne sais pas si c’est réussi, mais c’est bien l’une des intentions profondes du livre, et c’est pourquoi j’ai choisi comme fil directeur un personnage de journaliste, assez start-up nation, qui a voté Macron, sans enthousiasme, mais qui l’a quand même fait, imprégné des préjugés de sa classe journalistique, relativement inculte et hostile au début aux Gilets jaunes. Ce personnage va ensuite vaciller et s’attacher à eux sans toutefois jamais basculer. Ce personnage de journaliste permet de tendre une main à ceux qui n’ont rien compris, à ceux qui ne savent même pas ce qui s’est passé à quelques quartiers de chez eux, qui n’ont retenu de ces événements que les images d’épouvante en boucle sur BFM. J’ai souhaité leur tendre une dernière main et le faire par le biais du roman, vecteur de transmission du sensible. Ce n’est pas à moi de dire si l’opération est réussie ou pas, mais je serais vraiment heureuse d’apprendre que certains de nos adversaires politiques ont eu ce livre entre leurs mains, et qu’il leur a permis d’entrevoir une autre réalité que celle imposée par la caste et leurs médias de compagnie.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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