Jonathan Durand-Folco est docteur en philosophie, professeur à l’Université d’Ottawa, au Canada. Son livre A nous la ville, qui plébiscite les thèses municipalistes, connaît un succès retentissant au Québec et a y a reçu le prix des libraires. Reconstruire l’a longuement rencontré à l’occasion de sa tournée en France. Dans cet entretien, il revient longuement sur les bases théoriques du municipalisme et propose une stratégie de reconquête de la souveraineté populaire par la redéfinition des biens communs et des instances démocratiques locales.

Bonjour, nous allons commencer par une courte définition des termes. Comment définissez-vous le municipalisme ?

Pour moi, le municipalisme est à la fois un projet politique, et un mouvement citoyen qui considère que la municipalité peut être le levier d’une transformation sociale sous toutes ses formes ; une transformation démocratique de la société, de la vie sociale, économique et politique. Cela déborde largement le cadre de la démocratisation des institutions municipales, et inclut également la démocratisation de l’économie, la transformation des rapports sociaux entre tous les individus sur le territoire. Je dirais qu’on devrait plutôt parler des municipalismes car il s’agit d’un mouvement extrêmement divers, en plein essor actuellement dans différentes villes à travers le monde. Mon livre, A nous la ville, parle surtout de certaines expériences en milieux urbains, mais il faut considérer le municipalisme comme pouvant être incarné dans des municipalités rurales, dans le périurbain, dans l’ensemble des territoires. C’est vraiment l’envie de reprendre en main le pouvoir de décider, de renouer avec une échelle de proximité accessible aux différents habitants, pour qu’ils puissent reprendre le contrôle sur leur vie et sur leurs moyens d’existence. C’est la définition la plus large que je pourrais avoir.

Vous citez dans votre ouvrage plusieurs cas concrets de municipalisme. Lesquels selon vous sont les plus représentatifs de la vision que vous défendez ?

Dans sa forme initiale, le municipalisme libertaire théorisé par Murray Bookchin, un philosophe écologiste-anarchiste américain, était défini sous forme de propositions théoriques et stratégiques qui commencent à être actualisées du côté nord-américain à travers différents groupes qui se sont rassemblés à Detroit, cette ville du midwest américain, où un grand congrès, qui se nomme Symbiosis, tente de créer une confédération de groupes locaux et d’assemblées locales, groupes de défense du droit au logement, qui incluent des socialistes, des libertaires, des écologistes, qui essaient de changer les choses, et qui veulent se structurer. Car le municipalisme, ce n’est pas simplement agir dans son milieu, dans sa ville, mais aussi créer des liens de solidarité avec des initiatives extérieures ; je dirais que le municipalisme nord-américain est davantage teinté par les théories de Bookchin, davantage libertaire, et que l’équivalent de ces idées se retrouve aussi dans la région kurde. Actuellement, il existe dans le Rojava une expérience révolutionnaire de confédéralisme démocratique, de communautés auto-organisées autour des idées de municipalisme libertaire, de libération des femmes, dans une révolution écologiste aussi. Cette région traverse actuellement une situation tragique avec le retrait des forces armées américaines, ouvrant la voie aux bombardements de la Turquie sur cette région libérée de la Syrie du nord depuis 2012. Cette expérience est l’expérience de municipalisme libertaire la plus grandiose, la plus réelle qu’on puisse voir à l’heure actuelle sur le globe.

Fête populaire à Qamichli, dans le Rojava

Je dirais que l’autre expérience qui me sert d’inspiration, dont je parle beaucoup dans mon livre, c’est le municipalisme des mairies du changement et le sommet international municipaliste Fearless cities qui réunit des gens de 150 villes à travers le monde. Ce sommet a été organisé à l’initiative de Barcelona en comu qui est une plateforme citoyenne (qui s’organise désormais sous forme de parti politique). Lors des élections espagnoles de 2015, les principales villes d’Espagne (Barcelone, Séville, Madrid, Saragosse, etc.) ont été conquises par différentes alliances que l’on pourrait qualifier ici en France de listes participatives ou citoyennes, issues de différents mouvements sociaux, de partis politiques de gauche, de groupes verts aussi, qui se sont mis ensemble pour reprendre le contrôle sur leurs territoires. Ces expériences en Europe sont beaucoup inspirées de l’initiative de Barcelona en Comu, et on peut voir en France des collectifs qui se réapproprient ce terme, par exemple Nantes en Commun. C’est une expérience qui inspire beaucoup d’autres initiatives en Europe, et qui, du coup, est moins inspirée par une philosophie libertaire. Il s’agit plutôt d’une certaine synthèse qui tente de changer les choses à l’échelle de la ville, mais ce sont des initiatives qui sont davantage réformistes.

