Le terrible incendie qui a ravagé Notre-Dame de Paris est au cœur de plusieurs enjeux. Il  révèle l’auto-représentation d’une civilisation, car la conception de Dieu, de l’Eglise, démontre l’idée qu’un peuple se fait de lui-même. A ce titre, le drame a montré que la question esthétique reste majeure pour les Français : le lundi 15 Avril s’est envolée une partie de la beauté du monde et cela les terrassait. Mais les flammes du point zéro des routes de France ont aussi révélé la situation du champ politique français, ses débats, ses registres ritualisés, ses moments d’unité, et ses contradictions.

Il est un certain type d’événement qui n’a jamais été envisagé et qui s’impose, dès son surgissement, comme une suspension instantanée de toute autre forme de réel. L’œil est figé, la pensée recentrée, le cœur modifie légèrement sa cadence : il se passe quelque chose d’important. Une affreuse évidence : Notre-Dame  brûle. Paris s’arrête, la France discute, le monde regarde. Le discours du Président de la République, prévu pour 20 heures, est relégué au second plan, puis annulé. Tout une communauté de spectateurs impuissants commente l’impossible et inexorable catastrophe.

Face à la disparition du fameux patrimoine, les acteurs politiques doivent apposer des mots politiques. C’est un exercice d’équilibre : qui n’en dit pas assez est soupçonné d’indifférence, qui en dit trop, de récupération. Et pourtant, l’incendie ravage le célèbre monument : il faut donc parler. Car Notre-Dame est incontournable, c’est un poncif, une image d’Epinal, un équivalent de la baguette en gothique, un Napoléon monumental, un béret en pierre et en charpente. Cet élément de l’identité génère une fierté inconsciente, acquise, sereine, dont on ne peut soupçonner la force de propriété collective tant qu’elle n’est pas menacée. Qui eut cru que le droit au blasphème pouvait mobiliser dans la rue des millions de citoyens avant la marche du 11 Janvier ?

Pourtant l’illusion communioniste ne doit pas dissimuler les faits : la société est fragmentée en groupes sociaux, aux représentations culturelles correspondantes, et leurs possibilités d’investissement émotif sont différemment réparties. Le drame agit comme révélateur des positionnements pré-établis des acteurs politiques représentants ces groupes sociaux. Ils ont leurs segments de marché, des filiations historiques, des traditions idéologiques.

Les tenants d’une version culturelle, particulariste, de l’identité ont accentué la dimension catholique et nationale de l’événement. Laurent Wauquiez a notamment mentionné les « racines chrétiennes » de la France, Marine le Pen constaté la fierté que représente les pompiers de Paris pour « toute la Nation. »

L’interprétation majoritaire et intuitive a été d’articuler l’événement avec l’investissement affectif national. Certains faits divers sécrètent spontanément une certaine orientation idéologique, un certain type de discours. Dans une société sécularisée, dont les institutions semblent vouloir se fondre dans un moule normatif européen, l’incendie de Notre-Dame démontre la résilience de la question nationale et, derrière elle,  la structuration religieuse de l’identité. Le retour de la Nation – comprise en tant que conscience nationale – s’articule avec le retour de la question religieuse. Ces références ne sont pas sans contradictions : la nation est un pôle de loyauté parfois antagonique à l’Eglise. L’extrême droite ne manque d’ailleurs pas une occasion de critiquer le pape, accusé par Gilbert Collard ou Ivan Rioufol de « relativiser le terrorisme islamiste » (après l’attentat de Saint-Etienne du Rouvray) ou de « faire de la politique » lorsqu’il prône l’accueil des migrants. Difficile de concilier le nationalisme et la doctrine chrétienne car Dieu ne fait pas de favoritisme.

 

« L’illusion communioniste ne doit pas dissimuler les faits : la société est fragmentée en groupes sociaux, aux représentations culturelles correspondantes, et leurs possibilités d’investissement émotif sont différemment réparties »

Emmanuel Macron, dans la logique multiculturaliste qui est la sienne, conçoit la société comme la stricte addition de groupes socioculturels. Il s’octroie une « pensée aux catholiques. » Non pas au catholicisme comme élément structurant de la matrice mentale française, mais aux catholiques comme contribution parmi d’autres au vivre-ensemble.  On peut y voir l’esprit particulièrement américanisant de la conception macroniste de l’identité. L’identité, c’est la conglomération de groupes n’ayant rien à  partager culturellement, ni langue, ni traditions, ni art, mais adhérant à un groupe de valeurs commune sur un territoire donné. Et un groupe de valeurs, dans le langage libéral, c’est un corpus de justifications idéologiques, un ensemble de soutiens à toute doctrine favorisant la sacro-sainte liberté de l’individu-consommateur.

