« Le racisme n’est pas pire qu’avant, il est filmé ». Cette phrase prononcée par Will Smith en 2016 se répand comme une trainée de poudre sur les réseaux sociaux depuis la publication de la fameuse vidéo. Celle que nous avons tous vu, l’estomac encombré d’un sentiment de culpabilité, convaincus que nous ferions mieux de détourner le regard. Nos imaginaires ont beau être bouffis d’assassinats cinématographiques, pas de suspension consentie de l’incrédulité possible face au vrai meurtre. Ces images-là se figent derrière votre rétine, et pour longtemps.

Beaucoup se sont indignés, presque tous. Même ceux qui ne s’indignent jamais, surtout ceux-là. Ceux qui d’habitude regardent ailleurs, ou s’intéressent au contexte. Les fameuses secondes qui ont précédé le déclenchement du capteur. Celles qui pourraient, après tout, justifier l’injustifiable. Parfois même, il faut aller chercher bien avant, dans le casier judiciaire ou les antécédents médicaux de la « prétendue victime ». Si on le pouvait, on remonterait bien jusqu’au pedigree, ce serait pas triste. Mais cette fois, l’indignité n’a pas tellement trouvé l’occasion de se faire une place au soleil et les preux chevaliers de la bavure justifiée ont laissé la bannière au placard, au moins pour un moment.

Ils avaient pourtant eu le droit à un échauffement de choix grâce à la formidable capacité de l’actualité à se faire écho. À peine une dizaine de jours plus tôt, la chanteuse Camélia Jordana mettait une pièce dans la machine médiatique sur le plateau d’On n’est pas couchés. Face à un Philippe Besson peu inspiré, l’insolente osait affirmer que des milliers de personnes « ne se sentent pas en sécurité face à un flic ». Crime de lèse-préfecture qui déchirait instantanément les réseaux sociaux et les plateaux cathodiques en deux camps. Et le Ministre de l’Intérieur, pris d’une pulsion trumpiste, ne tardait pas à choisir le sien sur Twitter. Obligation, il faut croire, de « faire une Lallement » selon l’expression désormais consacrée. L’honneur des forces de l’ordre était donc sauvé par celui qui fréquentait la pègre dans son adolescence, elles n’en demandaient pas tant.

Si vous remuez un peu trop le tapis, on vous demandera de le faire dehors.

Très vite, les quelques voix assez inconscientes pour soutenir l’artiste disparaissent des projecteurs, laissant place à la formidable cacophonie de la condamnation unanime. Le traitement médiatique du mouvement des gilets jaunes leur avait fort heureusement servi de répétition générale : si vous remuez un peu trop le tapis, on vous demandera de le faire dehors.

Au moment où un chroniqueur de l’Heure des pros (-flics) brillait sur la toile par la finesse de ses analyses, un homme était tué par la police, la tête sur le bitume aux États-Unis d’Amérique. Cruelle ironie. Georges Floyd s’apprêtait à devenir l’icône d’un immense mouvement de révolte dans son pays. Et son « I can’t breathe ! » était désormais le signal de ralliement des humiliés dans le fleuron de la démocratie occidentale. Le chroniqueur, lui, continuait de chroniquer.

Là, on peut dire que ça s’est indigné sec. Ou du moins, que la contre-indignation est restée plutôt tranquille. En même temps, ça faisait beaucoup en quelques jours, et Philippe Besson n’avait pas encore eu l’occasion de trouver des excuses. Les plus hardis s’essayaient tout de même à une formidable pirouette pour nous expliquer que, quand même, : « c’est comme ça aux États-Unis mais chez nous, c’est pas pareil ».

Malheureusement pour eux, les faits sont têtus : deux jours plus tard, dans le XXe arrondissement de Paris, un jeune garçon subissait les gestes qui ont coûté la vie à Georges Floyd. Une tête retenue contre le sol, sur laquelle s’appuie fermement le genoux d’un policier, en dessous du menton. Un geste qui paralyse, un geste qui étouffe, un geste qui tue. La foi en l’être humain pousserait à y voir un hommage maladroit tant la ressemblance entre les deux images est glaçante.