Vous étiez en France cette semaine. Ici, les questions de démocratie directe et de réappropriation des biens communs sont revenues ces dernières années au cœur du débat politique et de nombreux collectifs s’engagent dans une démarche municipaliste en direction des élections municipales. Est-ce là une forme de clientélisme, et ces démarches sont-elles de simples hypocrisies politiques pour répondre aux débats en cours, ou pensez-vous que l’on puisse instaurer des régimes municipalistes en se pliant aux règles actuelles ?

Je dirais que, dans tous les cas, il faut vraiment aller voir ce qui se cache derrière les mots. Actuellement, il y a comme une mode : le terme listes citoyennes est galvaudé, utilisé à toutes les sauces. Parfois, il peut s’agir d’authentiques listes qui sont basées sur des principes assez innovants pour essayer de constituer des groupes en dehors des partis politiques existants. Parfois, ce sont des initiatives qui sont pilotées par des partis politiques, mais se réclament de cette appellation. Il ne faut pas avoir de jugement unilatéral sur toutes les listes citoyennes, il faut aller voir ce qui se passe dans chaque ville. Il arrive même que plusieurs listes d’une même ville se réclament du municipalisme. C’est le cas de Lyon où j’ai rencontré quelqu’un qui me disait qu’il y avait plusieurs listes participatives qui se faisaient concurrence actuellement avec le même grand principe. L’une des idées de base de ce mouvement, c’est d’organiser la confluence, la convergence des forces associatives, militantes, écologistes, citoyennes, pour tenter de faire changer les choses. Si je voulais en donner une petite définition, je dirais qu’une liste participative est d’abord basée sur le principe d’assemblée citoyenne, populaire, qui doit se réunir de façon régulière avant, pendant et après les élections. Ces assemblées sont censées avoir une forme de pouvoir et doivent être les ultimes instances de décision. Autre caractéristique que l’on peut retrouver, c’est le procédé de sélection des candidatures. Celui-ci peut prendre différentes formes : élections volontaires (des gens se présentent pour figurer sur la liste), par élection sans candidat (au lieu de se présenter, les gens s’entendent sur des critères à propos du type de personne qui devrait y figurer, avant de proposer d’autres gens qui pourraient être candidats), ou par tirage au sort. Il y a donc une hybridité de formes. A Toulouse, L’archipel citoyen constitue une liste qui contient un tiers de personnes tirées au sort, un tiers de personnes plébiscitées et un tiers de candidats volontaires. C’est une liste originale, et ils ont été capables de faire alliance avec Europe-Ecologie-Les-Verts et avec la France Insoumise. C’est un des rares cas que j’ai observé en France où cette convergence des luttes était effective. Le troisième critère est que les gens doivent s’engager avec un code éthique, sans exercer de monopole de pouvoir. Il faut développer d’autres cadres de décision : référendums d’initiative citoyenne, consultations, formes de démocratie numérique, assemblées locales décisionnelles, afin que le pouvoir soit partagé avec les habitants. Il ne faut pas se réclamer d’une liste participative pour prendre le pouvoir et rentrer ensuite dans le cadre habituel de la représentation politique, mais il faut continuer d’incarner la démocratie directe et participative une fois au pouvoir.

La grille de lecture populiste substitue l’analyse en termes de clivages sociaux peuple / oligarchie, à l’analyse du clivage droite / gauche, ou l’analyse marxiste de la confrontation bourgeois / prolétaire. Pensez-vous qu’il existe un clivage social communes / nations ?

