L’incinérateur de Créteil gère les déchets de 19 communes du Val-de-Marne regroupées dans le syndicat intercommunal Smitduvm (Syndicat mixte intercommunal de traitement des Déchets Urbains du Val-de-Marne). Délégation de service public confiée à Suez, un projet d’extension du domaine fait parler de lui. Sous prétexte de valoriser l’énergie produite à partir des déchets, la société VALO’MARNE a conduit une enquête publique concernant la demande d’autorisation pour l’extension de l’incinérateur, un projet écocide. 

La façon dont ont été conduites les tractations de cette enquête posent un problème démocratique. Volontairement conduite en juillet et en août pendant les vacances scolaires, afin que ni les citoyens, ni les élus ne puissent s’emparer de ce sujet, qui est scandale sanitaire, social, écologique et démocratique.  Par ailleurs, aucun des 24 conseils municipaux concernés par l’extension de l’incinérateur n’a pu émettre d’avis[1].

Et pour cause : l’incinération est une source de profit considérable pour les grands groupes privés chargés de son exploitation. La concession de travaux et d’exploitation pour 20 ans de l’incinérateur de Créteil représente près d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires. Entre l’intérêt général et les énormes enjeux financiers, VALO’MARNE préfère se garder de s’alourdir des contraintes démocratiques, d’environnement et de santé publique. Alors qu’il lui a été confié la mise aux dernières normes de deux lignes d’incinérations ainsi que des fours chaudières qui leurs sont associés, l’entreprise n’oublie pas son profit, et projette de financer cette nécessité sanitaire via les 120 000 tonnes de déchets d’activités économiques supplémentaires qui y seront incinérés, valorisés et dont la chaleur sera vendue comme chauffage.

Un projet spéculatif basé sur des mensonges.

Cette course au profit interroge quant à la dimension écologique du projet, revendiquée par ses promoteurs. L’incinération est une solution polluante, et la dioxine qui est notamment rejetée dans l’air est un dangereux perturbateur endocrinien. Alors que Créteil est déjà au cœur d’un secteur où la concentration de dioxyde d’azote et de particules fines pose des problèmes de santé publique, et alors que ses habitants n’ont pas suffisamment été consultés et sans qu’ils aient eu accès aux clés de compréhension des enjeux, ce grand projet très coûteux vient  entériner l’expression « poubelle de l’Île-de-France », choyée par les militants de l’ALIC (Affamons l’Incinérateur de Créteil). Car si ce projet venait à voir le jour, ce sont des déchets venus de toute la région, parfois de distances frôlant les 150 kilomètres, qui finiront leurs jours dans la préfecture du Val-De-Marne. 26% des déchets de la région parisienne seraient alors traités dans un département qui ne représente que 12% de sa population[2].

Mais la dimension polluante de l’incinérateur lui-même s’accompagne de l’augmentation du trafic routier directement lié à l’acheminement des déchets. Car pour que ce troisième four incinérateur puisse fonctionner, ce sont des milliers de camions qui parcourront la région, rejetant eux-mêmes des toxines durant leurs trajets. Une étude de l’agence Santé Publique France de juin 2016 estime pourtant que la pollution aux particules fines est déjà responsable de 48 000 morts chaque année en France[3], dont 4 000 en région parisienne. Il est également de notoriété publique que les fumées de l’incinérateur dégagent en outre de nombreux métaux lourds et que les sols de l’incinérateur en sont déjà saturés (ammoniac, arsenic, mercure, acide chlorhydrique). On sait par ailleurs que VALO’MARNE est déjà la plus polluante de toutes les usines d’incinération de déchets du Val-de-Marne[4].

L’autorité environnementale dans son avis du 19 mai 2020 relève l’imprécision de l’étude d’impact environnemental du projet. D’ailleurs, il y est souligné que la justification principale du projet est un prétendu déficit régional des capacités d’incinération des déchets d’activité d’entreprise, qui n’est pas forcément légitime. En effet, la capacité actuelle de l’incinérateur est déjà très supérieure au besoin de la population des villes adhérentes au syndicat intercommunal. Cet incinérateur n’est pas conçu pour répondre aux attentes des Val-de-Marnais, mais consistera bien à engranger un maximum de profits sur le traitement des déchets de toute l’Île-de-France. Les habitants des dix-neuf communes adhérentes au Smitduvn ont d’ailleurs diminué le poids de leurs poubelles au cours des dernières années. De manière générale, cette tendance à la réduction des déchets est confirmée pour les prochaines années. D’ailleurs, selon les calculs de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), organisme d’État chargé d’accompagner des projets de transition écologique liés à la maîtrise de l’énergie, la France n’a pas besoin de nouvelles capacités d’incinération. Elle prévoit une réduction importante des quantités d’ordures ménagères résiduelles à traiter, qui pourrait courir de 17,7 millions de tonnes en 2013 à 14,7 millions de tonnes en 2025.

