Hadrien Mathoux est journaliste politique chez Marianne, chargé de suivre la vie politique des organisations de gauche. Fin observateur de la France Insoumise, il vient de sortir son premier livre, Mélenchon : la chute, aux éditions du Rocher. Dans cet entretien accordé à Reconstruire, il décrypte et analyse les atermoiements de celui qui vient de se lancer dans sa troisième course à la présidentielle.

Le livre s’ouvre sur un remerciement aux membres de votre famille qui vous ont « transmis le virus » de la politique. C’est une passion qui vous anime depuis l’enfance ?

J’ai une famille très politisée. Je ne l’ai jamais connu, mais mon arrière-arrière-grand-père a fondé le comité républicain de son village de l’Aveyron, donc ça commence très tôt (rires). Nous avons encore ses lettres envoyées au comité républicain pour raconter le combat contre le curé du village, ouvrir une école publique ! Mes quatre grands-parents étaient des militants du Parti socialiste des années 1960 aux années 1990. Quant à mes parents, ils ne sont pas engagés politiquement mais suivent beaucoup la politique. Quand j’étais enfant, Jacques Chirac était Président. J’ai été marqué par 2002, puis par 2005, à l’occasion du référendum sur le Traité constitutionnel européen, puis, a posteriori, par le retournement de 2008. Je m’intéressais à la politique depuis longtemps, mais la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2017 a joué un rôle important dans ma politisation. Historiquement, je m’intéresse à des personnalités comme François Mitterrand ou Jean-Pierre Chevènement, et j’ai une grosse passion pour la révolution française et les jacobins. Ce n’est pas très original, mais j’ai un gros tropisme révolutionnaire : je ne me considérerais pas comme anti-Robespierre ! (rires).

Selon vous, quelles ont été les recettes du succès de la France insoumise lors de la campagne présidentielle ?

Hadrien Mathoux © Manon Decremps pour Reconstruire

C’est une combinaison de plusieurs choses. Pour le grand public, l’élection présidentielle, c’est avant tout la rencontre entre un homme et un peuple. Et Jean-Luc Mélenchon est une personnalité quand même assez incroyable : il est charismatique, il est très bon en meeting, c’est quelqu’un de construit intellectuellement parlant, bien plus cultivé que la majorité de la classe politique française. Il a également été très bon pendant les débats.

Ensuite, et j’insiste beaucoup là-dessus dans mon livre, il y avait la combinaison entre un projet, que l’on peut qualifier de gauche (disons qu’il s’agissait de social-démocratie radicalisée) avec une esthétique populiste. Il n’a pas du tout cherché à s’inscrire dans les signifiants traditionnels de la gauche, c’est-à-dire les drapeaux rouges, le discours un peu contestataire, les postures un peu morales sur les immigrés, les discriminations, etc. Jean-Luc Mélenchon a préféré une esthétique populiste, en rangeant les drapeaux rouges, en chantant la Marseillaise, et en adoptant une posture transversale sur tous les sujets.

Jean-Luc Mélenchon est une personnalité quand même assez incroyable : il est charismatique, il est très bon en meeting, c’est quelqu’un de construit intellectuellement parlant, bien plus cultivé que la majorité de la classe politique française.

Enfin, il y a quand même un élément conjoncturel : le Parti socialiste a eu Benoît Hamon comme candidat. Ce candidat n’était visiblement, tant en terme de projet que de personnalité, pas apte à mener une campagne présidentielle. Jean-Luc Mélenchon a été meilleur que lui lors des débats, et dès qu’il a pris la tête dans les sondages, une dynamique presque contradictoire avec la stratégie populiste est apparue : il est devenu le candidat de la gauche et a pu profiter, contre toute attente, d’un phénomène de « vote utile ».

2017 était pour la France insoumise un sacré alignement de planète ! Jean-Luc Mélenchon a mené une campagne populiste tout en étant classé à gauche dans l’esprit des électeurs. C’est cette situation spécifique qui l’a porté à 20%. Beaucoup de gens disent qu’il ne lui manquait que 600 000 voix pour atteindre le second tour. La vérité, c’est que beaucoup de voix qui ont été récoltées l’ont été un peu par miracle.

Quelles sont les nuances programmatiques entre une stratégie populiste et une stratégie d’union des gauches ?

Pour essayer de convaincre les électeurs de gauche de voter pour soi, il faut adopter une série de positions sur des sujets à propos desquels Jean-Luc Mélenchon clivait en 2017. Concernant l’Europe, il a été considéré par une partie de la gauche comme trop souverainiste, certains allaient jusqu’à dire nationaliste.

