Politique

La démocratie confinée – [Tribune]

François Cocq est enseignant et essayiste politique. Après l’annonce par le premier ministre Edouard Philippe de l’usage de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution pour passer en force sur la réforme des retraites, il appelle dans Reconstruire à une nouvelle éruption populaire.


Macron a donc dégainé le 49-3.

Après la démocratie sociale ridiculisée en amont du 5 décembre, après la démocratie plébéienne méprisée et niée dans son rejet de la réforme depuis trois mois, voilà la démocratie représentative à son tour muselée par l’utilisation abusive d’un article de la Constitution de la Vème République, symbole de la toute puissance du corset institutionnel de la monarchie présidentielle.

Derrière les palinodies politiciennes de tous ceux qui, soit avaient encore récemment recours au 49-3 mais en dénoncent aujourd’hui l’usage, ou qui en dénonçaient l’usage au nom du nouveau monde mais l’utilisent aujourd’hui, décrédibilisant encore un peu plus la tartufferie politique qu’ils nous infligent, la séquence mérite qu’on y revienne tant elle témoigne de l’agonie d’un système a-démocratique à bout de souffle.

Contraintes d’amender à la marge un texte de réforme des retraites dont les fondements mêmes demeurent, d’étude d’opinion en étude d’opinion, rejetés par plus des 2/3 des Françaises et des Français, les oppositions parlementaires ont assumé le choix de l’obstruction par le dépôt (légal et constitutionnel) d’un grand nombre d’amendements. Il faut sur ce point ne pas regarder le doigt qui désigne la lune mais l’astre lui-même : quand la philosophie même d’un texte ne fait pas accord, pas seulement au Parlement mais dans le pays tout entier, celui-ci est inamendable et nécessite donc qu’il soit remis sur l’établi. Emmanuel Macron, de par la conduite de sa réforme, des préliminaires masqués effectués sous l’égide de Jean-Paul Delevoye depuis 2017, à son entêtement face au désaccord populaire, est donc bien le seul responsable du blocage.

Adepte de la stratégie du choc si bien décrite par Naomie Klein et si chère aux libéraux autoritaires, Emmanuel Macron a profité le samedi 29 février d’un conseil des ministres extraordinaire dédié à la lutte contre l’épidémie de coronavirus…pour faire avaliser par son gouvernement le recours au 49-3. Il avait les jours précédents préparé le terrain : 48h auparavant, le premier ministre avait en effet reçu à Matignon les chefs de partis et de groupes parlementaires pour leur présenter les mesures prises pour faire face au coronavirus. Naïvement, ceux-là ont assuré le chef du gouvernement de leur « responsabilité » pour œuvrer dans le cadre de « l’unité nationale ». Bref, ils se sont politiquement désarmés. Le gouvernement y a gagné une impunité démocratiquement dangereuse (qui désormais pour lui demander des comptes sur la gestion de la crise, par exemple quand le ministre de la santé Olivier Véran acte la fin de la phase 1 qui visait à éviter l’importation du virus dans nos frontières sans que soit pour autant interrogées les responsabilités du pouvoir sur la possible contamination de l’Oise par nos propres forces de sécurité qui assuraient les rapatriements des expatriés de Chine ?) et dont il abuse de manière cynique pour pousser son avantage sur la question des retraites. Bien sûr tout cela n’empêchera pas les oppositions de déposer une ou des motions de censure après que le gouvernement a engagé sa responsabilité. Mais la capacité à s’opposer s’est elle-même auto-aliénée et fragilisée.

“Le 49-3 aura bâillonné le Parlement en même temps qu’il cherchait à disperser le peuple.”

Car ce 49-3, contrairement à ses 88 précédents, n’est pas utilisé cette fois pour mettre au pas une majorité récalcitrante. Il est clairement dirigé contre les oppositions parlementaires pour les soumettre sous couvert de la passivité complice de la majorité qui, depuis l’inversion du calendrier par Lionel Jospin, doit son élection à son maître-président. Le recours au 49-3 dans ces conditions, c’est la démocratie confinée. Confinée au sein d’institutions qui deviennent ce faisant un outil anti-parlementaire et pour tout dire a-démocratique en ce qu’elles n’ont plus pour légitimité que celle qu’elles s’auto-confèrent. Pire. En découplant leur action de celle du mouvement populaire, Macron acte que le Parlement n’a plus vocation (et capacité il faut le dire) à retranscrire la volonté générale, ce qui fait de lui le vecteur non plus de l’intérêt général mais d’un intérêt qui lui est propre et qui aujourd’hui se superpose à celui de la caste.

Car le peuple est concomitamment banni du débat public. Non plus seulement par la surdité et la morgue gouvernementales, mais désormais par le couvre-feu sanitaire tacite annoncé ce samedi par le gouvernement. Le 49-3 aura bâillonné le Parlement en même temps qu’il cherchait à disperser le peuple.

Ultime avatar : Macron soumet à approbation bloquée un texte qui diffère en 181 points de celui qu’il avait déposé voici 15 jours à l’Assemblée ! Nul n’aura pu s’emparer d’un texte qui par l’instrumentalisation exacerbée du 49-3 relève du plus strict fait du Prince. Ce n’est plus juste le peuple qui est contraint mais la volonté d’un seul qui s’impose à tous. 

Macron, c’est la négation permanente et sous toutes ses formes du corps politique, social et républicain Français. Face à cette démocratie confinée, politique de l’entre-soi, encore et toujours, la force et la solution ne résident que dans le peuple. Que vienne la prochaine éruption populaire !

François Cocq

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Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire.Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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