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Jean-Luc Mélenchon,  quant à lui, a choisi de faire  référence aux dimensions internationales de l’événement, rappelant dans son allocution télévisée l’apport de l’Orient dans les techniques ayant permis l’édification de Notre-dame. Il tente un élargissement des possibilités d’identification culturelle à l’actualité immédiate. Sa pensée tend à instaurer dans le champ politique un discours alternatif : le monde entier a contribué à la confection de Notre-Dame de Paris. La dimension internationale de Notre-Dame n’empêche pas d’en faire un symbole d’une spécificité culturelle française. On peut penser ici à Paul Valéry qui parlait de la spécificité européenne comme dotée « du plus intense pouvoir émissif uni au plus intense pouvoir absorbant. »

On retrouve ici l’ambiguïté constitutive de la vision universaliste de la France. Dans un premier temps, elle permet  une certaine forme d’humilité culturelle : La France a été faite par le monde. Mais sa vocation universelle se conjugue avec un impérialisme culturel : c’est parce que la France est un résultat mondial que son patrimoine est, lui aussi,  mondial. On se rappellera que c’est lors des conquêtes impériales-révolutionnaires et coloniales-républicaines que la France a construit sa définition politique-volontariste de la nation, pour donner une justification idéologique à son élargissement de territoire. L’Allemagne n’en avait pas besoin, elle qui disposait de germanophones au-delà de ses frontières pour justifier de ses ambitions annexionnistes. L’universalité républicaine est-elle un anti ou un super-nationalisme ?

Enfin, lors d’une controverse qui touche un public  large, il y a nécessairement matière à ce que certaines subjectivités s’adonnent à des renversements de perspective.

C’est dans cette optique anti stratégique, heurtant le sens commun, que plusieurs membres de l’UNEF, dans un élan de synthèse et de laconisme qui leur est propre, ont rejeté le moment de communion, lui préférant un « on s’en balek » contre-paradigmatique et retentissant. Il y a néanmoins une cohérence idéologique et stratégique à ce geste :  adhérer à un tel moment reviendrait à renationaliser les affects d’un secteur de production idéologique (le syndicalisme étudiant) majoritairement réfractaire à la pensée nationale. Paradoxalement, l’interprétation de l’événement est ici la plus réactionnaire de tout le champ politique : il appartiendrait aux « petits blancs ». Le drame est ici réduit à sa seule dimension raciale, la moins universalisable de toutes, par un indignationnisme fatigué et anti civilisationnel. En effet, aucun responsable politique n’a adopté le même constat d’un point de vue prescriptif : « cet événement nous est réservé à nous les blancs. » Si chacun semble être dans son rôle, une telle réaction permet de considérer le tendanciel basculement de bord politique des agents de la racialisation du débat public.

L’événement est comme déchiré puis recousu par les discours qui s’y superposent. Les différentes contributions idéologiques, par le biais de leurs représentants, donnent leur grille de lecture interprétative et rappellent les fractions culturelles qui s’affrontent. Consciemment ou non, ils opèrent par focalisation contextualisée et complémentaire : ils accentuent une dimension (internationale – nationale, religieuse, culturelle, sociologique, historique) car d’autres narrateurs officiels (politiques, journalistes, spécialistes, artistes)  accentueront les autres, et l’addition des points de vue aboutira à une narration totale.

 

« Même ceux qui nient toute projection  affective sur l’événement et le cantonnent à du « bois qui brûle » trahissent par leur véhémence leur adhésion inévitable à un contexte collectif »

L’universalité de événement se déploie de façon particulière, subjective, contingente. Mais même segmenté, il reste « universel ». Même ceux qui nient toute projection  affective sur l’événement et le cantonnent à du « bois qui brûle » trahissent par leur véhémence leur adhésion inévitable à un contexte collectif. Un inuit ou un chinois imperméables à l’effondrement de la flèche conçue par Viollet-le-Duc ne se serait pas senti obligé de le préciser dans un tweet cynique. Il faut être français pour se sentir obligé de préciser qu’on se fiche de la France, ou de ses cathédrales qui brûlent. Il sera laissé aux psychanalystes et aux sociologues le soin d’étudier la signification de ce désir tortueux et tordu d’identité, conjugué, comme souvent, avec une expression altérophobe.

Dans son célèbre discours à la Sorbonne, Qu’est-ce qu’une Nation ?, prononcé en 1884, Renan affirmait que « la souffrance en commun unit plus que la joie ». Si la souffrance n’était pas totalement commune, ce lundi 15 Avril, il y eut, a minima, une communion à l’événement, à un degré qu’on n’atteint dans notre vieux pays que lors des coupes du monde, des attentats, ou des révolutions.

La France en sortira t-elle unie ou divisée ?

Déjà, les annonces de donations par les riches mécènes dans un grand potlasch médiatique nous remettent à l’esprit que si les hommes sont égaux devant Dieu, ils ne le sont pas face à la puissance sociale. Les réactions critiques n’ont pas tardé et plusieurs figures médiatiques ont critiqué l’empathie générale dont dispose un monument mais dont ne jouissent pas les prolétaires. La valse des chéquiers donne le tournis à un peuple qui s’interroge intensément sur la question sociale et identitaire.

Alors, à qui appartient la tragédie ? Qui a la possibilité de s’arroger le récit majoritaire ? Les riches, la droite, la gauche, les pauvres, les catholiques ?

Peut-être que la réponse de sagesse tient dans le Chapitre III de la Lettre aux corinthiens : « Que personne ne mette donc sa fierté dans des hommes, car tout vous appartient.

Que ce soit Paul, Appolos, Céphas, le monde, la vie , la mort, le présent ou l’avenir.

Tout est à vous. »

 

Un article réalisé par Paul Raja.