Très bonne question. Dans mon livre, je dis que, d’une certaine façon, lorsque l’on prend au sérieux le municipalisme, cela implique la décentralisation des pouvoirs, la construction d’un front de villes rebelles, de mairies du changement, qui doivent faire front contre la concentration du pouvoir aux mains de l’oligarchie, mais aussi aux mains de l’Etat-Nation. Cela implique une sorte de confrontation du pouvoir des communes, rassemblées, confédérées, contre le pouvoir central. Dans la philosophie de Murray Bookchin, il envisage ce qu’il appelle un « dual power » ou double-pouvoir. Si l’on prend le pouvoir dans certaines villes aux élections municipales, et que l’on transforme les institutions municipales locales pour qu’elles soient contrôlées par des assemblées citoyennes sous forme de démocratie directe, nous constituons en quelque sorte des contre-institutions, à la base, qui, si elles sont assez nombreuses, pourraient éventuellement contester l’hégémonie de l’État et permettre une nouvelle forme de légitimité démocratique. L’aboutissement de cette stratégie serait que le peuple se dise: « Les vraies institutions démocratiques sont les communes, et nous allons abolir, ou nous substituer au pouvoir central par une sorte de confédération de communes libres ». Voilà la stratégie révolutionnaire du municipalisme libertaire. Pour d’autres formes de municipalisme, il s’agit plutôt de constituer un front citoyen, populaire, au niveau des villes, des communes, et d’avoir une stratégie politique semblable à d’autres échelles, ce qui n’est pas incompatible en soi avec une stratégie populiste ou une stratégie de gauche radicale pour essayer de prendre le pouvoir à plus grande échelle par la suite. Cela dépend des sensibilités et des grandes orientations dans chaque contexte particulier. A l’heure actuelle, on constate que, étant donné que les gouvernements nationaux sont souvent contrôlés par la droite ou l’extrême droite, en Europe, aux Etats-Unis avec Trump, au Brésil avec Bolsonaro, on voit de plus en plus de grandes villes, de grandes mairies contrôlées par des groupes progressistes, des groupes citoyens ou des mairies de gauche, qui contestent le pouvoir central, notamment à propos de la question des migrants ou des réfugiés, cette question des villes-sanctuaire, hospitalières, refuges, qui font front contre les Etats-nations qui souhaitent l’expulsion des migrants.

Une exploitation de sable bitumineux en Alberta.

C’est le cas également concernant les grands projets inutiles, ou des projets extractivistes, comme au Québec par exemple, où les projets d’oléoducs, de transport de sable bitumineux rencontrent une vive opposition à l’échelle locale. Là-bas, des fronts de communes s’opposent à ces grands projets industriels nocifs pour l’environnement alors que les autres niveaux de gouvernement les soutiennent. On voit aussi des villes qui font front pour la transition écologique. De plus en plus, même s’il ne s’agit pas de mairies conquises par des listes citoyennes, il y a de plus en plus une certaine tension, clivage ou antagonisme entre le pouvoir des communes et le pouvoir de l’État central. La difficulté que l’on rencontre cependant, en France comme ailleurs, c’est le clivage entre les milieux urbains, les milieux ruraux, la métropole, la province, les régions, les périphéries. Il y a aussi un clivage entre des villes plus progressistes, plus libérales, cosmopolites, et différentes régions plus conservatrices, et c’est un grand défi pour le municipalisme de surmonter cette division en créant des alliances de communes. L’objectif du mouvement est de réussir à rassembler des communes rurales, des communes urbaines, les métropoles, pour surmonter ces clivages et créer un front uni. Il ne faut pas opposer la ville à la campagne mais organiser les territoires au pluriel, et se battre contre la centralisation, le pouvoir de “ceux en haut”, les 1%, l’oligarchie, et l’Etat-nation centralisé. Le municipalisme partage cette envie de surmonter le clivage gauche-droite, entre autres, ou le clivage entre villes et campagnes pour aboutir à un clivage entre le haut et le bas, où le bas serait non seulement représenté par le peuple mais aussi par les communes, les villes, qui sont les collectivités territoriales de base qui doivent s’opposer à la centralisation du pouvoir.

Croyez-vous que cette cession du pouvoir et de la souveraineté de l’échelle nationale à l’échelle municipale puisse répondre à certains grands enjeux régaliens : l’éducation, la défense, l’écologie… ?