Le tri est devenu courant. La preuve : le poids des ordures ménagères résiduelles (c’est-à-dire la part des déchets qui subsistent après application du tri sélectif) collectées est en baisse continue depuis quelques années[5]. En 2019, 70% des emballages ménagers étaient recyclés[6], et la France compte parmi les pays d’Europe qui accordent le plus d’importance au tri sélectif. Les justifications de VALO’MARNE sont donc au mieux hors-de-propos, au pire malhonnête ; si le projet venait à voir le jour, ce serait une augmentation de 45% des capacités de traitement de l’incinérateur de Créteil, soit 120 000 tonnes de déchets supplémentaires à brûler, alors que la production de déchets ne cesse de réduire d’années en années. La priorité devrait être la baisse de la production de déchets à la source, la lutte contre le gaspillage et la promotion d’une économie circulaire plus vertueuse pour l’environnement.

Un projet outrancièrement éco-blanchi

Pour appuyer la prétendue dimension écologique de leur projet, les promoteurs de VALO’MARNE ont trouvé la parade en promettant d’installer une serre pédagogique, chauffée grâce aux déchets traités, au sein de l’extension de l’incinérateur. Les enfants Val-de-marnais auraient ainsi la possibilité de découvrir dès leur plus jeune âge ce mythe très répandu de la croissance verte où la quête éternelle du profit s’accompagne d’un éco-blanchiment (répandue outre-manche sous l’appellation greenwashing). Cette serre viendrait appuyer et présenter le puits à carbone de l’incinérateur, dont on sait qu’il ne capte pourtant qu’ 1/200 000e du CO2 émis. Ces chiffres sont d’ailleurs l’aveu même de Grégory Richet, directeur délégué de Suez en charge du projet pour VALO’MARNE, qui admettait que ce puits à carbone ne capterait que 0,00044% du CO2 émis, soit moins d’une tonne par an. Il faudrait plutôt éveiller les enfants aux réels enjeux écologiques vertueux, que sont la réduction des déchets à la source et l’isolement massif des habitations (ce projet d’extension de l’incinérateur s’est d’ailleurs fait au détriment de la rénovation thermique des bâtiments de Créteil.)

Concrètement, ces fours impliquent une alimentation continue en déchets, produisant de fait un paradoxe absolu : l’installation, dont le but est la destruction des déchets, devient incitatrice à la production de déchets puisqu’elle ne peut supporter une rupture d’approvisionnement. La séculaire loi de l’offre et de la demande oblige le citoyen à comprendre que si la capacité de l’incinérateur augmente, il faudra que la demande suive pour rentabiliser le modèle. Difficile alors de croire que les investisseurs vont, comme ils l’affirment, faire le choix éthique d’encourager la prévention des déchets, au détriment de la viabilité économique. S’ils veulent un retour sur investissement, ils n’ont qu’un unique choix : celui de maintenir le rythme de production de déchets à un niveau suffisant pour nourrir leurs fours.

Ce capitalisme faussement vert, vorace au mépris des limites matérielles de notre environnement et de la santé des citoyens, trouve là encore une raison d’étendre son influence désastreuse sur notre planète. Alors que Suez est en cours d’acquisition Veolia au terme d’un conflit commercial féroce pour les droits souverains de l’État sur ses entreprises stratégiques, les puissants investisseurs s’assurent au moins vingt ans de profit sur le dos de la planète, plutôt que de s’engager dans la planification écologique qui menacerait leurs intérêts privés.

[1] Enquête publique relative à la demande d’autorisation environnementale (ICPE) relative à l’évolution de l’unité de VALO’MARNE

[2] C. Dubois, « Réunion publique sur l’extension de l’incinérateur de Créteil » , 94 citoyens, 8 juillet 2020 https://94.citoyens.com/2020/reunion-publique-sur-lextension-de-lincinerateur-de-creteil,08-07-2020.html

[3] Impacts sanitaires de la pollution de l’air en France : nouvelles données et perspectives

[4] Enquête d’utilité publique Valomarne – Avis de France Nature Environnement Ile de France

[5] [Infographie] Les Ordures Ménagères Résiduelles (OMR) en France

[6] Les chiffres du recyclage en France | CITEO

Nina Seron
Socialisme au sens propre, antiproductivisme, planification écologique, 6è République. Penseuse de l’imbrication des rapports sociaux, du post-capitalisme, héroïne du rien.

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