Société

Vers la fin des Institutions ?

Les récents mouvements sociaux ont mis en avant l’incapacité des Institutions républicaines à traduire correctement la souveraineté populaire dans le débat public. Et si, finalement, elles n’étaient pas simplement déconnectés de l’intérêt général, mais tout simplement réduites à l’obsolescence par la discipline libérale ?

En ce lundi 3 mars 2020, l’atmosphère est tendue dans le Palais-Bourbon. Alors qu’entrent au compte-goutte les députés, le président de séance, Richard Ferrand, s’installe au perchoir. Voici que s’ouvre, face à un Premier Ministre morose, l’examen des deux motions de censures déposées d’une part par les groupes de gauche (Parti Socialiste, Parti Communiste Française et France Insoumise) et d’autre par le groupe des Républicains. La journée est importante ; les députés sont gonflés à bloc, les assistants parlementaires déjà fatigués de la dure séquence qui s’annonce. Chacun est fier et persuadé de participer à un moment d’histoire. Pourtant, le résultat est connu d’avance ; le gouvernement d’Emmanuel Macron jouit d’une majorité qui, malgré un effritement certain ces derniers jours, avec le départ d’une dizaine de députés depuis le début de l’année, lui assure une certaine sérénité quant au résultat des votes. Las, il faut s’interroger. Peut-on encore parler d’un Parlement, peut-on encore parler d’une Assemblée lorsque les débats sont joués d’avance et que les mots, fussent-ils habilement et talentueusement choisis, ne sont plus des armes rhétoriques à la portée telle que l’adversaire puisse y céder mais de simples gravillons jetés sur l’immense toile de la postérité ? Qu’est devenu cet hémicycle sinon un fac-similé démocratique où se joue plus la bataille de l’opinion que la bataille des idées ?

“Où est la souveraineté du peuple ?”

Si l’issue d’un vote populaire n’est jamais certaine (n’a-t-on pas vu mille fois un chroniqueur vaniteux se heurtant à l’écueil des prospections malheureuses en prédisant des résultats qui ne se vérifient pas ?), plus rares sont les surprises législatives. La V° République est construite de façon à ce que le déroulé d’un quinquennat ne puisse être entravé par des travers institutionnels, et le parlement est réduit à jouer le rôle d’un mauvais livre démocratique dont la fin est connue de tous. 

Le 49.3, outil absolument représentatif de cette République où le fait du Prince ne peut être contrit, n’est que l’aboutissement ultime de cet enchaînement de maillons administratifs et institutionnels qui contraignent et emprisonnent la démocratie en réduisant à néant l’expression populaire et parlementaire. La vérité, c’est que l’ensemble du fonctionnement des Institutions est verrouillé par le haut, et que la teneur des débats est réduite à peau de chagrin. Lorsque les textes sont déposés sur le bureau de l’Assemblée, leur sort est déjà scellé ; certes, quelques remous, quelques amendements peuvent lui être apposés. Mais il n’existe pas de recours qui permette à l’opposition d’infliger au fond idéologique et à l’orientation d’un texte de loi une quelconque inflexion. Cela pose un véritable problème dans une Institution qui se pose comme garante de la liberté d’expression et qui doit être la première émanation de la souveraineté du peuple telle que la définit notre Constitution dans le débat. Où est la souveraineté du peuple lorsque, dans l’hémicycle, ce lundi 3 mars, les députés LREM clament leur filiation républicaine alors même que, au dehors du Palais-Bourbon, le peuple républicain, lui, crie sa colère ? Où est la souveraineté du peuple, lorsque, dans un éclat de véhémence, le président du groupe LREM, Gilles Le Gendre, clame qu’il “respecte la tradition démocratique de l’hémicycle”, pendant qu’à quelques mètres de son perchoir, des policiers chargent une foule venue crier sa colère ? Où est la souveraineté du peuple dans ces conditions ?

Richard Ferrand au perchoir de l’Assemblée nationale.

Les institutions de la V° République souffrent d’un véritable manquement à ce qui devrait être leur fondement. Le Parlement ne remplit plus sa mission si d’un lieu de débat il devient le lieu des indignations feintes et des résultats pré-écrits. 

