Suite à la main-mise de Macron sur une partie de l’électorat et des cadres républicains, le quinquennat de Macron s’est ouvert sur de nouveaux horizons stratégiques. Ce contexte implique une réflexion comparée autour de la possibilité électorale et idéologique d’une « union des droites » comme il en fut de l’union de la gauche au moment de la victoire de François Mitterrand. Bien sûr, le logiciel, les mythes et les réflexes de ce qui fut la gauche et la droite sont opposés, mais la question se pose : la “droite”  de 2019 est-elle dans la situation de la gauche avant Mitterrand ?

 

L’affaiblissement du clivage droite/gauche dans l’opinion et dans les urnes est constant depuis 30 ans, les partis politiques s’identifiant comme « à gauche » ou « à droite » ne représentent plus qu’un tiers du corps électoral.  Pourtant, la thématique de « l’union des droites » est une récurrence de l’agenda médiatique. Sur le papier, cette union permettrait de créer une grande alliance à la droite de Macron, du Rassemblement National aux Républicains, en passant par Debout la France. La figure de Marion-Maréchal le Pen est régulièrement évoquée pour mener un tel rassemblement, finalement assez hétéroclite. Pourquoi cette tentation ? Parce qu’une telle force représenterait abstraitement 40% de l’électorat, selon les sondages aux européennes, voire environ 45%, si l’on y ajoute l’UPR, Les Patriotes et le mouvement de Jean Lassalle.

Une telle configuration des forces politiques n’est pas sans rappeler la situation dans laquelle se trouvait la gauche des années 60 et 70, alors éloignée du pouvoir par le général de Gaulle et la Ve République. Le Parti Communiste Français fort de son prestige acquis pendant la Résistance et de son bilan social, notamment la Sécurité Sociale, totalise un minimum régulier de 20% des voix aux élections législatives.

« A l’instar du PCF avant la chute du mur de Berlin, le Rassemblement National,  identifié comme “parti anti-étranger” est dans un positionnement politique extrêmement polarisé »

La colombe dessinée par Picasso, emblème du mouvement de la paix, association pacifiste proche du Parti Communiste.

Pourtant, le parti de Maurice Thorez subit une forte entreprise de marginalisation politique et affronte le pouvoir avec une vigueur oubliée aujourd’hui. En 1947 et 1948, notamment, la répression violente des grèves de mineurs fait plusieurs morts. Jules Moch, ministre de l’intérieur socialiste au moment des affrontements, est en effet persuadé que les communistes fomentent une insurrection stalinienne. De son côté, Mendès-France va jusqu’à refuser le vote des communistes lors de son investiture de 1954.

Dans ce climat de guerre civile insurrectionnelle, les mouvements anti-communistes tels que « Paix et liberté », créé pour contrecarrer le « Mouvement de la paix », sont directement financés par les hommes d’état à la tête de la IVe République. Cette bataille culturelle s’inscrit dans le cadre idéologique de l’époque : il s’agit de combattre un parti jugé anti-national et « séparatiste« , selon les termes employés par le général De Gaulle. Le Parti Communiste est alors considéré, non sans raison, comme le “parti de l’étranger” par le lien de totale vassalité qui l’unit au Kremlin, notamment sa frange la plus conservatrice. Cette vassalité s’exprime dans la réticence du parti à entamer la déstalinisation voulue par Nikitaï Kroutchev, ou par le soutien à la répression de l’insurrection de Budapest en octobre 1956 et un alignement géopolitique qui contraste avec l’indépendance de son homologue transalpin, le Parti Communiste Italien.

Affiche de propagande du mouvement anticommuniste « Paix et liberté. »

A l’instar du PCF avant la chute du mur de Berlin, le Rassemblement National,  identifié comme “parti anti-étranger” est dans un positionnement politique extrêmement polarisé. Son programme politique – qui intègre notamment la suppression de l’Aide Médicale d’Etat, la suppression de la gratuité de la scolarité pour les enfants étrangers, -et ses diverses tirades xénophobes lui valent d’être situé en dehors du champ politique républicain et du jeu classique de l’alternance.

Pour ces raisons, le Rassemblement National a jusqu’à présent été rejeté par la droite “classique”, et par le chef des Républicains Laurent Wauquiez en particulier. Une première brèche a cependant été ouverte par Nicolas Dupont-Aignan en 2017, lors des dernières élections présidentielles. Issu des rangs de l’Union pour un Mouvement Populaire créée en 2004 par Nicolas Sarkozy, il revendique l’héritage gaulliste et le leg de Philippe Séguin. En décidant d’une alliance au second tour avec le Rassemblement National, il a franchi un cap symbolique, et annoncé vouloir mettre un terme à “la cassure entre les patriotes et les républicains. » De son côté, Thierry Mariani, ancien ministre des transports de Nicolas Sarkozy, qui comptait sur Laurent Wauquiez pour rapprocher LR et RN, a rejoint le 9 Janvier la liste du Rassemblement National pour les européennes.