Une stratégie d’union des gauches suppose d’être moins radical dans la contestation de l’Union européenne. Il faut également adopter un discours sur l’immigration qui est beaucoup plus axé sur l’accueil, sur l’ouverture plus que sur la nécessité de réduire les flux. Enfin, il faut tenir des positions, peut être un peu plus anecdotiques, qui se concentrent sur la défense des minorités et la lutte contre les discriminations : cela court de l’utilisation de l’écriture inclusive au fait d’utiliser le mot « islamophobie ». C’est une manière de considérer la politique, comme une série de lutte sectorielles pour défendre les minorités plutôt qu’un projet pour un peuple. Voilà pour l’union des gauches.

Quant à la stratégie populiste, il y a deux manières de voir les choses. Certains considèrent que le populisme n’est qu’une esthétique, et donc une manière de parler aux gens pour vendre un programme. C’est globalement le cas de la stratégie menée en 2017 par Jean-Luc Mélenchon, puisque le programme de la France insoumise était globalement un programme de gauche radicale. D’autres considèrent, a contrario, que le populisme doit aller plus loin qu’il a un fond idéologique qui lui est propre. Dans ce cas-là, il s’agit de coller aux idéaux du peuple, et en particulier des classes populaires. Sur la sécurité, on va avoir un discours de plus en plus répressif, sur l’immigration, il s’agira de la réduire. Quant à l’Union européenne, on essaiera d’être dans une posture plus ferme, plus souverainiste. Pour résumer en une phrase : il s’agit de rompre avec le « gauchisme culturel » sur les questions régaliennes. C’est un type de populisme qu’aurait pu mettre en œuvre Jean-Luc Mélenchon.

En parlant de souverainisme, avez-vous cru au plan A/plan B ? Habile manière de dire qu’on ne quitte pas l’Union européenne ou véritable stratégie de rupture souverainiste ?

Je n’ai pas la réponse, même après avoir enquêté… C’était une stratégie habile. Tous ceux qui croyaient en l’Union européenne ont considéré que le plan A aboutirait, et tous ceux qui prônaient le Frexit pensaient que le vrai plan de Mélenchon, c’était le plan B.

Quelle était sa pensée profonde ?

Le livret du plan B était prêt mais n’a jamais été publié. C’était, semble-t-il, une indication  en direction des électeurs de gauche : le plan B reste très hypothétique, nous préférons rester au sein de l’Union européenne. Cependant, je ne pourrais pas être définitif sur les volontés de Jean-Luc Mélenchon. Nous ne savons pas.

Nous pouvons constater en revanche qu’il a beaucoup adouci son discours après 2017. Je me souviens d’un entretien qu’il avait accordé à Marianne avant les élections européennes. Il nous avait dit quelque chose de surprenant : que le rapport de forces a changé au sein de l’Union européenne, que les Allemands étaient devenus beaucoup moins puissants qu’avant, avec une démographie négative, et qu’il n’y avait donc plus besoin d’agiter la menace du plan B. Même si sa candidature était à tonalité souverainiste en 2017, nous ne pouvons plus considérer que le souverainisme compte parmi ses déterminants principaux.

Dans le populisme, il y a une dimension ascendante, le peuple et ses affects remontent vers un programme politique qui le représente ; or, dans le concept d’hégémonie culturelle, il y a plutôt une dimension descendant des élites vers le peuple. Est-ce que Mélenchon ne s’est pas emmêlé les pinceaux entre ces deux concepts finalement ?

Je pense que c’est plus prosaïque que ça. Il y a moins de grandeur d’âme là-dedans, plutôt un calcul tactique. Il s’agissait alors des élections européennes, et nous avons pu constater antérieurement que les classes populaires ne votent presque pas aux européennes. Dans ce contexte, les cadres et les militants sont tous beaucoup plus à l’aise dans un discours traditionnel de gauche que sur un discours franchement populiste.

Jean-Luc Mélenchon : la chute, aux éditions du Rocher © Manon Decremps pour Reconstruire

La stratégie était donc de faire une campagne traditionnelle de gauche, avec la nomination de Manon Aubry en tête de liste, sur un discours qui abandonne le populisme, et moins définitif sur la question de la sortie de l’Union européenne. Je pense qu’il s’agissait de ce type de calculs, plutôt que l’idée de faire basculer les catégories populaires sur la gauche : ça m’étonnerait que Jean-Luc Mélenchon, et les insoumis, aient la capacité de faire changer d’avis les classes populaires sur l’immigration par exemple. En tous cas, s’ils ont pensé ça, c’est vraiment se bercer d’illusions.

