La crise sanitaire a permis de mettre en lumière la précarité étudiante. Lors du premier confinement, un quart des étudiants déclarait ne pas manger à sa faim – et il est facile d’imaginer que cette situation s’est empirée à mesure que l’épidémie progresse dans notre pays. Le 26 février, Monique Ronzeau, présidente de l’Observatoire national de la vie étudiante, confiait au Point que cette crise étudiante était « sans précédent ».

Sur le terrain, les associations de solidarité s’organisent pour pallier au déficit des puissances publiques. Ce vendredi 12 mars, nous avons assisté à l’une des deux distributions hebdomadaires de l’association Co’p1. Lorsque nous arrivons à 18h30, la Maison des Initiatives Étudiantes qui accueille ces distributions n’a pas encore ouvert ses portes, mais déjà, la file d’attente s’étale tout au long de la rue ; pendant quelques heures, ce sont plusieurs centaines d’étudiants qui se succèderont pour récupérer un panier alimentaire auprès des bénévoles de l’association.

Une distribution solidaire organisée par l’association Co’P1, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

À l’intérieur, nous nous retrouvons pris dans une effervescence rare en cette période ; masqués, des dizaines de bénévoles s’activent pour préparer la distribution. Chacun à sa place ; deux bénévoles proposent du café aux arrivants, tandis que deux autres s’occupent de vérifier l’inscription et la carte d’étudiante (seul prérequis pour avoir accès à la distribution : aucun minimum social n’est demandé.). Une jeune femme s’assure que tout le monde se soit bien désinfecté les mains avant d’entrer dans la grande salle. Là, plusieurs tables sont installées, remplies de denrées alimentaires et hygiéniques. Plus loin, des bénévoles s’occupent de faire remonter les stocks, empilés au sous-sol, tandis que d’autres installent une table, un peu en recul, pour accueillir et orienter vers d’autres associations les étudiants qui auraient besoin d’un soutien et d’un accompagnement spécifique.

Nous sommes accueillis par Benjamin Flohic, étudiant à la Sorbonne, qui a fondé l’association et en est aujourd’hui le directeur général. Propos recueillis par Sacha Mokritzky. Photographies de Manon Decremps.

Pouvez-vous nous présenter l’association ?

Co’p1 est une association étudiante créée le 1 septembre 2020 pour répondre à un besoin particulièrement intense depuis le premier confinement : nous organisons des distributions alimentaires pour les étudiants précaires. Nous avons commencé des distributions alimentaires pour une petite centaine d’étudiants, et désormais nous faisons des distributions deux fois par semaine à 600 étudiants, le vendredi et le samedi. Nous y distribuons des paniers de 6 à 8 kilos, ainsi que des produits de première nécessité (protections périodiques, dentifrice, gels douches, etc.) Voilà pour l’aspect matériel des distributions, notre « cœur de métier » si j’ose dire. 

Des bénévoles de l’association Co’P1, dans les stocks. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Nous avons également développé tout un aspect de suivi des étudiants en situation de précarité et d’aide annexe. Nous ne sommes pas agents immobiliers, nous ne sommes pas le CROUS, nous n’avons pas les moyens de la puissance publique, mais nous avons travaillé pour pouvoir rediriger ceux qui en font la demande vers des associations compétentes. 

Enfin, nous avons récemment mis en place un système de parrainage. Ceux qui veulent nous aider peuvent le faire concrètement, en parrainant un étudiant, c’est-à-dire soit en lui constituant un panier alimentaire pendant leurs courses, soit en l’invitant de temps en temps à déjeuner ou à dîner.

Lorsque George Orwell définit la common decency, il montre comment celle-ci s’exprime particulièrement dans les moments de crise. La crise sanitaire a-t-elle permis à de nouvelles solidarités de se créer ?

Absolument. Ce qui me marque particulièrement à Co’p1, c’est le nombre de personnes qui souhaitent nous aider.  Nous recevons 15 messages par jour, de personnes qui veulent être bénévoles, qui ont une solution à apporter pour répondre à la précarité étudiante. L’élan de solidarité est très intense, très important. Il suffit de voir notre nombre de bénévoles : au début nous étions six, désormais nous sommes 350. Et nous avons presque 10 nouveaux bénévoles par jour, et ce, sans faire de recrutement particulier. 

Benjamin Flohic, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Nous recevons constamment des messages de gens qui veulent faire des dons, aider sur le terrain. Récemment nous avons permis à une étudiante de trouver un logement gratuit alors qu’elle risquait de perdre ses APL. Même si nous ne faisons pas directement l’aide sur ces questions-là, nous redirigeons vers les particuliers qui ont envie d’aider ou vers d’autres associations.

Un autre aspect de Co’p1, c’est que beaucoup de bénéficiaires sont désormais bénévoles. Aujourd’hui, sur la distribution, plusieurs bénévoles partiront avec leur panier à la fin de la soirée ! 

La simple existence de ce type d’associations prouve qu’il y a un déficit des services publics. Le but d’une telle association est-il de tout faire pour disparaitre ?