« Dérober un deux-roues vous coûtera désormais vos dents et une vie à moitié dans le noir. »

Fort heureusement, l’issue fut moins malheureuse pour ce garçon. Le jeune Gabriel, 14 ans, ne peut pas en dire autant. Il lui manque aujourd’hui trois incisives suite à sa rencontre avec les forces de l’ordre à Bondy et son oeil se rajoutera peut-être à cette liste si on ne parvient pas à le sauver. Précision importante pour rester crédible auprès du tribunal numérique : Gabriel était en train de voler un scooter. L’occasion de mettre à jour nos textes de lois pour y indiquer que dérober un deux-roues vous coûtera désormais vos dents et une vie à moitié dans le noir. C’est important de le savoir, surtout quand on a quatorze ans.

Mais après tout, ils ne sont pas morts, on nous l’avait bien dit que l’Hexagone n’avait rien à voir avec le pays de l’Oncle Sam. Quel dommage que n’aient pas eu cette chance Makomé M’Bowolé, Zied, Bouna, Romain, Adama Traoré, Steve Maia Caniço, Cédric Chouviat et tant d’autres (la grande majorité sont noirs ou arabes). Tous sont morts. Tous ont été tués par des policiers. Mais leur mémoire n’a pas reçue l’hommage unanime des indignations politiques et cathodiques.

Alors oui, le racisme n’est pas pire qu’avant, il est filmé. Remplacez racisme par « violences policières » et la maxime est tout aussi vraie. Mais il existe bien une différence entre la France et les États-Unis : cela fait déjà de nombreux mois qu’une grande partie d’entre nous l’avons découvert. Ce qui, jusque-là, se déroulait loin des yeux, dans les ruelles des cités dont personne ne se souciait, a pris place sur les grandes avenues. Et les années à détourner le regard en ont fermé plusieurs.

Il est difficile d’expliquer à ceux qui ne l’ont pas vécu, cette sensation si particulière qui vous habite lorsque vous marchez dans un quartier peu fréquenté ou sous un pont, entouré de centaines d’hommes cagoulés, casqués et armés. Vous étiez là pour manifester pour défendre ce qu’il reste de vos droits et vous prenez conscience tout d’un coup de votre vulnérabilité. Du fait qu’à tout moment, l’un d’entre-eux pourrait décider de vous passer à tabac, et que même ses collègues de bonne foi se joindraient à lui par esprit de corps. Savoir que même si vous n’y étiez pour rien, personne ne vous croira, que c’est votre parole contre la leur. Et que si elle ne suffit pas, on ira fouiller dans les poubelles de votre existence pour y trouver de bonnes raisons. En somme, comprendre le temps d’une manifestation ce que ceux qui sont moins blancs que vous vivent tous les jours.

Alors oui, détourner le regard hier pouvait passer pour de la négligence, c’est aujourd’hui une faute morale. Le combat d’Assa Traoré force l’admiration et nous met face à nos responsabilités. Ne pas l’accompagner, ne pas se sentir concerné, une nouvelle fois, c’est assumer le fait qu’il y aura d’autres Adama et d’autres soeurs pour pleurer leurs frères. Ce combat fera face au dénigrement de la classe politique et médiatique, comme tous ceux qui méritent d’être menés. Mais ces dernières semaines auront au moins eu le mérite de mettre à jour cette maxime de La Fontaine qu’on aime citer pour se donner « l’air de » :  selon que vous serez tué d’un côté où de l’autre de l’Atlantique, les jugements de cour vous rendront noir, ou coupable.

Julien Landureau
Directeur de la rubrique Société, militant et créateur de contenus audiovisuels.

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