Alors que l’ensemble de la société tend à se numériser et que notre principal outil de communication est notre téléphone, le monde politique doit s’adapter à une nouvelle façon de communiquer. La porte ouverte à la désintellectualisation du débat.

 

Le Manifeste du Parti Communiste ou le programme du Conseil National de la Résistance auraient-ils tenu en 140 caractères ? Dans un monde où la révolution numérique a bouleversé sur tous les plans le rapport de l’individu à l’information, tous les secteurs doivent se réinventer. Le monde médiatique développe son offre internet, la séduction se fait en ligne, les achats également, la monnaie tend à disparaître. Le monde politique n’est pas en reste, et doit s’adapter à son public, qui désormais cherche à accéder rapidement à une information claire et concise qui ne suppose pas d’effort intellectuel pour être comprise. La lecture d’un tweet, d’un titre d’article, doit suffire à saisir les principaux enjeux d’une situation, et le “check” matinal de son fil d’actualité twitter remplace le traditionnel passage quotidien au kiosque.

« Le discours libéral ressort vainqueur d’un tel contexte informationnel, privilégiant les analyses de court-terme focalisée sur les actes individuels »

Dans le cadre de la vie politique, il ne s’agit plus pour convaincre de développer de longs argumentaires mais de résumer, en quelques phrases bien ficelées, l’essentiel d’une pensée. Mais cette désintellectualisation du débat est-elle vertueuse ? Il est à craindre que cette tendance ne contribue à intensifier l’audience des discours démagogues reposant sur des sophismes sans fond, plus aptes à être résumés en quelques caractères. Le discours libéral ressort vainqueur d’un tel contexte informationnel, privilégiant les analyses de court-terme focalisée sur les actes individuels. Centré sur une analyse des déterminismes longs et des effets de structures, un discours plus émancipateur sera contraint de déployer une batterie d’arguments dans un autre format (rédaction d’articles) ou de vulgariser son discours au risque de le rendre incompréhensible. Pour prendre un exemple récent, l’affaire Benalla peut être analysé sous le prisme du sentiment d’impunité d’un personnage interlope, ou bien plus longuement sous le prisme d’un effet de système du à la mentalité collective répressive qui règne au sommet de l’Elysée. Il sera par contre plus dur de résumer en un tweet que ce sont les structures qui sont venus mettre des beignes place de la Contrescarpe. 

 

L’ère de “l’infotainment”

Hormis ces nouveaux enjeux, c’est le système médiatique dans son ensemble qui se  voit remis en cause et qui doit aujourd’hui répondre à de nouvelles pratiques. Le foudroyant développement des nouveaux médias « d’infotainment » en témoigne : Brut, Konbini, Vice sont en passe d’inventer le journalisme du XXI° siècle, un journalisme qui se contente de la forme et omet le fond. L’information est vulgarisée au maximum et sa qualité est inhérente à sa concision, dans une volonté – à première vue noble – de séduire les « millenials » (anglicisme inventé, d’ailleurs, par les tenants de ce néo-journalisme) et d’intéresser les nouvelles générations à l’actualité.

« La nouvelle génération, conditionnée, renonce à l’esprit critique et digère une information déjà distillée et pré-mâchée par ceux qui la délivrent »

Ce type de contenu est tant apprécié de son public que toutes les grandes rédactions se dotent désormais d’une cellule chargée d’en produire. Le péril, cependant, est double : la nouvelle génération, conditionnée, renonce à l’esprit critique et digère une information déjà distillée et pré-mâchée par ceux qui la délivrent. Aussi, outre la tristesse de voir amoindrie l’appétence culturelle des consommateurs, le danger est également que cette odeur de cerveau disponible ne soit flairée par le capital et qu’il en fasse un énième vecteur de propagande. Dans son article « Le spectateur impatient », publié dans le Monde diplomatique en juillet 2018, Gérard Mordillat écrit : « Il [le spectateur] lui faut tout voir et, en voyant tout, ne plus rien voir, ne plus rien entendre, ne plus rien comprendre sinon la pub (images et messages), axe central et colonne vertébrale de toutes les politiques éditoriales des chaînes privées et publiques. » Les publicitaires voient comme du pain béni cette désintellectualisation de l’information.

 

Mort programmée de l’intelligence populaire

Effectivement, le modèle que tend à prendre la société médiatique impose le règne de l’image sur l’écrit. « Une image vaut mille mots », disait déjà Confucius. Régis Debray ne le contredit pas : « L’emprise des images sur l’inconscient, qui n’est pas structuré comme un langage mais déstructuré comme un album sens dessus dessous, doit beaucoup à la confusion des sentiments, des matières et des âges qu’elles suscitent en nous de par leur seule apparition, bien plus intimidante qu’une page imprimée. », écrit-il dans la préface de Le stupéfiant image (Gallimard, 2013). Le danger est alors que la disparition progressive de l’écrit, pudiquement effacé pour donner toute sa place à une information éthérée, ne signe la fin de l’intellect en politique et, de manière plus générale, sa privatisation par les puissants, confisquant l’esprit critique et le libre-arbitre dans une ultime consécration capitaliste de la mort programmée de l’intelligence populaire.

N’est-il pas temps de se réapproprier le débat politique et d’en faire à nouveau une arène de confrontation idéologique et culturelle ? Ne faut-il pas désormais se refuser à la dictature du sentiment et du point de vue instantané ? L’information ne doit plus se contenter d’une médiocrité factuelle, elle doit répondre au dessein seul de permettre à l’ensemble des citoyens d’obtenir le bagage nécessaire à l’exercice de son libre-arbitre.

 

Article réalisé par Sacha Mokritzky.

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