D’ailleurs, Mélenchon l’a admis quand j’ai eu l’entretien avec lui pour le livre, c’était très honnête de sa part. Il a admis qu’il a été dépassé par les dynamiques sociales. Une dynamique sociale puissante, économique et culturelle qui allait à son encontre et qu’il souffrait de ça en interne. Il m’expliquait en partie ses difficultés électorales par cette explication. À mon avis, les politiques ont une influence limitée sur les dynamiques culturelles et sociales et il s’agit plutôt pour eux d’identifier, de voir comment on peut les exploiter plutôt que de les influencer directement.

Pourtant, à la France insoumise, il y existe des cadres comme Adrien Quatennens qui ont une ligne moins marquée dans ce qu’on pourrait appeler le « gauchisme culturel ». Quels rapports ils entretiennent avec les tenants de cette ligne plus « deuxième gauche » ?

Il faut noter que les tenants les plus radicaux de « l’anti-gauchisme culturel » sont partis. François Cocq est parti, Djordje Kuzmanovic est parti, d’autres ont pris leurs distances… Ce « ménage » est fait. Ce qui caractérise Quatennens et d’autres, c’est avant tout leur loyauté envers Jean-Luc Mélenchon. Adrien Quatennens est quelqu’un qui doit énormément à Jean-Luc Mélenchon dans son parcours politique. La France insoumise est un mouvement qui fonctionne de manière extrêmement verticale, Jean-Luc Mélenchon a quasiment un pouvoir de décision total, et l’histoire a montré que s’écarter trop brutalement de la ligne politique pouvait valoir exclusion immédiate.

C’est un avis documenté : Adrien Quatennens n’est pas totalement partisan des postures prises par Danielle Obono ou par Éric Coquerel, mais c’est quelqu’un qui est avant tout fidèle, qui compose, qui se dit qu’il n’a pas du tout intérêt à monter sur le populisme et qui a même récemment défendu la marche contre l’islamophobie alors que lui-même n’y avait volontairement pas participé. Adrien Quatennens, c’est quelqu’un pour qui la fidélité en politique est une valeur qui surplombe le reste.

Avec tous les évènements qui se sont passés entre 2017 et 2022 (remise en cause de la « ligne » de la France insoumise, perquisitions…), est-ce que Mélenchon ne s’est pas créé un plafond de verre pour la prochaine campagne présidentielle ?

À mon avis, totalement. Certains me disent qu’il pourrait revenir à une campagne populiste en 2022, mais il a perdu beaucoup de gens définitivement depuis 2017. Il y a beaucoup d’électeurs de Jean-Luc Mélenchon qui ne lui pardonneront jamais les épisodes des perquisitions, bien qu’il soit moins intéressant d’en parler politiquement, ou la marche contre l’islamophobie. Les électeurs attachés à la laïcité ne lui pardonneront jamais, et même s’il fait une campagne populiste en 2022, ils ne voteront plus pour lui. En accentuant le décalage entre ce que pense la majorité des gens le message et l’image que renvoie la France insoumise, il s’est privé des possibilités de réobtenir son score de 2017, qu’il avait déjà atteint dans des circonstances un peu miraculeuses. Je peux me tromper – en politique tout va très vite – mais il me paraît très compliqué pour Jean-Luc Mélenchon d’envisager faire plus de 20% en 2022.

Il y a beaucoup d’électeurs de Jean-Luc Mélenchon qui ne lui pardonneront jamais les épisodes des perquisitions, bien qu’il soit moins intéressant d’en parler politiquement, ou la marche contre l’islamophobie.

Éric Drouet va certainement se présenter à la présidentielle. A-t-il la place pour créer un temps populiste, comme dans le scénario que l’on a pu voir dans la série française Baron noir avec un candidat ouvertement populiste qui connaît un énorme succès électoral ?

Dans Baron noir, le candidat populiste est intéressant mais les scénaristes n’ont pas compris ce qu’est le populisme. Pour eux, le populisme, c’est avoir un discours anti-élites […]. Le populisme, c’est beaucoup plus que ça.