Totalement. Prenons l’exemple des restos du cœur qui, à la base, étaient là pour répondre à un besoin rapide :  cela fait désormais plus de trente ans qu’ils existent. Nous sommes dans la même logique. Nous avons créé l’association pour répondre à des besoins liés à la crise sanitaire, mais ne sommes pas naïfs pour autant : la précarité étudiante n’est pas un sujet nouveau. Il y a beaucoup d’étudiants qui étaient déjà dans le besoin, déjà dans une situation compliquée, avant la Covid. Même si la situation se termine, une partie importante des étudiants restera dans la difficulté. Nous adorerions disparaître, car nous répondons très concrètement à des carences de la puissance publique ; ce n’est pas à des associations de répondre à la précarisation des étudiants et d’une grande partie de la population française.

Est-ce une américanisation de la puissance publique ? La charité plutôt que les services publics ?

Je ne sais pas si nous sommes face à une américanisation du système social français. Mais il est vrai qu’il y a de plus en plus d’appui sur les associations d’aide. Nous voyons plus facilement un appui sur les associations de solidarité que des solutions politiques concrètes. Dans le plan de relance, et c’est très bien, car cela répond à un besoin concret, 800 millions d’euros sont consacrés à soutenir les associations de solidarité. Cet argent aurait pu être utilisé pour augmenter les bourses, investir dans les services publics. Je ne sais pas si ça aurait été mieux, mais si nous analysons factuellement la situation, il s’agit en effet plus de soutenir les associations que d’apporter une réponse politique.

Une distribution solidaire organisée par Co’P1, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Quel est l’état d’esprit des étudiants qui viennent aux distributions ? Ont-ils de l’espoir ?

C’est très diversifié. Certains sont dans une situation de précarité depuis longtemps, ont l’habitude des distributions alimentaires, sont tristes et sans espoir. D’autres sont tombés dans cette situation de précarité récemment, et c’est très dur. Nous avons un vrai espace de discussion à la fin des distributions ; ce qu’ils nous disent, c’est que la première fois est très difficile, et la deuxième encore plus. C’est un cap ; ils se rendent compte que ce n’était pas une difficulté ponctuelle, mais un besoin d’assistance hebdomadaire. Ils ont le visage marqué, par le manque de sommeil, les problèmes psychologiques, l’anxiété face à l’avenir

Une chose nous touche, sur la question psychologique, la question de la solitude. Certains viennent prendre des informations une première fois, puis reviennent chaque semaine, pour discuter avec nous, bien qu’ils aient déjà obtenu les informations. Cela leur permet d’avoir une interaction sociale. Co’p1, ce sont des étudiants qui parlent à d’autres étudiants. Même si nous ne partageons pas tous les mêmes réalités, même si les étudiants qui viennent aux distributions ont des parcours de vie différents, il y a un lien commun, entre les bénéficiaires et les bénévoles. 

Pour l’instant, le phénomène semble très parisien. Avez-vous pour objectif de vous ouvrir à d’autres villes ?

Nous n’avons que six mois ; nous entrons plus dans une phase de pérennisation que d’élargissement. En six mois, nous avons accompli de belles choses : l’association tourne correctement, nous avons moins de problèmes d’approvisionnement, nous sommes sûrs de distribuer suffisamment chaque semaine. Nous arrivons à nous projeter, à regarder vers l’avenir. S’élargir à d’autres villes est évidemment un objectif. Il y a de la précarité partout ! Nous recevons beaucoup de messages qui demandent à aider ailleurs. Alors, nous allons réfléchir à deux choses.

Benjamin Flohic, à Paris. ©Manon Decremps pour Reconstruire

Déjà, nous voulons soutenir les initiatives qui existent déjà ; nous ne sommes pas des impérialistes des associations de solidarité ! Il y a plein d’initiatives géniales. À Besançon, quatre filles ont lancé une association, les Josettes bisontines, et organisent des distributions alimentaires et de vêtements. Notre objectif, c’est de soutenir ce type d’initiatives. Il est hors de uestion de faire de la concurrence sur des sujets aussi sensibles. En six mois, nous avons réussi à avoir des partenaires solides, d’une grande aide, qui peuvent aussi aider d’autres associations dans d’autres villes.

Dans un second temps, nous souhaiterions monter des antennes de Cop1 dans des villes où ce genre d’actions de solidarité à destination des étudiants n’existe pas. À Cholet, à Perpignan, il y a des IUT, des antennes de fac, mais aucun service de solidarité. Nous aimerions mettre à disposition notre savoir-faire logistique et notre savoir-faire associatif pour y développer des initiatives.

Comment vous aider ? 

Nous avons toujours besoin de tout. Si des étudiants souhaitent nous aider en devenant bénévoles, ils sont les bienvenus. Nous avons toujours des collectes, des distributions, des recherches de nouveaux partenariats. Nous avons toujours des besoins humains. Nous avons aussi besoin de soutiens financiers ; nous achetons une partie des fruits et des légumes que nous distribuons pour être sûrs d’avoir des paniers équilibrés à chaque distribution. Les dons financiers nous aident énormément car ils nous permettent de continuer à exister. Enfin, si les gens souhaitent organiser des collectes de produits, et nous les donner, nous redistribuons tout, et c’est très utile. Une particularité de notre association, c’est que nous avons zéro perte. Nous ne jetons jamais rien, et avons toujours trouvé le moyen de distribuer tout ce que l’on nous donnait, même s’il s’agissait de produits avec une date limite de consommation très proche. 

Soutenir l’association.

 

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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