Individualisme contre individualisme. Le 12 juillet dernier, le président de la République Emmanuel Macron a annoncé la mise en place généralisée d’un « passe sanitaire » en deux étapes, le 21 juillet et le premier août, pour faire face à l’explosion du fameux variant delta qui inquiète depuis plusieurs semaines. En choisissant d’imposer un agenda aussi restreint, l’exécutif a décidé de passer en force, s’exposant à la colère de la population. Dès le 14 juillet, 10 000 personnes manifestaient à travers le pays pour refuser une mesure jugée liberticide. Ce mouvement naissant, protéiforme et traversé de multiples revendications, est en certains points comparables au mouvement des Gilets jaunes en cela qu’il est auto-organisé, déconnecté des organisations politiques et syndicales bien que certaines d’entre elles lui courent après, mené par des « leaders » sortis de l’ombre grâce aux réseaux sociaux – surtout Facebook – et que l’élément déclencheur soit une mesure précise de l’exécutif. Néanmoins, ce mouvement antivax ou « pro-libertés » s’inscrit dans un cadre historique et politique différent en cela qu’il n’est pas largement plébiscité par la population, contrairement aux Gilets jaunes. En réalité, ce mouvement antivax semble être le symptôme d’un néolibéralisme qui se rebelle contre lui-même. 

Condamnés à être minoritaires.

La force d’un mouvement de protestation est puisée dans sa capacité à agréger autour de ses mots d’ordre une partie importante de la population pour transformer une dynamique minoritaire en majorité populaire. Les Gilets jaunes avaient réussi ce tour de force en créant autour d’eux, du moins dans les premiers mois de leur existence, et avant les manoeuvres du pouvoir pour les discréditer, les conditions d’une large sympathie de la population ; il ne s’agissait pas alors d’un hasard de l’Histoire, ni d’une coïncidence. Les Gilets jaunes étaient l’expression d’un mouvement de fond historique, celui de la reprise en main des libertés collectives et de l’organisation en société des classes populaires en France et en Occident. Ils n’étaient pas la cause, mais l’expression dans le monde réel des frustrations liées à l’organisation néolibérale qui structure la société depuis des décennies, et en cela ils étaient nécessairement majoritaires. Le mouvement antivax qui éclot est condamné à être nécessairement minoritaire en cela qu’il n’a aucune prise sur l’Histoire ; et il suffit de s’intéresser aux références historiques mobilisées pour accompagner leur combat pour s’en rendre compte. Là où les Gilets jaunes faisaient appel aux révolutions françaises, se voyaient en Marianne et en bonnets phrygiens, défilaient sur les Champs-Elysées ou sur les Ronds-Points en brandissant fièrement le drapeau tricolore pour faire à nouveau Nation, les antivax préfèrent puiser l’inspiration dans les moments de plus douloureuse division des peuples et des Nations ; Shoah, Apartheid, ont remplacé dans leurs discours les grandes oeuvres révolutionnaires. C’est que ces références s’appliquent mieux à leur discours ; reprochant au pouvoir de créer des « classes » de citoyens basées sur la vaccination, ils contribuent à cette division imposée en mobilisant des références chargées négativement.

Individualisme contre individualisme. 

Dès lors, il s’agit d’analyser en profondeur cette nouvelle forme de revendication en ce qu’elle dit de notre société ; là où les Gilets jaunes partaient du constat que le pouvoir cherchait à diviser, à panéliser, et prônaient le retour d’une société du collectif basée sur l’intérêt général du genre humain et sur la common decency, les antivax opposent à une société de l’individualisme une société elle-même individualiste, où les libertés individuelles priment sur le bien commun. C’est le symptôme névrotique des discours néolibéraux qui ont gangréné jusqu’aux adversaires du système. La question n’est plus de créer les conditions collectives d’une société vertueuse mais de rétablir une liberté individuelle totale, un nombrilisme latent dans le positionnement sanitaire de chacun, à contre-courant de la tradition française et républicaine. Ce positionnement quasi-libertarien explique la prévalence dans le mouvement d’une sociologie extrêmement diverse où les petits-bourgeois, les chefs d’entreprise, les restaurateurs trouvent autant leur compte que les classes populaires. Pour dresser un tableau de la situation et des clivages créés par la question, comprenons que cette question oppose des militants anti-vaccination et anti-passe sanitaire inquiets pour leur liberté propre à des pro-vaccinations inquiets de la préservation de leur train de vie petit-bourgeois, de leurs loisirs d’individus et de leur confort de vie. La question du bien commun est absente des discours, que ce soit d’un côté ou de l’autre, ce qui ne peut être vertueux à une période où le discours dominant est celui de la fracturation, de l’archipellisation permanente.

Emmanuel Macron impose comme seul cadre de pensée l’expérience de l’individu et marginalise donc tous ceux qui raisonnent en termes de collectif.

Ce sont les discours néolibéraux, imposés par des décennies de division artificielle, qui épousent grossièrement le fond révolutionnaire du peuple français. Il ne faut pas se méprendre ; en choisissant d’axer son discours sur la responsabilité individuelle, Emmanuel Macron ne pouvait se heurter à autre chose qu’un discours lui-même axé sur l’individu. Il impose comme seul cadre de pensée l’expérience de l’individu et marginalise donc tous ceux qui raisonnent en termes de collectif. Lui-même ne se voit plus Président d’un pays mais d’un ensemble d’être humains déconnectés les uns des autres ; le no society de Margaret Thatcher en action.

