Écologie

Ils ont empoisonné les Antilles

Retour sur 60 ans de mensonges et de promesses avortées

Le jeudi 27 Septembre 2018, alors qu’il était en visite en Martinique, le Président de la République a évoqué la « responsabilité » de l’État dans l’exploitation abusive de la chlordécone. Dans la foulée, les députés du groupe France Insoumise ont déposé une demande de commission parlementaire sur le sujet. Sursaut sincère ou éphémère lueur d’espoir ? Depuis 60 ans, ce discret scandale n’a cessé de rythmer la vie des Antilles. Chronologie d’un massacre écologique et sanitaire.

C’est aux États-Unis, en 1951, qu’est découverte la molécule « chlordécone », utilisée dans les pesticides agro-alimentaires pour lutter contre les parasites, et notamment contre le charançon, principal ennemi des bananeraies antillaises. Brevetée un an plus tard au nom de la société Allied Chemical, la molécule présente dès les premières années de sa fabrication des risques majeurs pour la santé de ses utilisateurs.

Cependant, les différents pesticides déjà utilisés contre le charançon s’avèrent inefficaces et aboutissent à l’émergence d’une nouvelle génération de parasites particulièrement résistants aux produits. Les planteurs de bananes s’inquiètent pour leur rendement et sont en quête du produit miracle qui sauvera leurs exploitations. Des expérimentations françaises sont donc lancées pour tester l’efficacité de la molécule. La première d’entre elles se fait au Cameroun, à la station expérimentale de l’Institut Français de Recherches Fruitières d’Outre-mer (IFAC), basée à Nyombé. Le chercheur en charge de l’expérimentation, A. Vilardebo, rend alors compte de l’efficacité de la molécule : « Le chlordécone est donc le seul insecticide vraiment efficace. Il permet une élimination totale du charançon. » En 1968, pour la première fois, le chlordécone est testé directement sur des bananeraies antillaises. Cette première introduction du produit sur les sols ultramarins signe le début d’une longue saga dévastatrice.

“Les planteurs de bananes s’inquiètent pour leur rendement et sont en quête du produit miracle qui sauvera leurs exploitations”

C’est ici que commence l’hypocrisie d’un État largement au fait de la toxicité du produit mais qui préféra signer aveuglément les autorisations demandées par les grands entrepreneurs. Dès le début des années 1970, la Commission d’Études pour l’Emploi des Toxiques en Agriculture examine par deux fois la demande d’autorisation d’exploitation du Képone, un pesticide dont la teneur en chlordécone oscille entre 5 et 50%, et la refuse à chaque fois, considérant à juste titre le produit comme toxique. Mais en 1972, le ministère de l’agriculture, alors occupé par Jacques Chirac, délivre une autorisation provisoire d’un an, qui ne sera revue qu’en 1976, un an après l’accident de l’usine d’Hopewell (Virginie), où le manque de sécurité quant à la production de la molécule aura conduit à de nombreux soucis de santé pour les ouvriers et les voisins : les États-Unis prennent alors la décision d’interdire la production et l’utilisation de la molécule sur leur sol.

Si les États-Unis ont précocement freiné le recours à la molécule, le marché européen est prospère, et notamment dans les Antilles, où le Képone est utilisé dès les années 1970 malgré les nombreuses mises en garde des scientifiques : en 1976, l’EPA (Environment Protection Agency) cherche à faire interdire le produit, mais est vite contrée par l’entreprise détentrice du brevet ; en 1979, le Centre International de la Recherche sur le Cancer le classe dans les cancérogènes probables pour l’Homme.

L’hyper-contamination des sols antillais dénoncée dès 1977

Pour la première fois en 1977, le rapport Snegaroff, commandé par l’INRA, pointe la surexploitation de la molécule dans les sols antillais et notamment l’hyper-contamination des sols guadeloupéens. Mais tous ces avertissements sont balayés par les pouvoirs publics, qui continuent de fermer les yeux et signent les dérogations nécessaires à l’emploi de ce poison. Alors que les cyclones David et Allen, respectivement passés sur les Antilles en 1979 et 1980, alimentent la prolifération du charançon, les stocks de Képone commencent à s’épuiser. L’entreprise Laurent de Laguarigue, basée en Martinique, obtient en 1981 l’autorisation d’exploitation du Curlone, dérivé du Képone, contenant 5% de chlordécone. Chose importante, ses dirigeants appartiennent à la SICABAM, union des producteurs de bananes contrôlée par les familles de « blancs créoles », surnommés « békés », ces riches propriétaires descendants de colons, connus pour leur influence et la complaisance de l’État à leur égard, et qui détiennent la très grande majorité des terres martiniquaises. Bien qu’une mission parlementaire soit diligentée en 2005 pour faire toute la lumière à propos de l’homologation de ce produit, il leur est impossible de se procurer le Procès Verbal de la Commission des Toxiques.

