L’Amérique latine va connaître trois échéances électorales majeures ce mois d’octobre. La Bolivie, l’Argentine et l’Uruguay vont élire leurs présidents et leurs parlements nationaux respectifs. Les enjeux sont doubles à gauche. En Bolivie et en Uruguay, la question est celle de la continuité des processus progressistes, tandis qu’en Argentine le retour de la gauche kirchneriste semble se dessiner avec une quasi-certitude. Le continent est-il en train de mettre un terme à ce que l’on a nommé (ou peut-être mal nommé) son « virage à droite » ? 

 

Hugo Chavez, ancien président du Venezuela

De légers rappels s’imposent. Les années 2000 ont représenté pour l’Amérique latine, et pour le monde, un souffle nouveau pour les mouvements sociaux et politiques de rupture avec le règne de « l’argent roi ». Le continent, détruit par des décennies de régimes autoritaires et dictatoriaux, puis par l’aliénation au néolibéralisme des démocraties naissantes, s’est tourné vers Hugo Chavez au Venezuela en 1998, vers Lula au Brésil en 2002, vers Nestor Kirchner en Argentine en 2003, ou encore vers Rafael Correa en Equateur en 2006. Tous ces processus « populistes de gauche » (au sens qu’en donne le philosophe Ernesto Laclau), dans leur diversité, ont tenté de mener à bien des politiques de redistribution des richesses et de réduction de la pauvreté à coup de programmes sociaux. Laissons le soin à d’autres d’en faire le bilan. 

Viennent alors les années 2010 et ce que beaucoup ont appelé le giro a la derecha (« virage à droite ») de l’Amérique latine. Entend-on ici l’Amérique latine comme un agrégat d’États ou comme une mosaïque de peuples dans leur diversité ? Car ce « virage » a davantage été celui des États et de leurs institutions politiques que celui des peuples. Si l’Argentine est l’un des rares pays où la droite est arrivée au pouvoir démocratiquement en 2015, quid du Honduras et du coup d’État contre le président Manuel Zelaya en 2009 ? Quid du Paraguay et du putsch institutionnel contre Fernando Lugo en 2012 ? Quid du Brésil et de la destitution illégale de Dilma Roussef en 2016, puis de l’emprisonnement de Lula en 2018, seul candidat capable de battre l’extrême-droite de Bolsonaro ? Et quid de l’Équateur qui a voté en 2017 pour la continuité de la révolution citoyenne de Rafael Correa, et s’est retrouvé dirigé par un traître autoritaire à la solde du FMI ? La Colombie, le Pérou, le Chili, qui n’ont pas véritablement connu la « vague progressiste », sont restés à droite ou sont allés vers l’extrême-droite. La Bolivie, le Venezuela, l’Uruguay, eux, ne sont pas sortis de la vague et continuent à gauche malgré les difficultés. 

Lenin Moreno, président de l’équateur.

Si l’ancrage populaire et majoritaire des gauches a sans aucun doute subi des remous, il convient donc de dire que le « virage à droite » a avant tout été réalisé contre les peuples, et ce dans à peu près tous les pays concernés. La démocratie n’a eu que très peu son mot à dire. Ceci étant dit, pourquoi, au regard de la situation actuelle et des élections qui arrivent, peut-on se permettre désormais de croire sérieusement à la fin de ce nouveau cycle et à l’ouverture d’un nouveau ?

 

« Les deux pays les plus peuplés ont vu les forces sociales gagner du terrain significativement. »

 Les signaux sont d’abord venus des bastions de la droite sur le continent. En 2018, la Colombie connaît un événement majeur dans sa vie politique contemporaine. Le candidat de gauche Gustavo Petro, ancien maire de Bogotá, obtient plus de 40% des voix au second tour des élections présidentielles face à son adversaire d’extrême-droite uribiste Ivan Duque. S’il n’est pas élu président, il n’en reste pas moins vrai que, pour la première fois dans l’histoire récente de la Colombie, les milieux d’affaires ont tremblé à l’idée que l’accession au pouvoir du camp de l’humanisme soit possible. Mais cette même année, un autre bastion historique de la droite a tremblé et est réellement tombé : le Mexique. L’élection à la présidence en juillet 2018 du candidat du mouvement MORENA, Andres Manuel Lopez Obrador (dit AMLO), représente la première victoire et nouvelle conquête de la gauche en Amérique latine depuis le début du « virage ». Ce sont là les deux pays les plus peuplés, qui représentent plus du quart de la population du continent, qui ont vu les forces sociales gagner du terrain significativement. 

Andres Manuel Lopez Obrador, président du Mexique.