Honnêtement cela dépend des contextes. L’un des principes du municipalisme, c’est la subsidiarité, c’est-à-dire que l’on doit attribuer un ensemble de compétences, de pouvoirs, de responsabilités à la plus petite unité administrative capable d’exercer ce rôle. Cela ne veut pas dire que chaque ville doit avoir une armée, un système de lois criminelles, et décentraliser l’ensemble des responsabilités à une plus petite unité. Il y a différentes choses qui peuvent être coordonnées à une échelle régionale, voire nationale et internationale. Cela implique une forme de gouvernance multi-niveaux, mais, tout de même, cela s’oppose à la tendance actuelle qui est la centralisation du pouvoir, actuellement en France avec la métropolisation, la création des métropoles, qui ne sont pas des entités extrêmement démocratiques. Il s’agit de se demander comment nous pouvons démocratiser les métropoles, ou même comment décentraliser les pouvoirs qui seraient utiles pour différentes communautés locales. Parfois, il est utile que certains pouvoirs soient exercés à l’échelle de la métropole, mais cela pose la question suivante : « Comment fait-on pour exercer une forme de contrôle démocratique sur cette instance? ».

Par ailleurs je dirais que le plus grand défi du municipalisme, c’est que bien que beaucoup de choses peuvent être accomplies par les villes dans le système actuel (innovations sociales, réformes, mesures pour favoriser la justice sociale, la transition écologique),, les municipalités n’ont pas toutes les ressources financières,compétences et responsabilités pour accomplir leur aspirations.Elles ne font pas les lois, ne contrôlent pas l’armée, les traités internationaux de libre-échange ; elles ont les mains liées sur une série d’enjeux. Que faire vis-à-vis des villes aux pouvoirs assez limités ? Je dirais que deux stratégies peuvent être envisagées pour une montée en échelle.

Disons qu’aux prochaines élections municipales, les plus grandes villes de France étaient conquises par des plateformes citoyennes, des listes participatives, et qu’on assistait à une forme de mouvement de contestation, un mouvement citoyen extrêmement fort, comme les gilets jaunes. Que pourrait-on envisager ? Là, soit on prend le pouvoir à l’échelle nationale également puis on essaie d’opérer des changements institutionnels majeurs, ce qui impliquerait des réformes constitutionnelles. D’après-moi le projet municipaliste est incompatible avec les structures de la V° République. Il impliquerait donc un processus constituant, une assemblée constituante, pour créer la sixième république, sociale, communale, décentralisée, une « Commune de communes ». L’idée est d’opérer un changement des structures de base de la société, une nouvelle forme de république décentralisée qui n’existe pas encore.

Zapatistes.

L’autre option consiste à libérer des territoires par la lutte, par des regroupements révolutionnaires voire armés dans certains contextes, et c’est ce que l’on a pu voir au Rojava, territoire libéré qui a une forme d’autonomie face à d’autres instances de souveraineté, ou avec l’expérience du mouvement zapatiste au Chiapas, qui, s’il n’utilise pas le terme municipalisme,, incarne l’esprit de ce mouvement. On a vu récemment en août 2019 une nouvelle extension de ce mouvement, qui crée d’autres instances de gouvernement de proximité, d’autogouvernement. Ils sont dans une offensive destinée à libérer certains territoires de la souveraineté de l’Etat. Ils créent une nouvelle forme de souveraineté populaire émergente, qui conteste le pouvoir de l’Etat-Nation. Ils disent « nous ne reconnaissons pas la souveraineté de l’Etat mexicain, nous libérons ces territoires et les contrôlons nous-mêmes. » Dans ce cas, ils exercent une série de compétences régaliennes de base, ce qui fait qu’une sorte de nouvel “Etat” ou “Commune de communes” émerge en créant des brèches au sein d’un Etat existant. C’est une autre forme de stratégie que l’on pourrait envisager.

Bookchin, l’un des théoriciens historiques du municipalisme, que vous citiez tout à l’heure, pensait que cette démarche municipaliste permettrait à terme d’endiguer la lutte des classes jusqu’à l’occulter. Qu’en pensez-vous ?