“Le fond cède la place à la forme et aliène non seulement la démocratie mais aussi l’idéologie”

Mais alors, si ce Parlement, tant verrouillé qu’il est par les conditions mêmes de son fonctionnement, n’est finalement que la chambre de validation de l’exécutif, on peut se demander à quoi bon s’obstiner, tel que le font les députés de la France Insoumise ou du Parti Communiste, à déposer amendement sur amendement, texte sur texte, contre-projet sur contre-projet, et à marteler ainsi un travail parlementaire destiné à finir dans les poubelles de la démocratie. Il s’agit en fait du second écueil des Institutions : elles sont devenues, sinon un lieu de débat démocratique, simplement des fabriques à peser sur l’opinion. Dès lors, la verve rhétorique de Jean Jaurès ou de Victor Hugo, dont l’usage brillant servait plus à convaincre l’adversaire qu’à briller en presse, s’évanouit au profit d’un nouvel usage de la force des mots. Les discours sont beaux et convaincants, émouvants et parfois magistraux. Certains marqueront sûrement l’histoire de l’art oratoire. Pour autant, leur utilité première et le public auquel ils sont destinés a considérablement changé. Là où primait l’argument technique, le détail cruel qui pouvait faire plier l’opposant et l’auditoire direct, se sont maintenant hissés la petite phrase qui touchera le plus grand nombre, le retour de l’affect comme colonne vertébrale du discours et l’appel de plus en plus fréquent à des éléments de langages répétés et codifiés. Cela trahit quelque chose de tout à fait lié à notre époque ; le destinataire, le réel auditoire du discours n’est plus l’interlocuteur parlementaire, mais le grand public et l’opinion. Le philosophe Guy Debord en faisait la juste démonstration dans son ouvrage majeur La Société du Spectacle, paru en 1967 ; les rapports marchands étant devenus systémiques, ils définissent désormais les rapports sociaux par la mise en avant permanente de soi et ne permet plus d’autre expression que celle d’une société spectaculaire. La phrase d’ouverture de cet essai est édifiante : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. » Le fond cède la place à la forme et aliène non seulement la démocratie mais aussi l’idéologie en la réduisant à un combat vitrinaire. Les Institutions républicaines françaises sont largement victimes de cette société du Spectacle qui les réduit à une servitude volontaire au pouvoir exécutif qui a lieu d’inquiéter. 

“Il y a un décalage originel qui empêche à toute Institution d’être légitime et fonctionnelle dans ce pays.”

Il y a pourtant une alternative aux Institutions, et elle réside dans leur essence même. Rappelons quelques principes de droit constitutionnel. “Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation.” Autrement dit, le corps populaire constitué en Nation possède toute légitimité à se revendiquer souverain. Les cadres établis de la V° République semblent omettre la dimension centrale et fondamentale de ce principe dans la répartition des pouvoirs. L’Assemblée nationale est illégitime et, de fait, les lois qu’elle décrète sont absolument nulles et non avenues au regard du peuple, dès lors que celui-ci s’exprime souverainement pour le retrait des mandats conférés à ses représentants. Voici, fondamentalement, le grand impensé de notre République. Cela n’est pas une grande nouvelle, et les Gilets jaunes ont mis en lumière de façon phénoménale ce décalage originel qui empêche à toute Institution d’être légitime et fonctionnelle dans ce pays. Dès lors se pose une question fondamentale, qui est celle de la capacité du peuple à se reconstruire soi-même et à prendre les rênes de sa propre destinée. Les discours incantatoires n’y peuvent pas grand chose, et quiconque prend la plume pour appeler cette refondation du peuple par lui-même saisit la portée démagogique du propos ; il faut néanmoins prendre le risque de l’écrire. Il se passe quelque chose d’inédit en France, et l’international semble soubresauter au même rythme ; comme si le flux tendu d’une société basée sur des rapports de production inégaux atteignait les limites de son propre développement. Dès lors, et cela a été théorisé, déjà, dans bon nombre de publications érudites, d’Ernesto Laclau à Christopher Lasch, deux pôles radicalement opposés tant au niveau des intérêts que des méthodes d’action et des capacités coercitives se distinguent. Le pôle haut possède et contrôle la société du Spectacle, et tient en ses mains l’appareil logistique, parmi lequel on retrouve les Institutions, qui lui permet de fonctionner. Mais il semble s’être mépris quelque part en faisant une erreur fondamentale qui pourrait précipiter sa chute. 

“Le capitalisme, en voulant détruire le pacte social, a finalement recréé les conditions nécessaires à son apparition.”