Je ne pense pas. Pour plusieurs raisons. Je vais d’abord analyser Baron noir parce que c’est une série intéressante et extrêmement intelligente, mais qui, à mon avis, dans sa dernière saison, fait quelques erreurs d’analyse. La première erreur est que Baron noir est une fiction ou 60 % du peuple français est de gauche. La Présidente jouée par Anna Mouglalis, qui semble être en tous points de vue macroniste, est obligée durant toute la saison 3 de faire une politique un peu plus à gauche, très écolo pour faire plaisir à la masse de gauche de la population, ce qui est un peu improbable. On assiste également à une tournure des événements complètement délirante où Rickwaert [personnage principal de la série, ndlr] arrive à convaincre les autres candidats de gauche de faire une union. Il fait une campagne complètement anachronique. Je crois d’ailleurs qu’ils ont pris pour nom « Les Unitaires », ce qui ressemble plus à une motion du Parti socialiste qu’à une dynamique pour la présidentielle… Et ils arrivent à gagner l’élection grâce à cette union de la gauche qui sent la naphtaline, à SOS racisme des années 1980 : c’est complètement invraisemblable !

Le candidat populiste est intéressant mais les scénaristes n’ont pas compris ce qu’est le populisme. Pour eux, le populisme, c’est avoir un discours anti-élites, mais Mercier [candidat populiste dans la série, ndlr], une sorte d’Étienne Chouard, fait quasiment 50 % avec comme mesure phare le tirage au sort. Le populisme, c’est beaucoup plus que ça.

En plus,  ce personnage est présenté de manière très dépréciative, très complotiste…

Complètement. C’est l’angle un peu gauche social-démocrate anti-populiste ! Mais le populisme, ce n’est pas ça. C’est anti-élite, certes, mais c’est aussi une colère populaire contre l’injustice sociale, une colère populaire contre le sentiment d’être dépossédé de son destin, un enjeu de souveraineté et une insécurité culturelle, une angoisse face à l’immigration, face aux thématiques d’insécurité, etc. C’est tout ça le populisme, ce n’est pas juste un discours « tous pourris ».

Je pense que pour l’heure, une bonne partie du vote des classes populaire est stérilisée par Marine Le Pen.

J’en reviens à 2022.  Je pense que beaucoup gens sont sensibles au populisme, mais sont tout à fait horrifiés par le fait que son incarnation principale soit Marine Le Pen. Ces gens espèrent qu’une alternative populiste émerge. Ça ne serait pas le Rassemblement National, ça ne serait pas le racisme mais plutôt quelqu’un de populiste, républicain, de gauche. À mon avis,  ça tient plus du fantasme. Il faut voir les choses en face : les classes populaires votent de manière écrasante pour Marine Le Pen et elles votent pour Marine Le Pen en grande partie à cause de son discours sur l’immigration. À mon avis, il va être compliqué pour ces électeurs de faire émerger une figure qui récupèrerait toutes ces voix-là sans s’aligner sur ses positions en matière d’immigration.

Le populisme est un tout, et l’insécurité culturelle fait partie de ce tout. Je pense que pour l’heure, une bonne partie du vote des classes populaire est stérilisée par Marine Le Pen. Je ne vois pas une personnalité comme Éric Drouet, qui ne m’est pas antipathique, capable de convaincre les classes populaires de ne pas voter pour le Rassemblement National et de voter pour lui. Pour moi c’est un processus plus long, qui pourra se concrétiser après 2022 si Marine Le Pen perd, mais ça me paraît un peu court pour voir une alternative au vote RN chez les classes populaires.

Pourtant en Italie, on a eu un phénomène de populisme intégral avec le Mouvement 5 étoiles et Beppe Grillo ?

C’est quelque chose qui peut arriver en France, mais en Italie, ce n’est pas le même système électoral, ça a quand même une répercussion. Ensuite, il suffit de voir l’année à laquelle Beppe Grillo émerge et l’année où il arrive au pouvoir pour se rendre compte que c’est un processus qui prend beaucoup de temps. Effectivement, le Mouvement 5 étoiles n’a pas eu la place de la Lega, puisqu’il y a un mouvement populiste de droite qui est la Lega et un mouvement un peu attrape tout qui est le M5S. Mais si on veut être un peu provocateur, l’avènement d’un mouvement type 5 étoiles doit supposer l’avènement de la gauche, si on se calque sur le scénario italien. Il y a clairement le potentiel en France social et politique pour que cela émerge.

Charles Demange
Charles Demange est directeur de la publication de Reconstruire.

Vous pourriez aussi aimer

Comments are closed.

More in Entretiens