Murray Bookchin

Je ne suis pas d’accord avec Bookchin sur ce point. Son oeuvre une source d’inspiration, que certains suivent à la lettre, mais le mouvement municipaliste est beaucoup plus large, beaucoup plus vaste. Il faut s’inspirer et voir dans quel contexte on s’inscrit pour être capable d’incarner cette utopie, cet horizon, ce projet de transformation de la société. Bookchin lui-même a été marxiste, anti-stalinien, trotskiste, puis anarchiste, écologiste, et il s’est même disputé avec des anarchistes américains vers la fin de sa vie, en disant qu’il n’était plus anarchiste mais communaliste. Malgré ces évolutions, il analyse assez tôt, dans les années 50, que la classe ouvrière, qui a été historiquement le sujet révolutionnaire pour le projet marxiste, et aussi pour une certaine partie du mouvement anarchiste, était en quelque sorte intégrée à l’appareil de production capitaliste, avec des revendications salariales notamment, et n’était donc plus une force de transformation sociale, et qu’on ne pourrait pas faire la révolution avec elle. C’est un constat un peu pessimiste. Pour Bookchin, la question de luttes des classes n’est plus centrale. Inspiré de la cité athénienne, son projet municipaliste consiste à refonder la citoyenneté avant tout, d’exercer la citoyenneté et d’opposer celle-ci à la concentration du pouvoir dans les mains de l’Etat, de l’oligarchie et du capitalisme. C’est une citoyenneté active dont n’importe qui peut se saisir, car il occulte en quelque sorte l’analyse de classe. Pour moi, c’est une erreur d’analyse. Dans les faits, les luttes de classe se poursuivent, et même si on la considère au niveau des territoires, que l’on observe les mouvements liés à la question environnementale et aux luttes urbaines, quels sont les groupes qui sont actuellement discriminées, violentés par les forces policières, qui sont expulsés des centres-villes, quels sont les mouvements qui luttent pour le droit à la ville, qui sont les gens qui s’impliquent dans le municipalisme, on voit à l’œuvre que la lutte des classes se poursuit dans les municipalités. D’après-moi, il faut savoir reconstruire la théorie bookchinienne, en l’alliant par exemple avec d’autres perspectives, comme par exemple la pensée de David Harvey, géographe critique marxiste, qui écrit entre autres sur les villes rebelles, la question du capitalisme dans la ville, et qui réhabilite la pensée d’Henri Lefebvre, grand penseur de la ville. On doit d’après moi, pour avoir un mouvement plus complexe capable de prendre le pouvoir dans les villes, envisager une lutte des classes qui ne se fait pas uniquement au niveau des milieux de travail, mais aussi au niveau des contradictions que le capitalisme exerce sur les milieux de vie. Dans mon livre, j’explique qu’à mon sens il y a un certain déplacement des contradictions du capital. La contradiction capital/travail continue d’exister, mais il y a plusieurs nouvelles luttes qui se font sur le front écologique, sur le front des mouvements contre la privatisation des services publics (le droit à l’eau, les mouvements de remunicipalisation des biens communs dans la ville pour lutter contre la privatisation de l’espace…). Ce sont des luttes de classe qui n’opèrent non pas directement dans la sphère du travail, mais dans l’espace urbain. Il faut envisager ces luttes de classe dans l’espace urbain, de même que les luttes féministes, antiracistes, écologistes, etc.

La notion d’intérêt général humain s’est-elle effacée au profit de celle des biens communs ?

Je crois qu’il faut tenter d’articuler les deux ; l’idée d’intérêt général est essentielle d’après moi, elle permet d’envisager la notion d’intérêt public, ou le Bien commun avec un grand B. C’est une chose. Mais ce que l’on peut voir de plus en plus dans le mouvement municipaliste, à travers le mouvement pour le droit à la ville, c’est l’idée des biens communs, les commons en anglais, qui ne sont pas le Bien commun. Ce sont des formes d’institutions qui permettent la gestion collective de ressources partagées. Cela peut être des biens physiques, des espaces, des lieux, des bâtiments, des logiciels comme Wikipédia, des jardins collectifs, du co-habitat. Les communs peuvent aussi être envisagés sous forme d’entreprises (coopératives autogérées par exemple). Les biens communs sont l’alternative à la propriété privée. Selon Pierre Dardot et Christian Laval, le principe du commun dit qu’il doit y avoir des choses inappropriables, préservées à long terme, et dont le droit d’usage doit primer sur la propriété. Cela déborde le cadre de la propriété publique ou étatique, qui est actuellement vulnérable par des formes de privatisation voulues par le néolibéralisme, que ce soit par des biens publics vendus à des entreprises, ou que ceux-ci gérés comme des entreprises privées. Voilà pour l’idée des biens communs, qui peut se concrétiser sous différentes formes dans la ville. On peut même envisager une communalisation des services publics.