Une telle alliance entre la droite et l’extrême-droite était jusqu’ici inenvisageable. Le refus de débattre avec Jean-Marie Le Pen exprimé par Jacques Chirac au second tour des élections présidentielles de 2002 est à cet égard emblématique de cette tradition politique, de même que sa déclaration réaffirmant que “la droite ne s’alliera jamais avec l’extrême-droite”. Une analyse historique de la période longue démontre que cet hermétisme n’a pas toujours été aussi évident, notamment à Dreux, ou une liste municipale RPR\FN\UDF avait été victorieuse lors des municipales de 1983.

« En contournant partiellement la question géopolitique, François Mitterrand réussit à obtenir un accord historique »

Cette concurrence très forte entre « les droites » peut être, mutatis mutandis,  comparée à la violence des affrontements entre communistes et  socialistes au pouvoir sous la IVe République. Malgré cet affrontement, les gauches françaises sont parvenues à s’unir grâce à l’intervention d’un homme « providentiel ».En contournant partiellement la question géopolitique, François Mitterrand réussit à obtenir un accord historique. Avec un certain machiavélisme, le Parti Socialiste et le PCF orientent leur programme commun en matière de relations internationales autour d’une valorisation de la coopération et d’une défense des guerres d’indépendance, évitant soigneusement d’aborder la question de l’URSS.

cc by Sylke Ibach

Un tel scénario d’alliance est-t-il envisageable à droite ? Sur le papier, Marine Le Pen et Laurent Wauquiez semblent s’accorder sur les questions de sécurité et d’identité.

Mais le succès du Rassemblement National repose sur sa capacité à incarner une forme de subversion populiste et sur la tonalité sociale de ses discours. Lors du dernier congrès du parti, qui s’est tenu en mars dernier, Marine Le Pen n’a pas hésité à mobiliser l’argumentaire de la lutte contre le “totalitarisme marchand”, de même qu’elle évoquait son combat contre « le parti de la banque » lors de son discours de fin de premier tour, en 2012. Parmi les 144 engagements présidentiels de Marine Le Pen en 2017 figuraient également quelques mesures sociales, dont l’abolition de la loi Travail ou la retraite à 60 ans. Pourtant, des différences de tendances au sein du RN, entre libéraux-conservateurs et souverainistes expliquent un certain flottement dans sa ligne économique. Marine Le Pen s’est ainsi prononcé contre l’augmentation du SMIC en plein mouvement des gilets jaunes et peine à adopter une vision monétaire claire sur l’euro. Malgré ce flou,  cette orientation discursive et partiellement programmatique a permis au Rassemblement national de réaliser son hold-up sur l’électorat prolétarien. Le parti de Marine Le Pen était hégémonique dans l’électorat ouvrier lors de l’élection de 2017, même s’il est progressivement rattrapé par la France Insoumise.

« Pour s’entendre, les leaders de la droite française devraient mettre de côté la question social-économique pour construire une centralité commune de la question culturelle-identitaire »

Le parti de Laurent Wauquiez, lui, campe sur un positionnement très libéral. En 2017, le programme de François Fillon, candidat victorieux à la primaire de la droite, proposait notamment la suppression de 500 000 postes de fonctionnaires. Le parti Les Républicains rassure également le capitalisme transnational par sa position euro-compatible, et affermit sa base électorale très âgée, attachée à son épargne.   

Pour s’entendre, les leaders de la droite française devraient mettre de côté la question social-économique pour construire une centralité commune de la question culturelle-identitaire. Mais cela permet-il la construction d’une politique cohérente et l’agrégation d’un bloc social suffisamment homogène ? La question sociale est plus difficile à écarter que la question géopolitique, même dans un contexte de domination des thématiques identitaires, d’attentats et d’augmentation de l’immigration légale. Les gilets jaunes ont d’ailleurs fracturé le camp dit “de droite“ entre ceux dont l’électorat populaire tendait au soutien du mouvement, et Les Républicains dont le réflexe d’ordre suite aux violences l’a emporté sur le reste des considérations politiques, notamment l’attrait pour le discours potentiellement anti-taxe du mouvement.

Le Rassemblement National, hégémonique « à droite » est également le parti qui a le plus à perdre d’une telle union, qui se ferait au détriment de son orientation anti-système. Seule possibilité : un positionnement trumpiste, focalisé sur le protectionnisme, et écartant la question du capitalisme à l’échelle nationale, pourrait éventuellement permettre un compromis au sein du kaléidoscope des droites.

L’union des droites reste donc à l’heure actuelle une chimère, notamment parce qu’un tel projet bute sur la question économique et sociale. En outre, la configuration sociale et politique de la France a été bouleversée depuis les années 80. Le chômage de masse à rongé les blocs constitués par la gauche et la droite, les coupant de leurs électorats populaires, propulsant sur le devant de la scène les partis revendiqués ou étiquetés populistes et non tenus pour comptable du bilan du néolibéralisme.

Sans oublier, bien sûr, que Laurent Wauquiez n’est pas François Mitterrand…

 

Article réalisé par Baptiste Pyat.

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