L’idéologie libérale, qui sert de socle théorique au pôle dominant pour assouvir et contrôler, repose sur la notion fondamentale, qui lui offre son étymologie, de liberté. Liberté de commerce, liberté de circuler, liberté de croire, de penser… En quelques mots, la liberté de s’affranchir de la dimension collective pour “fluidifier les rapports”. Cette idéologie s’applique bien évidemment à l’économie, selon les règles bien-pensantes de cette fameuse main invisible censée réguler de façon quasi-mystique les flux monétaires, mais elle s’applique également à l’individu, dont le comble du bonheur semble se trouver dans l’usage plein et entier de son libre-arbitre. Le pôle dominant a profité bien longtemps de cette manière de concevoir les choses ; nous revenons à la discipline fondamentale divide e impera, diviser pour mieux régner. Outre une formulation sympathique, cette stratégie recèle en elle-même toute l’essence invertueuse du libéralisme. En poussant de manière paroxystique l’être humain à jouir de son entière liberté, il agit comme désagrégateur des sentiments collectifs, qui sont son pire cauchemar car ils recèlent en eux la dangerosité révolutionnaire. Sans cesse, les individus sont encouragés à rentrer dans une confrontation et une concurrence permanente qui permet à la discipline managériale et libérale d’asseoir son autorité et sa puissance immanente. En d’autres termes : pour gouverner les Hommes, le libéralisme les divise et les enferme dans une vision purement individualiste des choses.

Guy Debord (Au centre)

Cette stratégie a fonctionné de longues années, et, on l’a vu précédemment, a permis au monde des puissants de façonner des Institutions à son image. Néanmoins, c’est également cette sur-individualisation des individus, associée à une harmonisation des rapports sociaux, qui a, paradoxalement, fait ressurgir cette question de la souveraineté et du collectif. Explications.

Selon la logique libérale, donc, l’individu est libre et affranchi. Il s’agit donc d’un être unique ayant retrouvé son entière capacité à disposer de lui-même et donc à retrouver son entière souveraineté individuelle. Ainsi donc il s’agirait presque d’un être revenu à l’état de nature, mais auquel la Société du Spectacle offre constamment une vision harmonieuse et harmonisée des rapports sociaux. L’acception libérale classique voudrait – reprenons  les termes du philosophe Pierre Lemieux – que personne n’ait le droit moral d’imposer quoique ce soit à un individu souverain “sans son consentement, à part l’obligation générale de respecter la souveraineté égale des autres individus.” Cela explique donc qu’il ne veuille “être considéré membre d’aucune société à laquelle [il] n’ai[t] pas adhéré”. Premier paradoxe. Ainsi donc, l’individu libre et affranchi ne saurait se voir imposer de société ou de groupe, mais dans le même temps l’uniformisation des sociétés humaines semble pousser l’individu vers ce qu’on pourrait appeler une empathie innaturelle : chacun se réfère à l’autre malgré lui, à force d’être poussé à la concurrence et à la comparaison permanente, et finit par s’identifier à ses homologues. Naturellement, une interaction sociale se crée, l’échange devient identification et de cette identification à l’autre découle la création d’un contrat tacite d’appartenance commune à un groupe. Le capitalisme, en voulant détruire le pacte social, a finalement recréé les conditions nécessaires à son apparition. C’est sa division qui a uni le peuple, et c’est dans cette situation de tension, de noeud paradoxal, presque de renaissance, que se trouve notre société aujourd’hui. De fait, les Institutions ne sont plus simplement impraticables. Elles sont obsolètes.

“La force d’être convaincant, la joie d’être convaincu”

Profitant de ce noeud – que l’on pourrait, in fine, qualifier de gordien puisque seul un renversement du vieux système permettrait de s’en sortir – le devoir du peuple est de ne plus croire un instant que ses Institutions puisse le représenter. Il doit renouer avec ce qui fait son essence, sa souveraineté, et refaire corps avec elle et avec la puissance du collectif. Et seulement, seulement alors qu’il aura rompu radicalement et intrinsèquement avec l’idée même de conférer la moindre importance à l’idée même d’une Institution qui ne soit pas l’émanation directe de la volonté générale, ressurgira le beau temps de la démocratie et du débat retrouvé, où les discours ne seront plus simplement faits pour être vus et admirés mais écoutés et convaincants. Alors, seulement, dans l’hémicycle, celui-ci ou un autre, pourront émerger à nouveau la force d’être convaincants, et la joie d’être convaincus.

Sacha Mokritzky.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire.Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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