Ada Colau, actuellement maire de Barcelone, était la candidate de Barcelona en comù.

Par exemple, à Barcelone, ils commencent à mettre en place la « gestion civique », où des partenariats publics-communautaires-coopératifs  qui permettent la gestion des biens publics par des communautés, des groupes d’habitants, des coopératives, associations sur une durée de trente ans; c’est en quelque sorte des formes de partenariats publics-communs, une alternative à des partenariats public-privé qui se multiplient à l’heure actuelle, que ce soit en France, au Québec, en Amérique du Nord ou à travers le monde. Comment créer des communs, comment les protéger, comment créer une charte des communs pour les protéger ? Différentes villes en Italie, comme Bologne, ont créée une charte des communs pour tenter de créer de nouvelles formes complexes de gouvernance basées sur l’idée des communs. ‘est un nouveau front d’expérimentation de nouvelles formes juridiques, de nouvelles formes de gestion d’entreprise, par et pour les habitants.

Dans un article paru dans la revue L’observatoire, le politiste Alain Faure reproche à votre ouvrage d’être soumis à vos propres biais idéologiques. Assumez-vous la dimension transcendantale de votre parcours militant et son influence sur vos travaux scientifiques ?

Tout d’abord, je dirais que mon livre A nous la ville n’est pas ma thèse doctorale. J’ai fait volontairement un essai qui défend explicitement un projet politique. En même temps, ce n’est pas une analyse militante biaisée ou purement idéologique (même s’il y a la plupart du temps de l’idéologie dans ce qui se prétend scientifique). J’essaie de me baser sur des travaux etde la recherche académique, pour analyser les dynamiques dans les processus urbains, les contradictions du système économique, comment cela se déploie au niveau des villes. Dans ce livre, je mise davantage sur une analyse sociologique qui se veut à la fois critique et normative, qui propose quelque chose, une alternative au système existant. Ce n’est pas une approche positiviste uniquement basée sur la description des faits parce que j’essaie de décrire dans mon livre quelque chose qui est en train de naître, et dont j’essaie d’esquisser les contours. Je tente aussi de voir comment ce projet politique pourrait se développer et reprendre le contrôle dans la ville. Dans ce livre, je n’ai pas cette distanciation froide et abstraite dans d’autres travaux universitaires et articles scientifiques où j’adopte plus une posture d’analyse, de description. Ce livre n’est pas un travail purement académique, universitaire, c’est un livre d’intervention, que j’ai écrit un an avant les élections municipales au Québec pour propulser cette idée dans l’espace public. Mon but était de voir s’il y avait peut-être des conseillers municipaux et des groupes citoyens qui pourraient s’emparer de la question de la ville et se dire qu’il est possible de faire les choses différemment.

Les gilets jaunes se sont distingués par leurs multiples références à la révolution française.

Vous semblez considérer que les revendications de démocratie directe sont intrinsèquement liées à l’échelle communale. Pourtant, le référentiel commun des gilets jaunes serait plutôt la Révolution française et la République, la notion d’un peuple qui s’élève contre ses gouvernants.

