Prendre des métros surchargés pour aller travailler : oui. Partager un verre sur les quais : non. S’il fallait résumer la première semaine post-confinement, voilà qui illustrerait grossièrement ce qu’il nous est désormais permis en temps de pandémie. Entre temps, vous êtes libres de ne rien dire comme nous le rappelait gracieusement le professeur Yves Buisson le 2 mai dernier sur LCI. Selon ses mots, le mieux est encore que les usagers des transports « se taisent, qu’ils ferment leur bouche » afin d’empêcher la propagation du virus. Rarement, le funeste slogan « travaille, consomme et ferme ta gueule » semble avoir été pris si strictement au pied de la lettre. Mais au fait, jusqu’à quand ?

Tribune de Julien Landureau.

Déconfinés mais pas vraiment : la situation que nous vivons est un cas d’école en termes de philosophie politique et de contrat social. Il y a quelques semaines, nous avons passé collectivement un nouvel accord tacite avec l’État : oui, nous acceptons de renoncer à une partie de nos libertés individuelles pour protéger les plus faibles d’un virus que vous n’avez pas su anticiper. Nous travailleurs, acceptons de suspendre ou d’adapter notre activité. Nous militants, acceptons de cesser de nous mobiliser. Nous humains, acceptons de renoncer aux rencontres festives et moments de joie partagée dans l’espace public.

Une révision de cette envergure du contrat qui nous lie à la puissance publique nous invite à repenser la notion d’État et ses prérogatives. Et pour être conciliants, nous pouvons même l’étudier sous le prisme de l’un des pères fondateurs du libéralisme : Thomas Hobbes. Selon l’auteur du Leviathan, l’État serait un corps immense auquel nous avons abandonné une partie de nos libertés en l’échange de la sécurité. Résumé grossier, certes, mais sous le règne de twitter la synthèse est de mise. Une question, donc : qu’est-ce-qu’un État qui réduit la première sans assurer la seconde ?

L’avenant que nous nous sommes contraints à respecter repose pourtant entièrement sur cette règle. Le grand Leviathan n’étant plus capable de nous protéger autrement qu’en réduisant encore davantage nos libertés, dans un mouvement conjoint d’accomplissement et de déni de soi. Un mal nécessaire ? Peut-être. Mais maintenant que la phase de confinement s’est achevée, on commence à se dire qu’il aurait été utile de lire les petites clauses de bas de page.

le confinement de classe a laissé place à un déconfinement de classe

Pour s’en assurer, il suffit de se remémorer la journée du 11 mai. Le matin : des images de métros et quais de gare bondés. Soyons précis : bondés de femmes et d’hommes des quartiers populaires qui retrouvaient un travail que, pour la plupart, ils n’avaient jamais quitté. Pour le dire autrement, le confinement de classe a laissé place à un déconfinement de classe ; nos gouvernants ont au moins le soucis de la constance dans l’indignité.

Pourtant, tout était prêt : on avait installé des autocollants. Sur les sièges, sur le sol, sur les murs, un pognon de dingue était investi en signalétique pour foutre sacrément la frousse au Covid-19. Mais patatras. Comme toute personne ayant mis un pied dans le métro pouvait le deviner : les mesures de distanciation sociale sont impossibles à tenir dans les rames et sur les quais en heures de pointe. Croire un instant qu’il pouvait en être autrement était, au choix, la marque d’une méconnaissance absolue de ce qu’est un transport en commun ou la preuve d’un cynisme non moins regrettable. Quant aux masques sensés être distribués dans les stations, ils semblent s’être égarés sur les étals des supermarchés.

Cette journée s’est donc achevée sur un tonnerre d’indignation cathodique pour dénoncer l’indécence de la situation et les comportements assassins. Mais, ne nous y trompons pas : nulle volonté de critiquer l’impréparation des pouvoirs publics. Eux, ont fait ce qu’ils pouvaient et puis la croissance ? Vous y pensez vous, à la croissance ?

Non, le vrai crime, l’insulte suprême à l’intelligence et au bien commun, était visible au bord de l’eau. De jeunes gens osaient se réunir sur les bords du canal Saint-Martin pour y boire des boissons alcoolisées. Certains disent même, mais on peine encore à les croire, qu’on en aurait entendu rire.

Canal Saint-Martin, Paris

Fort heureusement Éric Castaner et son homme de camp, de l’autre camp, intervinrent pour chasser tous les badauds à coup d’arrêté préfectoral. Nous sommes en guerre petits inconscients, le virus est toujours là ! Et nous venions par la même occasion de découvrir qu’il se déplaçait plus rapidement à la surface de l’eau que dans les couloirs du métro. N’en déplaise aux aquaphiles du lundi soir.

Était-ce une bonne idée de se réunir en nombre sur les quais au premier jour du post-confinement ? Peut-être pas. Peut-on réellement crier haro sur celles et ceux qui souhaitaient partager un moment dans un des rares coin de nature de la capitale après des semaines dans des appartements étriqués ? Libre aux objecteurs de conscience, je m’abstiendrais.

Mais finalement, qu’importe notre avis puisque c’est désormais interdit. Le déconfinement, n’en est donc pas un, soit. Mais au fait, quelles sont les conditions à réunir pour qu’il cesse ? A-t’on fixé un nombre d’infectés, de guérisons, de masques, de tests ? A-t’on décidé du moindre paramètre à partir duquel on pourrait revenir à une circulation et à un droit de réunion dans l’espace public?

Dans toute opération contractuelle entre deux parties figurent des clauses : la date d’application, la durée légale et les conditions du terme. Si le premier facteur est facilement identifiable, il semble que les deux suivants dépendent uniquement du bon vouloir de nos gouvernants. En quelques mots : c’est un jeu de dupe. « Mais enfin, tu sais bien que la fin de l’état d’urgence est prévue pour le 24 juillet » ! Oui, je le sais. Mais il s’agit d’une date, rien de plus. Qui est capable de dire aujourd’hui, ce qui aura changé dans notre capacité à faire face au virus d’ici le 24 juillet ? La plupart des experts s’accordent à dire que nous devrons attendre un an voire un an et demi pour obtenir un virus. Donc, quid de juillet ? Le Covid-19 aurait une date de péremption ?

Fixer une date relève de l’arbitraire, décider collectivement de conditions pour renoncer à une partie de nos libertés publiques est un exercice démocratique. La question n’est donc pas de savoir s’il est souhaitable, ou non, de limiter nos réunions en ce moment. La question est de savoir pour quelle raison nous devrions attendre pour le faire si nous sommes d’ores-et-déjà certains que quelques mois de plus ne changeront rien à l’équation. À moins que nous décidions que, désormais, c’est là la façon dont nous allons vivre. Mais ici encore, c’est au peuple d’en faire le choix.

Surtout, il est nécessaire d’expliquer pourquoi nous devrions cesser de réunir dans certaines conditions, tandis que cela serait acceptable dans d’autres. Soit le virus est si dangereux qu’il est incompatible avec toute forme de regroupement dans un espace limité et il faut interdire les transports en commun et le travail en entreprise. Soit il ne l’est pas et aucune raison ne justifie donc d’interdire les réunions en dehors de ces lieux.

Pour trancher, l’opinion des scientifiques est une boussole mais il s’agit avant tout d’une décision politique. Aujourd’hui, celle-ci semble claire : tout ce qui ne concerne pas l’activité économique est à proscrire. Et l’espace public est désormais réservé à celles et ceux qui charbonnent et qui tirent des caddies. Alors travaille, consomme et ferme ta gueule.