Par ailleurs, le mouvement antivax reprend une sémantique de la division, de la panélisation, qui ne peut être vertueuse à une époque où la nuance est affaiblie par le rythme imposé par les réseaux sociaux et Twitter. S’opposant en façade à une société clivée entre les vaccinés et les non-vaccinés, reprenant à leur compte les moments les plus durs de notre histoire en se comparant aux juifs victimes de la Shoah ou aux Noirs sous la ségrégation, les opposants au passe sanitaire créent eux-mêmes les conditions de leur propre exclusion pour alimenter leur pensée victimaire. Il y a de grandes chances que le mouvement antivax aboutisse dans les prochaines semaines, voire les prochains mois, à une mobilisation impressionnante. Mais celle-ci ne pourra être une rampe de lancement suffisante à un large mouvement d’opposition au pouvoir tant qu’elle ne renversera pas la grille d’analyse et qu’elle ne proposera pas en premier lieu une lecture collective, à l’échelle de la société et non des individus, des enjeux posés par cette réponse du pouvoir à la crise sanitaire. 

Inversion de l’ordre du débat entre libertés publiques et individuelles. 

Le vrai danger dans la prise en charge de la crise sanitaire par l’exécutif, c’est d’avoir été borné par son dogme de la responsabilisation individuelle pour répondre à une situation collective. La vaccination n’a d’intérêt que lorsqu’elle est organisée à une large échelle, puisque l’immunité collective, selon les scientifiques, serait atteinte lorsque 70% de la population a reçu les deux doses de vaccin nécessaires. Après plus d’un an d’atermoiements, de revirements stratégiques, de déclarations hasardeuses et contradictoires de la part du pouvoir, il était certain que la population ne répondrait pas favorablement à l’injonction de se faire vacciner.

La clé d’analyse réside dans les choix opérés par un Etat qui, loin d’accepter son rôle protecteur, a préféré être juge et gendarme des mauvais comportements individuels.

En choisissant, dès le début de la crise sanitaire, de camoufler son manque de préparation derrière des discours culpabilisants et individualistes (rappelons-nous que, là où le masque n’était en mars 2020 « pas utile en population générale », la troisième vague était, à en croire nos ministres, dûe en grande partie au manque d’égard des anti-masques), l’exécutif a fait une croix sur le lien de confiance avec ses citoyens. La clé d’analyse réside dans les choix opérés par un Etat qui, loin d’accepter son rôle protecteur, a préféré être juge et gendarme des mauvais comportements individuels dès les premiers cas recensés sur le territoire français. L’ordre du débat a été de fait inversé, entre les libertés publiques et les libertés individuelles. Là où les premières, dans une République qui assume son rôle, doivent être les garantes des secondes, le débat a été supplanté par le discours inverse. Voilà plus d’un an que nous entendons dire en permanence que la responsabilité individuelle doit préserver le collectif. C’est une faute grave qu’Emmanuel Macron paie aujourd’hui en devant faire face à un regain épidémique. Sur la question de la vaccination, une politique efficace aurait été d’en déléguer l’organisation à la sécurité sociale. Si chaque citoyen français avait reçu, automatiquement et sans en faire la demande, une date, un lieu et une heure de rendez-vous vaccinal, que la demi-journée de travail mobilisée pour l’injection avait été entièrement payée et banalisée, et que la sanction en cas d’absence au rendez-vous avait été d’ordre financière et non d’ordre restrictif (amende plutôt qu’interdiction de séjour en certains lieux), il y a fort à parier que la gestion de la situation aurait été bien meilleure. Si l’exécutif avait assumé ses torts, comme l’a fait par exemple Boris Johnson en s’excusant dans la presse de n’avoir pas pris suffisamment tôt la mesure du danger, sans angélisme ni discours victimaire, la confiance de sa population aurait été bien supérieure. Comme toujours dans ce type de situations, les vrais responsables ne sont pas à trouver dans un peuple inquiet, légitimement, d’un vaccin inconnu, mais chez ses responsables qui imposent un cadre tout sauf vertueux. L’enjeu est de retrouver une parole claire et compréhensible, d’accélérer le rythme des injections en accompagnant les mesures coercitives d’un accompagnement pédagogique qui ne cède pas à la démagogie, sans culpabiliser les individus ni en restreignant leurs libertés mais en expliquant comment l’intervention du cadre collectif dans les cadres individuels permet de préparer une période moins anxiogène et instable. 

Il n’y a donc pas, dans cette question de la vaccination et du passe sanitaire, un fond suffisant pour organiser un large mouvement de fond contre la politique du Président de la République et de son exécutif. La vraie privation de liberté réside dans la seconde partie de l’allocution du 12 juillet et dans les annonces très dangereuses concernant le retour aux avant-postes de la réforme des retraites qui a divisé la classe politique au cours de l’hiver 2019. L’arbre vaccinal qui cache la forêt est à prendre pour ce qu’il est ; une mesure-camouflage clivante volontairement pour laisser l’exécutif à son agenda dangereux pour la vie des citoyens. Il n’est pas prouvé que l’on meure du vaccin ; il est néanmoins de notoriété publique qu’une surdose de travail tue et que travailler moins permet de vivre plus longtemps. À l’aune d’une élection présidentielle qui s’annonce chaotique, il est temps de commencer à tirer le bilan d’un exécutif qui, malgré la crise sanitaire, continue de s’aplatir devant les dogmes néolibéraux de l’Union Européenne et de son monde. Là, en imposant un contre-modèle de société basé sur la répartition des richesses, qui interroge le rapport au travail dans un monde qui s’accélère, et qui entérine le retour aux affaires de classes populaires oubliées du pouvoir, il y a matière à mobiliser largement et au-delà des questions individuelles.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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