Ce qui est extrêmement intéressant, c’est d’aller voir ce qui se cache sous ces mots, ces expressions, et avec quelles autres idées elles sont associées. Quand on parle de “peuple” par exemple, les travaux d’Ernesto Laclau ou de Chantal Mouffe soulignent que ce mot est un “signifiant vide”. Cela ne signifie pas que le mot peuple ne veut rien dire, mais qu’il s’agit d’une idée un peu vague qui prend sa signification avec d’autres termes qui lui sont associés par des chaînes d’équivalence. Si on dit peuple, nation, laïcité, valeurs, protection contre l’immigration de masse, on a une certaine interprétation (conservatrice) du peuple. Si on dit peuple, citoyenneté, démocratie, radicalité, classes populaires, et que l’on met la commune dans cette équation, le pouvoir de proximité, là on associe l’idée que la première institution à la portée du peuple sont les collectivités territoriales, les territoires, les villes, les communes, qui sont les lieux où peuvent se réinventer la démocratie et l’auto-organisation populaire.. Je dirais que, même dans le mouvement des gilets jaunes, certains courants se réclament explicitement du municipalisme, voire du municipalisme libertaire. Des textes ont déjà été écrits sur le sujet. Parfois, les gilets jaunes disent « Nous, on n’aime pas les -ismes, on veut de la démocratie, on s’organise sans porte-parole, sans chef, on veut une assemblée des assemblées, une commune des communes ». Ce qui est important ce ne sont pas les mots mais les formes concrètes d’auto-organisation, les pratiques démocratiques observées, et j’ai cru voir, dans mes observations, dans des vidéos ou dans des textes d’analyse sur les gilets jaunes, qu’il y avait cette inspiration, cette forme d’intuition, cet instinct municipaliste qui se développe au sein du mouvement. Il y a eu récemment l’appel de Commercy pour le Rassemblement national des listes citoyennes et des communes libres qui ont été appelées pour les 23 et 24 novembre dans le but de préparer les prochaines élections municipales. Il n’est pas à exclure que des petites communes soient réappropriées par des groupes de gilets jaunes, et ce serait extrêmement intéressant de voir que la révolution, alors que la gauche a tendance à penser qu’elle émergera des centres urbains, viendra peut-être de la province, de différentes communes, du monde rural, périurbain où de nouvelles formes de démocratie et de réappropriation du pouvoir par les classes populaires elles-mêmes. De mon côté j’envisage la régénération de la démocratie par l’auto-organisation populaire à différentes échelles, laquelle va permettre une conscientisation du peuple qui prendra conscience de lui-même. Il ne sera plus simplement le peuple “en soi” mais un peuple conscient de lui-même et de sa propre existence. Ce n’est pas un peuple entendu comme identitaire, ethnique, mais un peuple démocratique, politique, qui agit et se réapproprie la capacité à réfléchir et à décider de ses propres conditions d’existence.

Vous êtes à la Commune ce que Renan était à la Nation.

(Rires)

Jonathan Durand-Folco.

C’est ça. Une autre intuition que je développe dans mon texte, une sorte de réflexion embryonnaire inachevée, concerne la question de l’identité territoriale, c’est-à-dire la refondation, la reconstruction de sentiments d’appartenance qui pourraient prendre à l’échelle municipale, communale et régionale. Ce que l’on peut voir, entre autres, du côté des peuples autochtones en Amérique du Nord, c’est que leur identité culturelle est intimement liée à la relation qu’ils ont avec leur territoire. Dans certaines régions du Québec par exemple, les gens se sentent d’abord appartenir à leur région: la Gaspésie, le Lac Saint-Jean… Certains se sentent d’abord Montréalais avant d’être Québécois ou Canadien. On voit de plus en plus de jeunes se réclamer de ce sentiment d’identité régionale, voire communale. Il faut habiter cet imaginaire de la Commune pour recréer des sentiments d’appartenance et peut-être se méfier des formes de chauvinisme qui peuvent apparaître au niveau local. Il existe des formes de rivalité entre les communes, mais pour créer un sentiment d’appartenance, une sorte de solidarité active, on doit s’identifier à ses conditions d’existence et appartenir à une ville. Ce qui fonde ce sentiment d’appartenance selon moi n’est pas seulement une histoire passée, même si ça peut aider, mais la participation active. Pour moi, la participation précède l’appartenance, car elle permet de se concentrer et de s’approprier les enjeux de sa collectivité, on développe une conscience des lieux, une conscience du territoire, on noue un lien avec celui-ci et on finit par vouloir le défendre. Il faudrait que chaque habitant puisse se dire: « Je suis préoccupé par ce qui touche mon milieu, je vais essayer d’agir pour changer les choses parce que ça me concerne directement, parce que je suis lié aux gens qui habitent autour de moi, même si je ne les connais pas, qu’ils sont issus d’autres groupes sociaux, d’autres milieux parfois. »

Propos recueillis par Sacha Mokritzky.