En février 1990, l’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) du Curlone est – enfin – retirée à l’entreprise Laurent de Laguarigue. Victoire ? C’est sans compter la puissance des producteurs bananiers : le député de la Martinique Guy Lordinot adresse une question écrite, appuyée d’une lettre, au ministre de l’agriculture de l’époque, Henry Nallet. Celle-ci contient la complainte désespérée des pauvres multi-millionnaires détenteurs de bananeraies, mis sur le tapis par cette annonce. Ils souhaitent obtenir une dérogation pour continuer à utiliser la molécule incriminée quelques années. Le ministre ne se fait pas prier, et c’est le 5 juin 1990 qu’une dérogation de deux ans est accordée aux bananiers antillais, prolongée d’un an en 1992 par son homologue Louis Mermaz.

« En 1979, le Centre International de la Recherche sur le Cancer classe la molécule dans les cancérogènes probables pour l’Homme »

En 1993, déroger à nouveau à la loi paraît compliqué : Jean-Pierre Soisson, leur successeur, doit adopter une nouvelle stratégie et autorise l’exploitation des « reliquats » jusqu’en septembre 1993, sous la pression de la SICABAM. C’est donc en 1993, plusieurs années après l’interdiction de l’exploitation du chlordécone sur le sol hexagonal, que les Antilles cesseront d’être exposées au produit.

On peut dès lors interroger le rapport de ces hommes politiques au préambule de la Constitution de 1946, qui, toujours en vigueur sous le régime de la V° République, dispose que « La France forme avec les peuples d’outre-mer une Union fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ni de religion. ». Avis à tous les juristes, il faudrait revoir notre hiérarchie des normes : le carnet de chiffres des grandes entreprises antillaises prime désormais sur la Constitution.

Cette complaisance de l’État s’explique non seulement par la puissance économique des entreprises productrices de Képone, mais également par l’énorme influence des « békés », pour qui l’exploitation de la molécule permettait, au détriment de la population certes, de booster la production.

Un bilan sanitaire catastrophique

Aujourd’hui, le bilan est catastrophique pour les insulaires : la réalité géographique et géologique de l’île les exposent davantage à la pollution des sols par le chlordécone que les populations hexagonales. Classée au rang des perturbateurs endocriniens en 2012 par l’Organisation Mondiale de la Santé, la molécule est au cœur de nombreuses études scientifiques toutes plus alarmantes les unes que les autres. Selon l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA), la molécule, présente dans 100 % des urines aux Antilles, aurait une rémanence organique dans les sols de l’ordre de 5 à 6 siècles. Les conséquences du chlordécone en matière de santé sont multiples également, le produit étant certainement à l’origine du taux extrêmement élevé – le record du monde – de cancer de la prostate en Martinique, presque 200 fois supérieur au taux relevé dans l’hexagone.

« La complaisance de l’État s’explique non seulement par la puissance économique des entreprises productrices de Képone, mais également par l’énorme influence des békés »

La déclaration d’Emmanuel Macron, promettant que l’Etat doit prendre ses responsabilités et « avancer dans le chemin des réparations » , ne pourra être une avancée que si elle est accompagnée de mesures. Il a d’ores et déjà annoncé une augmentation des budgets consacrés à la dépollution des sols et la reconnaissance de l’exposition au chlordécone comme maladie professionnelle. Mais pour lui, indemniser l’ensemble de la population antillaise serait « irresponsable ». Un « en même temps » à peine voilé lorsque l’on sait que la totalité des habitants est touchée, et qu’une large majorité des produits issus de la culture locale contiennent ce poison.

Les entreprises qui sont à l’origine de cette large pollution prospèrent toujours aujourd’hui. Elles peuvent payer conjointement avec l’État ce scandale qui ne fait pas trembler la presse nationale, qui semble toujours considérer les Outre-mer comme les reliquats de la République. Les députés de la France Insoumise demandent l’ouverture d’une commission parlementaire sur le sujet. Ce ne serait pas la première, mais qui sait ? Peut-être que les choses sont sur le point de changer…

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire.Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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