Soit, mais la victoire d’AMLO au Mexique n’a pas suffi aux observateurs pour considérer comme terminé le cycle droitier, et encore moins pour considérer un éventuel retour positif des voix alternatives au néolibéralisme. Tout au plus était-ce un cas isolé, tandis que le Venezuela semblait sur le point de tomber et que le Brésil élisait quelques mois plus tard le fasciste Jair Bolsonaro à la présidence. 

Arrivent alors notre mois d’octobre 2019 et son triple scrutin. Selon les résultats, au mieux on parlera d’un nouveau cycle, au pire d’échec partiel, ou bien seulement de retour et/ou de consolidation. La Bolivie de l’ancien syndicaliste indigène Evo Morales, grand bastion de résistance sur le continent depuis 2006, affiche des résultats économiques et sociaux parmi les plus positifs de la région. Pour autant, la victoire aux prochaines élections générales qui auront lieu le 20 octobre n’est plus assurée comme auparavant. Aux critiques traditionnelles de la droite viennent s’additionner celle du propre camp d’Evo Morales, candidat à sa réélection. Sont notamment pointées du doigt les contradictions du processus révolutionnaire qui, malgré l’efficacité des programmes sociaux, peinent à sortir du modèle économique extractiviste dépendant de l’exportation des matières premières. Pour la Bolivie, il va donc s’agir de choisir entre le retour du conservatisme néolibéral ou la réélection pour un quatrième mandat d’Evo Morales. 

Pepe Mujica, ancien président de l’Uruguay

Le dimanche 27 octobre auront lieu simultanément deux autres scrutins. L’Uruguay devra choisir s’il veut continuer avec le Frente Amplio (Front Ample) et son candidat socialiste modéré Daniel Martinez. Le petit pays qu’ont laissé Pepe Mujica puis son successeur Tabaré Vazquez est l’un des plus stables de la région et présente lui aussi des indicateurs économiques plutôt positifs. Si le chemin politique emprunté est plus modéré et que le « dégagisme » a laissé place à un certain désintérêt pour la classe politique, il n’en reste pas moins vrai que l’Uruguay est un vecteur de progrès, de paix et de stabilité dans un continent aux tensions grandissantes, en témoigne par exemple le rôle de médiateur qu’a joué le pays dans la crise vénézuélienne. La réélection du Frente Amplio participerait donc de la consolidation des acquis du début du siècle sur le continent.

Le grand scrutin et l’un des plus décisifs demeure l’élection présidentielle et parlementaire de l’Argentine qui prendra place le même dimanche que son voisin uruguayen. On parle ici de la quatrième population et de la troisième économie du continent. Là où l’obscurantisme néolibéral est revenu au pouvoir par les urnes, son mandat mené par Mauricio Macri est sur le point de se terminer sur un échec fracassant. L’Argentine vit une véritable descente aux enfers alors que sa population subit de plein fouet une dure crise économique qui a poussé les députés à voter « l’urgence alimentaire », dans un pays où désormais plus de 35% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Dans ce contexte, c’est un retour magistral qu’a signé le kirchnerisme aux élections primaires (communément appelées PASO) en août dernier. Avec Nestor puis Cristina Kirchner, le péronisme populaire a dirigé le pays de 2003 à 2015. Il s’agit maintenant pour ces forces progressistes de revenir au pouvoir et les conditions leur sont très favorables. Déjouant les pronostics de tous les sondages, le tandem Fernandez/Kirchner du Frente de Todos (Front de Tous) a raflé 47,79% des voix dans cette élection primaire obligatoire, face à une droite macriste qui ne remporte que 31,80% des suffrages. Si cette élection n’a d’autres vocations que d’être un sondage géant et obligatoire, avec un tel résultat, et un système électoral qui permet de remporter une élection présidentielle au premier tour avec plus de 40% des voix, la victoire est quasiment assurée pour le péronisme populaire. 

« Un nouvel espoir qui devra s’inventer et se réinventer »

Luiz Inàcio Lula da Silva, dit « Lula », ancien président du Brésil, actuellement en prison.

Ces trois prochaines échéances électorales vont donc être décisives pour tous les mouvements porteurs des idéaux de l’humanisme social et écologique en Amérique latine. Une triple victoire achèverait probablement de creuser la tombe du giro a la derecha des années 2010. Après tout, une nouvelle décennie est sur le point de s’ouvrir pour le continent. La Bolivie et l’Uruguay pourraient assurer la continuité, l’Argentine le « retour », et le Mexique les nouvelles victoires. Dans ce cas, ce ne seraient ni la continuité, ni le « retour », ni les nouvelles victoires qui caractériseraient la décennie qui approche pour l’humanisme latino, mais un cycle nouveau, un nouvel espoir qui devra inventer et se réinventer.

Filip Ristic.